La crise bretonne, une crise des (sub)primes à la française

Une exploitation agricole près de Nantes. REUTERS/Stephane Mahe

Une exploitation agricole près de Nantes. REUTERS/Stephane Mahe

Au coeur du problème, les «restits», les subventions à l’exportation versées par l'Union européenne, un système dont la France usa jusqu'à la corde.

Il y a un point commun entre la crise américaine des subprimes de 2007, la crise grecque de 2011, et la crise bretonne de l’agroalimentaire d’aujourd’hui. Dans les trois cas, la crise était non seulement prévisible mais certaine. L’affaire des portiques de péages n’est que la goutte d’eau qui fait déborder le vase, déjà bien rempli par les secousses de la filière agroalimentaire. La crise avicole est la plus emblématique. Dans son édition du 14 novembre 2013, le Parisien aujourd’hui en France publie le témoignage poignant d’un salarié de chez Tilly Sabco évoquant la brutalité de l’arrêt des aides européennes. L’Europe contre l’emploi? Si l’on y regardait de plus près.

Au cœur du problème, le système des restitutions –les «restits»: des subventions à l’exportation, financées par le budget de la politique agricole commune (PAC), censées ramener le prix européen –plus élevé– au niveau du  prix mondial. Un système bien commode pour les agriculteurs européens dont la France usa jusqu’à la corde. Le système fit la fortune des négociants en grains et des ports céréaliers français.

Voilà vingt ans que le système est critiqué de toutes parts, tant par les écologistes les plus à gauche qui dénoncent l’asphyxie des agricultures du tiers monde, que par les libéraux les plus à droite qui refusent tout mécanisme qui fausse le marché, et, bien sûr, par les compétiteurs internationaux, Américains et Brésiliens en tête, qui crient à la concurrence déloyale.

Où vont les restits?

L’Europe acculée, recula. Elle le fit de trois manières. D’abord elle se rangea au prix mondial, rendant, de fait, inutile toute aide à l’export, et réservant les restitutions à quelques secteurs –produits laitiers, volaille—, quelques zones, ou en cas de surproduction ponctuelle. Ensuite, il y eut des engagements politiques dans les enceintes internationales. Une première fois à Marrakech en 1994, puis lors de l’ouverture du cycle de négociation de Doha en 2004.

L’Union européenne s’est alors engagée à abandonner le système d’ici 2013 –mais, n’est-ce pas cette année?  Enfin, cela s’est traduit dans le budget de la PAC. La dotation consacrée aux restitutions a fondu comme neige au soleil. En 1993, les restits représentaient 10 milliards d’écus. Le montant qui leur est consacré a été divisé par dix en six ans, passant de 1.445 millions d’euros en 2007 à 147 millions en 2012. La fonte continue: 90 millions en 2013, 30 millions dans le projet de budget pour 2014. L’ogre budgétaire n’est plus qu’un os à ronger.

Où vont ces restitutions? Depuis deux ans, 85% vont à la filière avicole. 86% des 888 millions d’euros de restit poulet depuis dix ans (98%  en 2012) ont été affectées à la France, ou plus exactement à deux groupes bretons qui figuraient, à ce titre, parmi les principaux bénéficiaires de la PAC. Il faut d’ailleurs noter que les restits vont aux exportateurs et non aux éleveurs, qui ne sont que des bénéficiaires indirects. 

Le dernier tour de vis a été donné lors de la négociation de la réforme de la PAC. Avec, d’un côté, les pays –dont la France– partisans du maintien de ce qui restait des restitutions, et, de l’autre, les pays –dont l’Allemagne–, partisans du démantèlement du système ou, à défaut, de son maintien mais actionné uniquement en cas de crise. C’est la formule qui fut retenue in fine.

Cette situation peut s’analyser à trois niveaux.

Sur le plan économique, les restitutions posent la question du choix d’une filière, rentable mais condamnée. Voilà trente ans que la filière avicole française vit de ces subventions. Le «poulet export», plus petit, vendu congelé, sous cellophane, et d’ailleurs introuvable en Europe, a été créé pour l’export eu Russie et au Moyen-Orient. Mais voilà dix ans que chacun sait que le système est condamné. La fin des restitutions est annoncée, prévue, programmée.

Jusqu’à la date précise. Si les professionnels pouvaient avoir quelques doutes sur les choix politiques, l’évolution du budget était, elle, sans ambiguïté. L’arrêt des restits a été toujours rappelé aux entreprises lorsqu’elles sollicitaient des aides nationales ou européennes (voir le § 73 de la décision sur l’aide d’Etat accordée à la société Tilly Sabco). Les professionnels ont-ils suffisamment anticipé, se sont-ils suffisamment préparés?

Gouverner, c’est éteindre les incendies

A part mettre les éleveurs dans la rue ou délocaliser leur production pour bénéficier des conditions de productions du Brésil? Tous ont préféré jouer la montre et le «on verra». En effet, pourquoi renoncer aux subventions tant qu’elles sont là?

Sur le plan européen, il faut admettre que le système est plutôt déséquilibré et que si les éleveurs français sont attachés aux restits —qu’ils sont pratiquement seuls à percevoir—, les autres Européens n’ont qu’assez peu de raisons de les subventionner. Au-delà du déséquilibre, il y a aussi un problème de cohérence: les Français ne veulent pas que les Italiens prélèvent leurs péages mais sont d’accord pour qu’ils financent leurs subventions. Oui aux aides et non à l’Europe? 

Enfin, comment ne pas voir l’inconséquence des politiques feignant la surprise. Voilà des évolutions connues de tous, des réformes votées par des majorités et souhaitées par beaucoup, mais, au moment de l’échéance, assumées par personne.

L’impréparation des professionnels n’a d’égal que l’inconséquence des politiques. Chacun y va de sa larme, mais masque ainsi sa propre insuffisance. En France, tout semble se régler par une subvention supplémentaire. A chaque fois, c’est l’éleveur de base qui en pâtit.

La révolte des bonnets rouges est le symbole d’une société à bout. Loin de l’idéal «gouverner c’est prévoir», ceux qui ont touché le pouvoir savent que gouverner, c’est éteindre les incendies. La déliquescence arrive lorsque ce sont les gouvernants eux-mêmes qui les préparent, les allument et soufflent sur les braises.

Cette série est révélatrice de l’époque et d’une crise bien plus profonde où chacun sait que le système se meurt mais veut en profiter jusqu’au dernière moment. Une époque où personne ne prend ses responsabilités avant qu’il ne soit trop tard.

D’autres exemples?

Nicolas-Jean Brehon

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