Monde

Faut-il repolitiser le monde?

Usbek et Rica, mis à jour le 06.11.2013 à 11 h 20

Le philosophe et sociologue des sciences Bruno Latour explique à Usbek et Rica que l’urgence est à l’organisation de débats contradictoires sur tous les sujets ayant un impact planétaire.

Nasa, la terre vue de l'espace Ho New / Reuters

Nasa, la terre vue de l'espace Ho New / Reuters

Dans son dernier numéro, Usbek et Rica s'attaque à la gouvernance mondiale.

Nous publions ici un extrait du magazine: une interview du philosophe et sociologue des sciences Bruno Latour[1], auteur de Politiques de la nature.

U & R: Que vous inspire l’hypothèse d’un gouvernement mondial?

Bruno Latour: Tout dépend de ce qu’on entend par «gouvernement mondial». Il est faux de dire que les enjeux qui touchent l’humanité nous poussent à nous entendre. La grande découverte de l’écologie, durant ces vingt dernières années, c’est précisément que le monde, qui nous semble commun, ne l’est pas du tout. A mon avis, la question n'est pas tellement «faut-il un gouvernement mondial?» mais plutôt «faut-il repolitiser le monde?»

Qu’entendez-vous par repolitiser?

Au XVIIe siècle, avec Hobbes, on a inventé l’idée que la politique pouvait se faire par les sciences. On a établi une constitution du monde avec, d’un côté, la nature, laissée aux savants, et, de l’autre, la politique, qui relèverait des passions. On a dépolitisé les questions de nature. Aujourd’hui encore, on s’adresse aux experts pour savoir si les OGM sont bons ou pas, si le climat se réchauffe ou pas.

Mais si les scientifiques sont vraiment bons, ils ne peuvent pas tous être d’accord ensemble. Donc le consensus scientifique ne permet jamais d’agir politiquement. Au lieu de créer un gouvernement universel qui va chercher à rationaliser tous les problèmes, il faut discuter sérieusement de ces problèmes.

Prenez les OGM, par exemple. Aura-t-on le droit de dire aux Américains qu’on n’en veut pas pour des raisons politiques? Et s’ils rétorquent qu’il n’y a pas de raisons scientifiques valables pour les refuser, pourra-t-on leur répondre: «Bah oui, il n’y a pas de problème scientifique. C’est un problème de construction du monde commun. Nous ne voulons pas le pouvoir de Monsanto dans les campagnes»? Ça, c’est repolitiser la question.

Quelles nouvelles institutions doit-on alors imaginer pour dépasser les égoïsmes nationaux?

Mettre les nations côte à côte ne sert à rien. On l’a bien vu avec le sommet de Copenhague. Un film a été tourné sous le manteau pendant la discussion entre chefs d’État et c’est hallucinant de les voir négocier comme des marchands de tapis. Sarkozy traite le représentant indien d’«hypocrite». Le Chinois dit aux autres: «C’est votre faute!» Et Obama: «On est pressés, les gars, j’ai un truc important demain.»

Cette agrégation ne représente pas le monde, qui est bien plus complexe. Le monde se décompose en une multiplicité de controverses politiques, que ce soit un aéroport, une baleine, du thon rouge, des OGM, un mariage homosexuel, etc. Pour les représenter, j’avais imaginé le concept de Parlement des choses. «Parlement», car c’est l’endroit où l’on expose les désaccords, donc c’est un lieu de repolitisation. «Des choses», pour faire entrer en politique des sujets rejetés aujourd’hui du côté de la science.

Comment arbitrer ces controverses à l’échelle mondiale?

Si l’on arrive dans une négociation et que les arbitrages sont déjà faits, il n’y a pas de politique. Le cas très pratique, et urgent, est celui des climato-sceptiques. Si vous leur dites: «Vous êtes irrationnels», il n’y a pas de politique possible.

Si par gouvernement mondial on parle de l’endroit où les débats, ou plutôt les incompatibilités, vont être marqués, là ça devient intéressant. Ce n’est plus un gouvernement du monde, mais un gouvernement qui essaie de faire cohabiter des mondes incompatibles.

Le gouvernement mondial qui est l’horizon d’une cosmopolitique n’est pas tout à fait pareil que celui qui n’est que l’extension de procédures actuelles de type Onu. S’il s’agit de faire entrer en politique des cosmos incompatibles, la politique devient alors vraiment intéressante. Mais n’espérez pas que je vous dise comment faire.

Le dernier mot doit-il forcément revenir aux politiques?

La politique n’est pas qu’une affaire de rationalité. C’est d’abord discuter du monde dans lequel on veut vivre. Ça ne sert à rien de dire: «Les faits montrent que...» pour clore une discussion.

Prendre une décision ne signifie pas être arbitraire ou valider l’avis des experts. C’est plutôt voter pour accepter de ne plus discuter d’un certain nombre de connexions. Il y aura toujours des controverses, mais c’est la décision politique qui permet d’agir politiquement dans un temps historique donné.

Vous avez lancé sur Internet une enquête sur les modes d’existence, ainsi qu’un système de cartographie des controverses. Internet est-il en train de devenir l’espace du débat démocratique sur la politique mondialisée?

S’il y a eu une politique des humains, au sens des Lumières, c’est parce qu’on a réussi à représenter, notamment à travers la presse et les cafés, des problèmes qui autrefois n’appartenaient, pour faire simple, qu’au roi ou à Dieu.

Toutes les questions environnementales dont nous parlons aujourd’hui sont nouvelles. Pour arriver à produire une politique à partir de ces questions, il faut se les représenter au sens très pratico-pratique. Il faut les voir, voir qui est dedans et comment elles évoluent.

Si on avait l’habitude de voir les problèmes ainsi, on serait moins intimidés par leur caractère complexe. D’abord, ils ne sont pas toujours si complexes. Et puis, il faut sortir de l’idée qu’ouvrir la boîte de Pandore de tous ces débats nous empêcherait de prendre des décisions politiques.

Propos recueillis par Anne de Malleray et Blaise Mao

[1] Bruno Latour enseigne à Sciences Po. Il se fait connaître en 1979 avec La Vie de laboratoire, observation ethnographique d’un laboratoire californien d’endocrinologie. A travers ses différentes enquêtes de terrain, il repense le rôle des sciences et propose une anthropologie de la modernité qui, dit-il, n’est pas si moderne puisque déléguer la nature aux scientifiques ne permet pas de comprendre le monde. Il invite à se saisir des «objets chevelus» (nucléaire, OGM, clones, réchauffement climatique) qui débordent le champ de la «nature» et des sciences pour s’inviter au café et à l’Assemblée. Retourner à l'article.

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