Economie

Désolé, mais Paul Krugman se trompe

Anders Åslund, mis à jour le 29.11.2013 à 5 h 55

Le chroniqueur star du New York Times et prix Nobel d'économie n'a rien compris à l'Europe. Tribune d'Anders Åslund, économiste suédois.

Paul Krugman en 2008. REUTERS/Fredrik Persson

Paul Krugman en 2008. REUTERS/Fredrik Persson

Depuis 2008, à part le lauréat du prix Nobel, journaliste au New York Times et professeur d’économie à Princeton, Paul Krugman, peu de gens aux Etats-Unis ont écrit sur la crise financière en Europe. Cinq ans après, on peut dire que la zone euro a survécu en dépit de ses prédictions, et que les pays qui ont opté pour la discipline fiscale, contrairement à ce que Krugman préconisait, s’en sont mieux sortis, aussi bien économiquement que politiquement.

L’opinion de Krugman est largement acceptée dans le monde économique anglo-américain. Il jouit d’une certaine popularité et a de l’influence sur les politiques que les pays choisissent d’adopter, et c’est pourquoi un retour en arrière sur sa vision de la crise en Europe est tout à fait pertinent. Le problème, ce n’est pas que ses prédictions se soient révélées fausses. Tout le monde commet des erreurs. Ce qui est problématique, c’est qu’il représente à lui tout seul une conception erronée d’entrevoir des politiques fiscales.

La première fois que j’ai été frappé par la mauvaise perception de Krugman de la crise financière en Europe, c’était en décembre 2008. Il avait alors rédigé un article de blog qui m’avait laissé perplexe. L’article était intitulé: «La Lettonie est la nouvelle Argentine». La comparaison est tout simplement bizarre.

L’Argentine possède une économie importante et fermée qui s’est principalement concentrée sur des politiques économiques populistes, tandis que la Lettonie présente une économie limitée et ouverte, en étant un membre de l’Union européenne avec peu de dettes et un excellent environnement commercial. Les seules similarités qui existent entre les deux pays sont des crises financières causées par des déficits courants importants qui ont conduit à une absence de financement du marché.

En partant de cette analogie facile, Krugman concluait que la Lettonie devrait dévaluer, tout comme l’Argentine l’avait fait, mais bien sûr, ce n’est pas ce qu’il s’est passé. Le gouvernement letton a ignoré son conseil. Il a soutenu son attachement à l’euro et a mis en place des ajustements fiscaux draconiens, qui ont rapidement restauré la confiance et ont entraîné de nombreuses réformes structurelles.

La zone euro est toujours là

Aujourd’hui, le pays possède la croissance économique la plus rapide d’Europe. L’erreur de Krugman a été de ne regarder qu’une partie des indicateurs et d’en tirer une analogie simpliste.

L’échec le plus retentissant de Krugman a été sa prédiction de la dissolution de la zone euro.

Tout comme l’a remarqué Niall Ferguson, Krugman «a parlé de la séparation imminente de la zone euro au moins onze fois entre avril 2010 et juillet 2012». Eh bien, il s’était trompé. Non seulement la zone euro est restée intacte, mais en plus, en 2009, la Slovaquie l’a rejointe, suivie par l’Estonie en 2011. La Lettonie devrait faire de même en janvier 2014.

Même si on a tous le droit à l’erreur, celle de Krugman est bien plus grave et témoigne d’un profond manque de compréhension. Il a traité la zone euro comme un vulgaire système à taux de change fixes, en ignorant le fait qu’il s’agit d’une union monétaire avec une compensation centralisée des paiements.

Pendant que la crise de l’euro évoluait, les paiements non compensés se sont accumulés. La meilleure solution pour dissoudre ces déséquilibres a été de rétablir la confiance en l’euro, ce que la Banque centrale européenne (BCE) s’est échinée à faire depuis juillet 2012. Une séparation de la zone euro, en revanche, aurait causé d’importantes dettes et frais pour les différents membres, ce qui aurait conduit à une déstabilisation financière majeure.

Au cours du siècle dernier, trois unions monétaires entre nations européennes ont subi des séparations difficiles: l’Autriche-Hongrie, la Yougoslavie et l’Union soviétique. A chaque fois, le résultat a été l’hyperinflation dont plusieurs pays ne se sont toujours pas remis, même vingt ans plus tard.

A ma connaissance, Krugman n’a jamais évoqué cet aspect dans ses articles. Il n’a pas non plus précisé qu’il était évident que l’UE et son marché unique survivraient si l’euro venait à s’effondrer. Il a laissé tout ça de côté. En revanche, le président de la BCE, Mario Draghi, a compris les dangers et a déclaré en juillet 2012 que la BCE ferait «ce qu’il faut» pour sauver l’euro. Quand d’un côté, Krugman prônait la mise à mort de l’euro, Draghi a su (à raison) privilégier cette idée de «faire ce qu’il faut».

En termes de politique fiscale, Krugman est résolu à se concentrer sur la demande totale plutôt que sur l’offre. Il n’a manifestement pas remarqué que l’offre est depuis longtemps restreinte dans l’UE, à cause de trop nombreuses régulations du travail et des marchés du service. Il s’est obstiné à favoriser le «stimulus» fiscal, des déficits budgétaires plus importants et des ajustements fiscaux plus lents.

Aujourd’hui, on peut voir ce que ça a donné. Les pays qui ont suivi son conseil et ont augmenté leur déficit (les pays du sud de l’Europe) s’en sont moins bien sortis en termes de croissance économique et d’emploi que les Européens du nord, et plus particulièrement les pays baltiques, qui eux ont honoré leurs responsabilités fiscales.

Par chance pour les démocraties européennes, le verdict final concernant la manière de gérer la crise revient aux électeurs. Pendant les cinq années qui se sont écoulées entre octobre 2008 et septembre 2013, huit gouvernements européens (en Estonie, Finlande, Allemagne, Lettonie, Pologne, Suède, au Luxembourg et aux Pays-Bas) ont été réélus et sont restés au pouvoir en pleine crise économique. Ces gouvernements sont ceux qui ont choisi d’adopter des politiques fiscales responsables qu’on appelle souvent plans d’austérité, contrairement aux politiques que Krugman a prescrites.

Ce que Krugman s'obstine à ignorer

Apparemment, les déficits budgétaires importants ne sont pas très populaires auprès des électeurs. En 2012, le déficit budgétaire moyen de ces huit pays était de 1,6% du PIB, contre 4,9% pour les dix-neuf pays dans lesquels les gouvernements ont été remplacés. On dirait que les électeurs ont eu raison. Les économies de ces huit pays vertueux ont connu une croissance de 1,4%, tandis que celles des dix-neuf autres pays a diminué de 0,8%.

Si on examine les raisons de ce résultat, il n’y a rien de surprenant: le seul argument économique en faveur d’un ajustement fiscal lent serait que l’effet multiplicateur, c’est-à-dire le ratio d’un changement dans les revenus nationaux pour un changement dans les dépenses du gouvernement, soit inhabituellement important pendant la première année (ce que le Fond monétaire international a affirmé dans un rapport de recherche, même si nulle part il n’est dit que l’effet multiplicateur soit particulièrement positif). De plus, cinq ans après la faillite de Lehman Brothers, on ne parle plus du court terme d’un an, mais du long terme de cinq ans.

Les arguments en faveur d’un ajustement fiscal au plus tôt sont plus nombreux. Par exemple, les financements sont la plupart du temps indisponibles, les pays européens ont besoin de réduire les dépenses publiques et le problème majeur de l’Europe est structurel. Le problème de Krugman, ce n’est pas sa vision de ces questions, mais le fait qu’il s’obstine à les ignorer, comme si elles n’avaient pas d’importance. Dans son monde économique, peu de choses sont importantes en dehors de l’ensemble de la demande.

Pour de nombreux pays en péril, le financement international n’est pas disponible. Depuis que la dette publique moyenne en Europe a atteint les 91% du PIB en 2012, aucun pays, à l’exception du Luxembourg et de la Suède, n’a eu l’espace fiscal nécessaire pour chercher le stimulus fiscal. Parmi les vingt-huit pays de l’UE, pas moins de huit auraient eu besoin d’une aide financière internationale qu’ils n’ont pas pu obtenir sur le marché (la Hongrie, la Lettonie, la Roumanie, la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et Chypre). Ainsi, le stimulus fiscal n’a pas été une option parce que les rendements de l’obligation et les taux d’intérêts ont grimpé brutalement.

Fin 2008, par exemple, la Lettonie et la Roumanie ont perdu leur accès au marché quand leur dette publique était de moins de 20% de leur PIB, ce qui montre à quel point leur espace fiscal était limité. Pourtant, Krugman ignore le fait que de nombreux petits pays ont eu du mal à trouver un soutien financier international en temps de crise.

Le fait qu’il persiste à demander plus de stimulus fiscal a probablement contribué à ce que le FMI pousse des pays comme l’Espagne, la Slovénie, la Croatie ou Chypre à augmenter leurs déficits budgétaires de manière non autorisée jusqu’à 6% de leur PIB, bien plus que ce qu’ils seraient capables de financer, en 2009. Après que ces pays aient augmenté leurs déficits budgétaires, ils n’ont pas été capables de les réduire, ce qui n’est pas très surprenant. Leurs rendements de l’obligation s’en sont trouvés augmentés et ils se sont retrouvés dans une situation financière incertaine.

Tous les pays européens ont des dépenses publiques trop importantes qui ont besoin d’être réduites parce qu’elles ont un impact négatif sur la croissance économique, ce que Krugman «refuse de reconnaître». C’est avec un regard horrifié qu’il a vu les pays baltiques appliquer un ajustement fiscal qui a consisté à une réduction de deux tiers des dépenses publiques et une augmentation d’un tiers des taxes. Les pays du sud de l’Europe, quant à eux, se sont contentés d’augmenter les impôts, ce qui a moins chagriné Krugman. En conséquence de cela, même en 2012, les dépenses publiques de la Grèce représentaient toujours 55% du PIB, bien plus qu’en Suède (52%) et bien trop pour permettre une croissance significative. Il est évident que la Grèce aurait dû réduire ses dépenses bien plus rapidement pour que sa dette publique soit plus proche de celle des pays baltiques.

Il n'y a pas de déflation en Europe

Le problème clé de l’Europe, que Krugman a toujours choisi d’ignorer, est depuis longtemps la limitation de l’offre à cause des marchés du travail et du service qui ne fonctionnent pas bien, ce qui a provoqué une croissance ralentie même avant la crise actuelle. Des ajustements fiscaux de front ont rendu nécessaires des réformes structurelles importantes dans les pays baltiques et en Bulgarie, et ont relancé la croissance économique dans les pays baltes, tandis que la Grèce vient tout juste de commencer la mise en place de réformes structurelles.

Des changements majeurs sont à la fois nécessaires et appréciés. La Lettonie a réduit les salaires publics de 26% en 2009 et a renvoyé 30% de ses fonctionnaires en 2009 sans qu’il n’y ait aucune protestation publique, alors qu’en Grèce, les troubles de la population ont été importants jusqu’à ce que le gouvernement grec se décide à renvoyer des fonctionnaires. L’année dernière, ils ont été minimes.

Ce que Krugman refuse de voir, c’est qu’un ajustement fiscal de front restaure rapidement la confiance, fait descendre les taux d’intérêts et entraîne un retour rapide de la croissance. Grâce à un ajustement structurel plus important, la trajectoire de la croissance a plus de chance d’être plus élevée dans des pays qui ont adopté plus rapidement ces réformes et avec plus d’enthousiasme qu’ailleurs.

Ainsi, les trois pays baltes qui ont enduré les plus grosses chutes de la production au début de la crise à cause d’un blocage sévère des liquidités ont retrouvé une croissance après deux ans et ont, dans la même période, atteint le plus haut taux de croissance dans l’UE. A côté de ça, la Grèce, avec son ajustement fiscal en retard, comme recommandé par Krugman, a traversé six ans de récession.

Krugman s’inquiétait aussi d’un risque de «déflation compétitive» à cause des importantes réductions de salaires. Mais il n’y a presque aucune déflation en Europe. Même en Lettonie, où le coût salarial unitaire de l’économie entière a baissé de 25% en 2008 et 2009, les prix consommateurs ont chuté de tout juste 1% en 2009.

Cela s’explique en partie par le fait que la productivité dans l’industrie lettone a fait une remontée extraordinaire de 50% entre 2008 et 2011 grâce à un ajustement fiscal radical réalisé très tôt et d’impressionnantes réformes structurelles. Tout porte à croire que ces mesures ont été un succès. Krugman refuse simplement de l’admettre.

Ce n'est pas de l'Europe dont veut nous parler Krugman

Pendant toute la crise financière européenne, Krugman n’a donné que des mauvais conseils sur les politiques fiscales. Les pays de l’UE qui s’en sont sortis ont fait le contraire de ce qu’il avait recommandé. Pendant ce temps, les gouvernements qui ont suivi son conseil en adoptant des ajustements fiscaux lents et retardés, ou même le stimulus fiscal, ont échoué lamentablement.

Pendant les cinq années qu’il a passées à commenter la crise financière européenne, Krugman a préconisé la dépréciation, mais a maintenu que le contrôle des taux de change fonctionne parfaitement bien.

Contrairement à ses prédictions, la zone euro a survécu. Il a prôné le stimulus fiscal, mais un ajustement fiscal rapide s’est avéré être le meilleur remède pour les finances publiques et la croissance économique. Il a ignoré le fait que les pays d’Europe avaient des dépenses publiques trop importantes et avaient besoin de réformes structurelles. Il n’a pas non plus compris l’humeur générale des Européens, qu’ils ont exprimée dans leurs préférences électorales, et ne s’est pas privé d’exposer ses visions contradictoires sur le sujet. Ainsi, alors qu’il est en faveur de la démocratie sociale, que les électeurs européens ont rejetée en bloc pour lui préférer une centre droite modérée qui n’a jamais été plus forte.

Les raisons derrière ces idées fausses sur la politique économique européenne sont multiples. Krugman n’a pas prêté attention aux variables pertinentes et a ignoré la plupart des faits. Il a adhéré à une vision macroéconomique simpliste selon laquelle davantage de stimulus fiscal est toujours positif, de quoi faire se retourner ce pauvre John Maynard Keynes dans sa tombe.

Il est difficile de se détacher de l’idée que Krugman pensait en réalité aux Etats-Unis et à leurs problèmes quand il écrivait sur l’Europe. Le vrai problème réside dans le fait que ces deux parties du monde sont très différentes.

Anders Åslund

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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