France

La laïcité à la sauce lyonnaise

François Braize et Jean Petrilli, mis à jour le 02.07.2014 à 15 h 37

Au nom de la laïcité, les élus de cette ville, et plus largement de la région, participent à toutes les cérémonies religieuses. Voilà bien une spécialité lyonnaise que nous ne vous conseillons pas!

«Et si?», installation de l'artiste Daniel Knipper pendant la fête des Lumières de Lyon 2012. REUTERS/Robert Pratta

«Et si?», installation de l'artiste Daniel Knipper pendant la fête des Lumières de Lyon 2012. REUTERS/Robert Pratta

Alors que Lyon célèbre la «fête des lumières» dont l’origine serait religieuse et qui attire des foules immenses sur quelques jours, fête aujourd’hui devenue profane, il convient de rappeler quelques réalités sur le terrain de la laïcité dans cette ville et cette région.

Lyon se targue depuis de nombreuses années d’être la capitale de la gastronomie. Il faudra désormais ajouter une nouvelle spécialité. Après la laïcité positive, ouverte, de coopération, de gratitude, apaisée[1], etc. voici «la laïcité à la sauce lyonnaise». Sauce qui ravit les papilles des cléricaux de tous bords, avec quand même une grande préférence pour les papilles catholiques...

Les premières escarmouches ont débuté sous le mandat du maire RPR Michel Noir dans les années 1990 avec le vote par les collectivités locales (ville, communauté urbaine –COURLY–  département et région Rhône-Alpes) d’une  subvention de 90 millions de francs (14 millions d’euros) pour permettre à l’enseignement supérieur catholique, qui utilise abusivement le titre d’université[2], de s’agrandir en acquérant l’ancien quartier général Bissuel idéalement situé proche de la gare de Lyon-Perrache.

Malgré les recours des associations laïques, l’intérêt pour les collectivités de financer fut reconnu par le juge administratif[3]. La Loi de 1905 écartée, l’argent public pouvait financer l’enseignement privé confessionnel au-delà des dérogations pourtant précises prévues par les lois Debré et Guermeur.

Déjà, lors de ce combat, les partis de gauche toutes tendances confondues, non seulement se firent timides, n’apportèrent pas leur soutien aux associations laïques, mais pour certains votèrent même les subventions...

Entre-temps Raymond Barre devient le nouveau maire et, en 2000, à un an de la fin de son mandat, il fit voter une subvention de 1,5 million de francs pour financer l’installation d’un ascenseur à la Basilique de Fourvière, monument privé. Là aussi consensus avec la gauche! Ce même Raymond Barre s’empressait de participer, chaque année, à la commémoration catholique des «Vœux des échevins» qui a lieu chaque 8 septembre pour remercier la vierge Marie d’avoir «sauvé» la ville de la peste.

Mais bon, nous pouvons  affirmer, sans intention de caricaturer: c’était la droite, elle était dans son rôle. Elle était a priori plus proche des bénitiers de St-Jean que de cette valeur républicaine essentielle qu’est la laïcité.

De multiples faveurs

Et pourtant, au moment où la gauche s’installe à la tête de la municipalité, l’espoir va vite se transformer en amertume. Le socialiste Gérard Collomb, qui s’affiche franc-maçon, fraîchement élu, s’empresse de donner un gage à l’archevêché en se rendant à son tour, le 8 septembre 2001, aux «Voeux des Echevins».

La présence officielle de l’exécutif local à cette manifestation constitue un acte de reconnaissance par la personne publique prohibé par la loi de 1905. Il devait à cette occasion, fait unique en France, affirmer sa conception de la laïcité dans un lieu de culte. Elle était selon lui «une démarche qui loin de chercher à tout niveler, respecte les différences dans lesquelles elle voit une source d’enrichissement. C’est cette laïcité là que je veux promouvoir». Depuis le maire socialiste de Lyon fait chaque année allégeance auprès du cardinal primat des Gaules...

Un signal fort était ainsi envoyé à l’égard des cultes lyonnais et l’argent public devait désormais couler à flots au profit, bien entendu, principalement de l’église catholique.

Au nom de «l'identité lyonnaise»

Les premières faveurs (au moins celles que nous connaissons): encore la basilique de Fourvière: 1,76 millions d’euros (en 2008). Basilique que Victor Augagneur (maire de 1900 à 1905) qualifiait de citadelle de la superstition et de l’exploitation qui «se dresse sur le point culminant de notre ville comme pour jeter un insolent défi à la démocratie et à la philosophie de la raison et de la vérité». Par la suite, près d’un million d’euros en 2012 pour sa mise en lumière. Bien entendu au nom du patrimoine et de l’identité lyonnaise!

Viennent ensuite, en 2005, le financement pour 147.000 euros de la maison de Pauline-Marie Jaricot, fondatrice de l’œuvre pour la propagation de la foi (détenue aujourd’hui par les Oeuvres pontificales missionnaires), et, pour la création d’un musée du christianisme, 480.000 euros, musée qui s’annonce comme le musée du catéchisme catholique (2009).

Garantie financière, en 2012, de la ville pour 9 millions d’euros pour permettre, toujours, à l’enseignement supérieur catholique de s’agrandir en rénovant les anciennes prisons Saint-Paul et Saint-Joseph situées au sud de la gare Lyon-Perrache. On n'évoquera même pas les conditions financières octroyées par la ville à l’enseignement catholique qui vont au-delà de ce qu’imposent aux collectivités territoriales certaines lois postérieures à 1905, déjà honteusement favorables à l’enseignement confessionnel.

Lyon devient, désormais, la ville des grands rassemblements cultuels. L’association Communauté de Sant'Egidio (connue pour être un satellite de la diplomatie du Vatican) choisit Lyon en 2005 pour la tenue de ses «Journées internationales» et elle reçoit 200.000 euros (à part égale ville de Lyon et département du Rhône). Les protestants n’en seront pas de reste: 96.000 euros (même répartition) pour la XIIIe conférence des Eglises protestantes d’Europe (KEK).

Ce climat si favorable aux cultes a incité les mormons à délocaliser leur siège de Genève... pour venir s’installer à Lyon. C’est toujours en vertu de ce climat si ouvert, si bénéfique, que le journal La Vie a tenu mi-octobre 2013, dans la capitale des Gaules, des Etats généraux[4] du christianisme auxquels ont participé des membres du gouvernement Ayrault.

La «laïcité de gratitude»

Ajoutons, fait sans doute unique, à notre connaissance, en France, que le maire a été jusqu’à créer auprès de lui un «chargé des affaires cultuelles»... comme si cette question était dans les compétences d’un maire.

Devant tant de générosité et de bienveillance, le cardinal Barbarin, en 2008, aux bords de l’épectase déclarait:

«Heureusement des politiques comme Sarkozy et Collomb ont inventé la "laïcité de gratitude" qui remercie les religions pour leur apport à la société...»

La région dirigée par le socialiste Jean-Jack Queyranne, à l’unisson de ce maire si généreux et compréhensif pour les cultes, décidait, en 2010, de voter une subvention de 450.000 euros pour la restauration de la basilique d’Annaba en Algérie. Cette basilique fait partie d’un ensemble de bâtiments construits à la fin du XIXe siècle, comme le Sacré Cœur, dédiés à la vierge Marie pour avoir sauvé la France de la peste «rouge».

Le prétexte invoqué: le lien commun entre l’Algérie et notre pays à travers un lieu qui aurait été celui de Saint-Augustin et jeter ainsi une passerelle entre nos deux peuples à travers le culte catholique... dans un pays musulman.

Les jetons verts, les jetons jaunes

Il fallait y penser. Il existe, à Annaba, un site archéologique romain dans un état déplorable (faites donc la vérification par un moteur de recherche) qui nous aurait peut-être appris beaucoup sur une romanité partagée des deux bords de la Méditerranée.

Les autres cultes ne sont pas oubliés pour autant, avec notamment les «accommodements raisonnés» qui permettent de différencier dans les cantines scolaires les enfants selon leur confession. Le point d’orgue étant la ville socialiste de Villeurbanne dont les cantines distribuent des jetons jaunes et verts. Même si ça ne paraît pas pensable, on vous laisse deviner la couleur des confessions destinataires!

On relève aussi la mise à disposition de locaux scolaires lors de  fêtes religieuses musulmanes en particulier la fête de l’Aïd[5].

Outre la dimension «espèces sonnantes et trébuchantes», nos édiles n’oublient pas la dimension symbolique. Au nom de la laïcité, ils participent à toutes les cérémonies religieuses. Le maire de Lyon fait le plus preuve de zèle en ce domaine. Il a accueilli plusieurs fois les représentants du culte musulman à l’hôtel de ville, haut symbole républicain, à l’occasion de la rupture du jeûne.

Il se félicitait, tout récemment, lors de l’inauguration, en février 2013, à Villeurbanne, des nouveaux locaux du CRCM[6] en affirmant qu’il était heureux que «les recherches de locaux se soient concrétisées ici, à Villeurbanne, une ville pluriculturelle et pluricultuelle». Dans la foulée, il faisait voter par le conseil municipal de Lyon, sans débat, une subvention de 16.000 euros assurant le financement de cette nouvelle installation. Pour la petite histoire, seuls deux élus se sont abstenus, lourd de sens sur ce qui se passe dans cette ville.

Ne pas «reléguer les religions dans la sphère de l'intime»

On pourrait encore multiplier les exemples, mais pour en terminer, on citera le maire communiste Bernard Genin, de Vaulx-en-Velin, qui a cru obtenir la paix dans sa commune en pactisant avec les religions. Il devait déclarer lors de l’inauguration de la nouvelle église Saint-Thomas que «Vaulx-en-Velin est la ville qui a le plus construit d'édifices religieux, de la synagogue au temple protestant et demain à la mosquée. Les religions ont droit de cité. Elles peuvent servir au vivre ensemble».

La nouvelle mosquée en cours de construction a bénéficié d’une subvention par le biais d’une vente d’un terrain à une valeur inférieure à sa valeur vénale.

Le maire de Lyon en mai 2013 dans une intervention au cours du Premier synode national de l’Eglise protestante unie de France (est-ce la place d’un élu de la République?) affirmait qu’il partageait la conception de la laïcité défendu par Jean Bauberot «car la loi de 1905 n’engageait pas seulement la République à garantir le libre exercice du culte mais aussi son aspect public. C’est pourquoi je ne suis pas de ceux qui veulent reléguer les religions dans la sphère de l’intime. Je crois au contraire qu’elles ont toute leur place dans la vie de la cité».

Tout est dit. Des siècles de combat pour libérer les peuples, l’humanité de l’emprise des religions sur l’organisation politique, sociale, artistique, bref dans notre vie de tous les jours, sont mis à bas par des élus qui se prétendent socialistes c’est-à-dire, normalement, des hommes et des femmes de progrès...

La région Rhône-Alpes est ainsi devenue, depuis deux décennies, le laboratoire de ce que sera, sans aucune réaction des citoyens, la France de demain dans ses rapports avec les religions.

Il n’y a qu’à observer le comportement de l’actuel ministre de l’Intérieur[7]  qui, sans dire, lui, que le curé est plus important que l’instituteur, pratique néanmoins la politique de l’oxymore. Il s’affirme laïque tout en reconnaissant les cultes en se rendant en tant que ministre de la République à la rupture du jeûne du ramadan. Il semble voir fait sienne la laïcité à la sauce lyonnaise. Mais le sait-il seulement?

Ils ont tous oublié que ce qui fait lien, c’est le citoyen et ce qui emprisonne, c’est le communautarisme religieux, pour les hommes... et encore plus pour les femmes. Alors, s’il est une spécialité lyonnaise que nous nous garderons bien de vous conseiller, c’est bien celle-là!

François Braize et Jean Petrilli


[1] Pourquoi faudrait-il d’ailleurs apaiser la laïcité? Elle est par définition l’espace de liberté qui permet liberté de pensée et de croyance et l’exercice des cultes que la République garantit par la séparation des églises et de l’Etat; on voit davantage de prosélytes et d’intégristes à «apaiser» et d’urgence que la laïcité elle-même! Retourner à la tribune

[2] Le Conseil d’Etat dans son arrêt du 9 juillet  2010 sur les accords «Kouchner-Vatican» concernant la délivrance de diplômes rappelle «qu'aux termes de l'article L. 731-14 du de l'éducation: “Les établissements d'enseignement supérieur privés ne peuvent en aucun cas prendre le titre d'université. Les certificats d'études qu'ils jugent à propos de décerner aux élèves ne peuvent porter les titres de baccalauréat, de licence ou de doctorat... Le fait, pour le responsable d'un établissement, de donner à celui-ci le titre d'université ou de faire décerner des certificats portant le titre de baccalauréat, de licence ou de doctorat, est puni de 30.000 euros d'amende.”» Retourner à la tribune

[3] Le juge reprenant la définition restrictive du «cultuel» pour conclure que l’enseignement confessionnel de l’Institut catholique de Lyon ne peut être considéré comme un exercice cultuel. Ce qui n’empêchait pas le recteur de cet institut Monseigneur Tricard de plaider pour une identité catholique et défendre son label confessionnel selon lui trop souvent dénigré | Lyon Capitale du 28/3 au 3/4/2001. Retourner à la tribune

[4] Notons au passage la captation d’un concept révolutionnaire de la part d’une institution qui repose sur le dogme... Retourner à la tribune

[5] La mairie du 1er arrondissement de Lyon, la commune de Décines en ont fait de même cette année. Ce jour-là les enfants furent interdits d’activités sportives... Retourner à la tribune

[6]  Conseil régional du culte musulman. Retourner à la tribune

[7] Sans doute au titre de sa fonction de ministre de l’Intérieur, chargé des cultes. Retourner à la tribune

François Braize
François Braize (11 articles)
Inspecteur général des affaires culturelles honoraire
Jean Petrilli
Jean Petrilli (10 articles)
Avocat
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte