Life

Nos téléphones ont kidnappé nos vies

Daniel Sarewitz, mis à jour le 26.11.2013 à 11 h 06

Ce que nous craignons le plus? Etre en «mode avion».

REUTERS/Ralph Orlowski

REUTERS/Ralph Orlowski

Il est temps pour vous de faire le premier pas vers l’acceptation d’un problème face auquel vous êtes impuissant si:

  • Une fois que vous et votre rencard avez commandé au restaurant, vous dégainez votre smartphone pour ne pas être confronté au silence.
  • Vous croyez avoir lu Guerre et Paix parce que vous avez parcouru le résumé sur Wikipedia.
  • Vous vous tenez au courant de ce que fabrique votre enfant en surveillant sa page Facebook, pas en discutant avec lui.
  • Vous êtes incapable de tenir plus de dix minutes au travail sans discrètement consulter votre boîte mail –et vous vous sentez minable en constatant qu’il n’y a aucun nouveau message.
  • Vous vous prenez toujours en photo entouré d’amis, rien que pour vérifier à quel point vous êtes séduisant.
  • Vous trichez aux mots croisés.
  • Vous êtes marié, mais vous vérifiez votre pouvoir de séduction sur des sites de rencontres –après tout, vérifier n’est pas tromper, pas vrai?

Mais, voyons le bon côté. Vous ne risquez plus de vous perdre, et vous savez toujours quoi mettre dans votre valise pour un voyage. Vos repas sont moins médiocres, et vous ne tombez plus sur des hôtels au service déplorable.  
Fini, le temps où on faisait la queue au cinéma; plus besoin de techniques de drague au bar, ou de s’infliger les sempiternelles présentations pendant une fête. Adieu l’ennui, grâce à Temple Run, ou aux cours de la bourse qu’on vérifie entre deux arrêts de métro.

Adieu aussi, la frustration de ne pas connaître le titre de la chanson qui passe à la radio, ou l’embarras de ne pas savoir ce que signifie l’acronyme utilisé par un collègue plus érudit que nous à la dernière réunion. Désormais, tout le monde est un expert dans n’importe quel sujet, en un clin d’œil, et vous avez accès à toutes les études possibles et imaginables qui confirment vos inquiétudes sur les dangers du gluten, le tout offert à votre cerveau sous forme de paragraphes prémâchés. Un appareil photo toujours prêt à mitrailler, un dictaphone à l’affût de chaque idée qui germerait dans votre esprit ou sortirait de votre bouche.

Du coup, en quoi est-ce un problème que notre capacité de concentration soit réduite à quelques nanosecondes, que la qualité de notre vie sociale se mesure grâce au nombre d’amis que l’on a sur Facebook, que notre valeur professionnelle se juge par les résultats de notre nom sur Google, ou que les mots qui nous effraient le plus soient «mode avion»?          

Nous ne sommes que des narcissiques compulsifs, tous autant que nous sommes, abreuvés par nos smartphones de la magie de la satisfaction totale et instantanée de nos désirs; nos convictions personnelles se renforcent d’elles-mêmes, et nous pouvons contrôler jusqu’aux plus petits détails de nos vies. Ne pas être accro à son smartphone? Ça n’aurait aucun sens!           

Mais en y repensant, pourquoi notre existence régie par des applications semble-t-elle nous rappeler certaines des dystopies les plus célèbres et impérissables qui existent? Dans Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley invente une société où la consommation, la classe sociale génétiquement déterminée, les médicaments et la sexualité récréative permettent que tout le monde soit heureux et docile. Dans Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, les gens sont divertis en permanence par des écrans de télévision de la taille d’un mur, tandis que les livres se font de plus en plus rares, au point de finir brûlés à la demande du peuple, de peur que les idées qu’ils contiennent n’offensent qui que ce soit.

Ces deux romans –auxquels on peut ajouter 1984– décrivent la simplification intentionnelle des idées complexes et ambigües (un nivellement par le bas, pour dire les choses clairement), une simplification diffusée sans relâche par le biais des technologies de pointe. Ces romans montrent comment les sociétés s’anesthésient de leur plein gré, atteignent la satisfaction matérielle et se retrouvent passivement dominées par des régimes autoritaires.

Dans notre monde à nous, le régime, c’est le marché, qui exerce sa logique implacable grâce au miracle de l’innovation technologique et à la drogue de la consommation individuelle. L’image est à peine exagérée, vraiment –qui a besoin du «Soma» d’Huxley, quand donner au peuple tout ce qu’il désire constitue la drogue ultime?

Et il n’y a aucun Big Brother à blâmer, car nous croyons faire cela de notre plein gré et dans l’exubérance, au nom de la poursuite de la nouveauté, du confort, du divertissement et de la reconnaissance. Nous nous exprimons. Nos maîtres de la dystopie n’avaient pas prévu que la menace technologique aboutirait non pas à un conformisme universel et abrutissant, mais à l’inverse: un individualisme universel et abrutissant.

Mais évidemment, nous finissons par découvrir à quoi correspond notre identité collective. Les centaines de millions de générateurs de données que nous sommes, que nous appelons tous «moi», tous ces individus n’ont d’importance pour notre monde que parce qu’ils font partie de ce qu’on appelle le «big data», dont les premiers bénéficiaires sont les entreprises qui utilisent ces données pour mieux cibler vos désirs, dans un cercle vertueux qui leur fait gagner plus d’argent et vous donne envie de continuer à leur dire ce que vous désirez.

Et puis il y a l’état sécuritaire, de plus en plus doué pour isoler, identifier et anticiper des comportements dangereux chez des ennemis potentiels, faisant de vous une particule prévisible, certes, mais une particule inoffensive. Les vieux défenseurs des libertés civiques et les conservateurs peuvent épiloguer sur les questions de vie privée, de responsabilité et d’autres idées abstraites, mais qu’ils aillent se faire voir, le marché est libre, l’information est libre, et nous sommes tous rendus libres grâce à des choix de consommation bien ciblés.

C’est ainsi que nos technologies personnalisées, dispensées par le marché, renforcent et satisfont une obsession de l’individu, où nous finissons tous par vivre dans notre propre bulle d’information, de stimulation et d’idées positives, bref, dans notre propre sphère narcissique.

Il n’y a rien de pire dans une société qu’une culture où chacun a l’impression de pouvoir obtenir ce qu’il veut, quand il le veut. Domination des plus riches, disparition de la mobilité sociale, effondrement du respect en politique, évitement de la part des politiciens concernant à peu près tous les sujets sensibles: nous assistons à l’effritement de la cohésion sociale générale qui permet aux démocraties de fonctionner.

Si nos smartphones ne sont pas responsables de cela, ils en sont les complices, puisqu’ils obnubilent notre attention, nous isolant les uns des autres, et nous faisant perdre notre capacité à voir la nécessité, et même les bienfaits, de l’ambiguïté, de l’imprévisibilité, du risque, du conflit, et du compromis.

Par Daniel Sarewitz

Traduit par Anthyme Brancquart

Cet article a été adapté du discours d’ouverture de Daniel Sarewitz lors de la conférence Future Tense sur les smartphones, en février 2013. Voir le débat complet ici.

Daniel Sarewitz
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