France

Contre le FN et la gauche, la droite doit faire preuve d'audace

Vincent Le Biez, mis à jour le 13.11.2013 à 5 h 32

Face aux transgressions que le Front national manie pour attirer les électeurs, elle ne peut simplement attendre son tour en comptant sur l’automaticité de l’alternance.

Le siège de l'UMP. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Le siège de l'UMP. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

N’en déplaise à ses contempteurs, Marine Le Pen a raison de dire que son parti, le Front national, n’est plus d’extrême droite. Sans conteste l’a-t-il été, mais deux évolutions récentes sont venues le sortir de cette case politique inconfortable.

Il y a tout d’abord eu l’opération dite de «dédiabolisation», menée avec maestria par la fille du fondateur du FN, en promouvant des visages neufs aux discours plus présentables et en mettant à l’index les brebis galeuses du mouvement. Ce remplacement de militants fachos par des trentenaires dynamiques et souriants a eu pour but principal de récuser l’adjectif «extrême», avec un succès certain médiatique.

Le FN a également connu une évolution idéologique majeure, dont la touche finale est apportée par l’ex-chevènementiste Florian Philippot, passant progressivement d’un ultra-libéralisme reaganien dans les années 1980 à la fameuse doctrine «économiquement de droite et socialement de gauche» édictée par Jean-Marie Le Pen entre les deux tours de la présidentielle de 2002, pour finir aujourd’hui sur une ligne keynésienne et étatiste qui se démarque très nettement du programme économique et social de la droite française.

Le FN est un parti populiste

Si le FN n’est plus «extrême» ni «de droite», comment le qualifier? A l’évidence, il s’agit d’un parti populiste.

Adepte des solutions simplistes (alors que la résolution de problèmes complexes passe le plus souvent par des solutions indirectes), hostile aux élites en tous genres et sourd aux évolutions du monde, le FN entretient l’idée que la France pourrait renouer avec un âge d’or révolu. Il suffirait pour cela d’en finir avec l’Europe, l’immigration, la mondialisation et la classe politique actuelle, cataloguée sous le sobriquet d’UMPS, forgé par Jean-Marie Le Pen.

Ce populisme du FN passe d’autant plus facilement dans l’opinion publique que l’on peine à le distinguer de la démagogie que les partis de gouvernement développent parfois pour masquer leurs difficultés à résoudre les problèmes profonds du pays. Démagogie de la droite quand elle accuse le gouvernement actuel de laisser prospérer des dépenses publiques qu’elle n’a pas réussi elle-même à réduire, démagogie de la gauche quand elle dénonce violemment la TVA sociale de Nicolas Sarkozy pendant la campagne électorale, avant de faire presque la même chose une fois au pouvoir. On ne soulignera jamais assez à quel point le cynisme dont peuvent parfois faire preuve les partis de gouvernement les fragilise en leur ôtant la supériorité éthique dont ils devraient pouvoir se prévaloir par rapport aux mouvements populistes.

La montée récente du FN, qui profite de l’affaiblissement d’autres forces populistes comme le Front de gauche, vient consacrer une évolution sans doute inexorable de la vie politique française en trois grands pôles: la gauche, la droite et le FN. Les élections partielles qui se sont succédées depuis 2012 sont venues confirmer la mise en place progressive de ce tripartisme à la française.

Ces trois forces politiques sont plus ou moins proches selon les sujets: la droite et le FN ont des proximités de vue sur la sécurité, l’intégration et l’immigration; la gauche et le FN partagent un goût pour l’interventionnisme de l’Etat, la démondialisation et pour les politiques économiques keynésiennes; enfin, la droite et la gauche partagent une certaine forme de réalisme et de pragmatisme propre aux partis de gouvernement.

Logique du double adversaire

Dans ce contexte, la droite doit passer de la logique du cordon sanitaire à celle du double adversaire. C’est cette évolution qui a été proposée, malgré quelques maladresses, par François Fillon comme par Jean-François Copé à l’UMP. On aurait donc tort de communier avec les commentateurs politiques en y voyant le prélude à une alliance électorale entre l’UMP et le FN.

Alors que les partis de gouvernement doivent faire face à une réalité difficile et complexe, dans laquelle les marges de manœuvre sont étroites et les équilibres fragiles, les partis populistes, FN en tête, déploient leur esprit de système en toute impunité, sans rencontrer la moindre résistance venue du monde réel.

Ce parti, qui n’a jamais gouverné, profite ainsi à plein de l’absence de contrefactuel, ce qui se traduit par cet adage populaire extrêmement puissant: «On a essayé la droite et ça n’a pas marché, on a essayé la gauche et ça n’a pas marché non plus, pourquoi ne pas essayer le Front national la prochaine fois?» Ce vote protestataire par temps de crise n’est pas nouveau; ce qui l’est en revanche, c’est la capacité du FN à coaliser l’ensemble des mécontents, du fait de son nouveau positionnement idéologique.

Quelle qu’ait été sa sincérité, Jean-Luc Mélenchon a semé une colère dans l’opinion publique que Marine Le Pen n’a aujourd’hui plus qu’à récolter. Contrairement au FN, le Front de gauche paye auprès de l’électorat populaire ce qui est perçu comme une contradiction: comment peut-on être pour la fermeture des frontières quand il s’agit de marchandises ou de capitaux et contre quand il s’agit de personnes?

Une triple crise

Le Front national prospère sur une triple crise. Les problèmes d’intégration et de vivre-ensemble arrivent au premier rang. Il n’est pas vraiment question, chez les électeurs préoccupés par cette question, de racisme mais plutôt de la peur de voir sa propre culture disparaître progressivement. Cette angoisse, que l’on pourrait appeler avec Alain Finkielkraut cette «identité malheureuse», mérite d’être prise au sérieux.

C’est un sujet difficile qui sépare de plus en plus nettement la France en deux: d’un côté ceux qui pensent que l’immigration est une chance et une richesse pour la France et de l’autre ceux qui voient une crise de l’intégration et les dangers du multiculturalisme. La vraie question derrière ce clivage est de savoir qui voit réellement la réalité: s’agit-il des chercheurs en sciences sociales, dont les études sont souvent aussi rassurantes sur les processus d’intégration que préoccupantes sur les phénomènes de discrimination, ou bien des collectionneurs de faits divers, qui attachent plus d’importance aux ressentis qu’aux statistiques?

La deuxième crise qui nourrit le FN est celle du projet européen, comme ne manqueront probablement pas de nous le montrer les prochaines élections européennes. Là encore, il y a une composante identitaire, avec une Europe qui se définit plus comme une construction que comme une civilisation, dont l’élargissement est jugé trop rapide et sans limites et qui cultive ce «romantisme pour autrui» si bien mis en exergue par Alain Finkielkraut (à savoir la promotion de toutes les cultures et des identités à l’exception de l’identité européenne).

S’ajoute à cela les reproches récurrents sur l’Europe-passoire, censée pêcher par naïveté et nous empêcher de lutter à armes égales dans la mondialisation, ou encore sur la bureaucratie bruxelloise, accusée d’être coupée des réalités. Au-delà de décisions particulières dont le bien-fondé pourrait être contesté ou d’une mauvaise application du principe de subsidiarité, c’est le fait même d’éloigner l’échelon décisionnel des citoyens qui est difficilement vécu.

Angoisse et situations concrètes

Beaucoup d’électeurs se sentent dépossédés de leurs droits politiques, d’autant plus qu’une opinion publique européenne ne voit pas le jour en parallèle. Le risque, pour reprendre les mots d’Ivan Illich (l’un des penseurs fondateurs de l’écologie politique), est de dépasser un seuil de contre-productivité au-delà duquel les gains permis par la mise en commun de politiques publiques pour les exercer plus efficacement seraient compensés par une désappropriation de ces politiques par les citoyens européens.

Enfin, le déclin relatif de la France dans la mondialisation par rapport aux puissances émergentes est la dernière grande crise sur laquelle le FN prospère. Cette angoisse n’est pas sans fondement: on assiste bien à un rattrapage économique des pays du Sud qui nous oblige à descendre du piédestal dont nous pouvions contempler le monde du temps de notre domination économique. Après le traumatisme des défaites militaires (Waterloo, Sedan, 1940) nous vivons celui de la défaite économique, après le répit apporté par la période des Trente Glorieuses.

En plus de cette crainte diffuse du déclassement de notre pays, il y a l’accumulation de situations concrètes de ceux que l’on appelle les perdants de la mondialisation. Ce sont eux, ouvriers dont l’emploi est menacé, employés dont le salaire est tiré vers le bas, qui constituent le gros des électeurs du Front national. Puisque la mondialisation est présentée comme un mouvement irrésistible sur lequel le politique n’a pas réellement prise, ils se laissent tentés par un discours alternatif qui promet d’ériger des murailles entre la France et le reste du monde afin de nous protéger.

Enfin un grand projet pour l'école

Dans cette situation, la droite ne peut espérer retrouver le pouvoir simplement en attendant son tour et en comptant sur l’automaticité de l’alternance. Face aux transgressions que le FN manie pour attirer les électeurs, elle doit faire preuve d’audace pour apporter des réponses inédites mais réalistes aux grandes crises évoquées précédemment.

Elle doit tout d’abord oser affirmer le thème de l’identité française, qu’elle avait abordé de manière maladroite sous la précédente mandature avec un débat raté. Même si elle en constitue un pan important, cette défense de l’identité française ne saurait se résumer à une affirmation du principe de laïcité. Elle doit par ailleurs s’adresser à l’ensemble des Français et pas seulement aux immigrés arrivés de fraîche date, car c’est de toutes parts que cette identité, cette culture, cet esprit français sont remis en cause.

Dire que nous devons tous faire des efforts pour nous montrer dignes du passé de notre pays afin d’en devenir les héritiers puis les ambassadeurs est un discours à la fois plus juste et moins clivant que celui qui consiste à ne mettre l’accent que sur les problèmes posés par les nouveaux arrivants, même si ceux-ci ne doivent pas être éludés.

Concrètement, cela implique que la droite bâtisse enfin un grand projet pour l’école, véritable creuset de la République, afin de réaffirmer l’autorité des maîtres, des savoirs et de la culture française. Cela suppose également d’être plus restrictif dans les droits qui permettent automatiquement de devenir Français, tout en refusant une politique malthusienne sur les naturalisations ou l’accueil d’étudiants en France. Cela passe, enfin, par une réhabilitation des formes au sein de la société, qui, loin d’être la marque de l’hypocrisie, sont un rempart contre la barbarie. La classe politique et les médias ont une très grande responsabilité en la matière.

L'Europe, premier sujet

L’Europe est le premier sujet sur lequel la droite doit formuler des propositions afin d’éviter d’être devancée par le FN aux élections européennes du printemps prochain. Un regard critique sur ce qui ne fonctionne pas correctement (absence de réciprocité dans les relations commerciales, failles de Schengen, surrèglementations,…), bien que nécessaire, ne suffira pas à convaincre les électeurs.

Il doit s’accompagner de propositions nouvelles et positives. En effet, s’ils se détournent majoritairement de l’Europe telle qu’elle fonctionne, les Français (au moins une grande part d’entre eux) ressentent bien que nous ne pourrons peser sur les affaires du monde qu’en étant unis avec nos proches voisins européens.

Aussi sont-ils sans doute prêts à franchir un nouveau pas dans l’intégration européenne pourvu qu’il se limite, au moins dans un premier temps, à un groupe resserré de pays. Une initiative au niveau de l’Europe des 6 (les membres fondateurs de la Communauté européenne) afin de faire converger puis de mettre en commun nos politiques économiques et sociales permettrait de redonner du souffle au projet européen et pourrait rassurer les Français.

Pour enrayer le sentiment délétère du déclin français et plutôt que d’attendre patiemment que nous passions du rang de cinquième à sixième puis à dixième puissance économique mondiale, la droite doit proposer une perspective stratégique claire, réaliste et mobilisatrice pour le pays. Trois axes mériteraient d’être tracés à moyen terme (2030): que la France rattrape l’Allemagne sur le plan économique (la démographie l’y aidera mais ne suffira pas) et devienne la première puissance économique de l’UE, qu’elle honore son rang de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies en pesant d’un poids au moins équivalent à celui de la Russie dans les affaires du monde et que la francophonie soit mise en avant et dynamisée pour en faire l’égal du Commonwealth britannique.

Enfin, la droite doit mettre en exergue les grands clivages qui l’opposent à la gauche et au Front national si elle veut espérer revenir au pouvoir. Rien ne serait pire que de laisser entendre que son programme deviendrait compatible avec celui d’un FN dédiabolisé, au même titre que certains laissent entendre que, dans le fond, la droite et la gauche mèneraient la même politique une fois au pouvoir. La politique a un besoin vital de ces clivages idéologiques clairs, tandis qu’elle se meurt des petits calculs de la politique politicienne.

Vincent Le Biez

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