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Abolition de la prostitution: pourquoi la Suède est un bon modèle

Une prostituée à Stockholm en décembre 1998. REUTERS

Une prostituée à Stockholm, en décembre 1998. REUTERS

L'étude des effets réels des lois est sans appel: la Suède est le modèle à suivre pour le bien des personnes prostituées et de l'égalité femmes-hommes, pour une société de droits humains, donc.

L'Assemblée nationale a définitivement adopté, mercredi 6 avril 2016, la proposition de loi de lutte contre le système prostitutionnel déposée en octobre 2013 par le groupe socialiste, qui crée notamment une contravention de cinquième classe pour les clients, sur le modèle suédois. Au moment du dépôt de la proposition de loi, nous avions publié cette tribune venant en soutien du texte. À lire aussi: notre reportage sur les critiques faites à cette approche en Suède.

Le  1er octobre, le groupe socialiste de l'Assemblée a apporté son soutien à la proposition de loi de Catherine Coutelle et Maud Olivier pour la lutte contre le système prostitueur, qui doit donc désormais être déposée à l'Assemblée.

Le contenu de la loi est très modeste: en guise de pénalisation, il n'est prévu de ne faire un délit qu'en cas de récidive et dans tous les cas sans peine de prison –pour ce qui est un viol tarifé, c'est en effet léger. Mais il est essentiel que cette loi passe: l'exemple de la Suède nous montre que l'effet normatif de la loi est fondamental.

Ainsi, dans ce pays, après 3 ans où la peine était fixée à 6 mois de prison, elle est montée à 1 an. Toutefois, aucune peine de prison n'a été prononcée. En revanche, les prostitueurs-clients ont reçu des amendes. Et ces amendes ont eu un effet assez dissuasif.

Lors d'une réunion des associations abolitionnistes européennes à Bruxelles et alors qu'une cinquantaine de député-e-s ont signé «L'appel de Bruxelles» de 200 associations pour une Europe libérée de la prostitution (et si l'Europe se libère de la demande, c'est le trafic mondial qui est impacté), il a été beaucoup question de ce modèle suédois et des réglementarismes.

L'étude des effets réels des lois est sans appel: la Suède est le modèle à suivre pour le bien des personnes prostituées et de l'égalité femmes-hommes, pour une société de droits humains donc.

1.Les vrais résultats de cette politique

– Prostitution de rue divisée par deux

– 70% de la population aujourd'hui satisfaite de la loi (contre 30% au moment de son vote) et un chiffre encore plus élevé auprès des jeunes pour qui acheter un acte sexuel n'est pas normal.

– Les trafiquants ne s'intéressent plus au «marché suédois». Ce qui prouve que jouer sur la demande permet en premier lieu de lutter contre le trafic.

Mais plus intéressant encore est ce témoignage d'un policier suédois sur les effets respectifs des lois d'abolition et de réglementation. Pour Simon Haggström, qui a interpellé 700 prostitueurs à qui il a donné des amendes, les critiques/idées reçues qui circulent sont sans fondement.

Ainsi, si la prostitution de rue a diminué de moitié, elle se serait, selon les lobbies pro-prostitution, déplacée vers Internet.

Réponse: ce n'est absolument pas un problème pour la police de pister des clients sur Internet. Il suffit de faire comme eux, de prendre ses renseignements sur la Toile...

«Comme nous ne sommes pas idiots, nous appelons les numéros qu'on trouve sur Internet et obtenons la désignation des lieux où les rendez-vous sont donnés. Nous nous embusquons dans les pièces ou couloirs voisins et nous interpellons les clients à la sortie.»

Les prostituées n'auraient pas de recours et vivent dans la peur, elles ne vont pas dénoncer un client violent.

Si. Justement, le fait de savoir que la police et le pays reconnaissent la prostitution comme une violence qui leur est faite leur permet de le faire, alors qu'auparavant, elles savaient que de toutes façons ce seraient elles qui seraient mises en cause.

En Suède, lorsqu'il y a interpellation d'un client-prostitueur, il y a un effet à triple détente:

– Le client reçoit une amende qu'il s'empresse de payer pour éviter de recevoir une convocation au tribunal à son domicile: «S'ils reconnaissent les faits, ils doivent payer une amende, sinon ils sont déférés devant les tribunaux. La plupart reconnaissent les faits.»

– Les prostituées ont un accès automatique à des associations qui peuvent les conseiller et les aider. A l'occasion de ces interpellations, il est de fait plus facile d'entrer en contact avec celles –le plus souvent étrangères et isolées– et de les informer sur leurs droits, sur toutes les aides dont elles peuvent bénéficier et sur l'interdiction de l'achat d'actes sexuels en Suède. Alors que jusque-là leurs proxénètes leur avaient sans cesse menti, entretenant la peur de la police et l'idée que la loi suédoise les considèrerait comme des criminelles.

– Pendant ce temps-là il est fréquent que le proxénète arrive sur les lieux, ce qui permet de l'arrêter.

La prostitution se serait déplacée vers l'étranger.

Evidemment, il y a des hommes qui ne renoncent pas totalement à acheter des femmes, soit à l'occasion d'un voyage à l'étranger, soit qui se déplacent spécialement pour recourir au viol tarifé. Seulement cela leur coûte infiniment plus cher, donc par la force des choses, ils y vont beaucoup moins souvent.

Il y a des meurtres de prostituées en Suède, la preuve, l'été dernier, une femme a été assassinée.

C'est faux. Cette femme était sortie de la prostitution et elle a été assassinée par son ex-petit-ami qui contestait sa demande de garde: rien à voir avec la prostitution, contrairement à ce que les lobbies pro ont voulu faire croire. Aux Pays-Bas en revanche, depuis la réglementation, 50 femmes prostituées ont été assassinées en lien direct avec le système prostitueur.

Une loi d'abolition empêche d'exiger le préservatif et encourage la transmission du VIH

Ah, pourquoi? Au contraire, les femmes peuvent menacer le client d'avoir recours à la police, alors que ce n'est pas du tout le cas en Allemagne, par exemple. Et il est utile de rappeler que le risque de contamination VIH provient du client prostitueur qui exige des actes sans préservatifs. Donc le pénaliser et ne pas en faire un client-roi est une protection pour les prostituées, idem pour les violences.

L'accès des hommes handicapés à la sexualité

L'activité sexuelle n'est pas un droit, encore moins au détriment d'autres êtres humains. Mais surtout: sur 700 clients arrêtés, jamais Simon Haggström n'a rencontré un homme handicapé prostitueur...

2.La réalité de l'Allemagne, pays «réglementariste»

Comme l'a longuement expliqué Helmut Sporer, commissaire de police de la ville d'Augsbourg depuis 11 ans, depuis la loi qui légalise les bordels (Eros center) et considère les proxénètes comme des entrepreneurs, les femmes se retrouvent dans la situation où elles étaient à l'époque des maisons closes: souvent enfermées, quasiment jamais déclarées, et soumises à tout ce qu'on leur demande sans possibilité de recourir à l'aide de la police.

Il a pu constater une forte augmentation du nombre de femmes prostituées (30% dans son district), dans des bars ou hôtels privés, où elles sont isolées. Elles ont peur de dire la vérité à la police, c'est-à-dire qu'en réalité elles sont issues du trafic et pas du tout là par choix, parce qu'elles ont peur de leur «patron», le proxénète.

Il est extrêmement rare qu'elles bénéficient de contrats (moins de 1% d'entre elles).

Aujourd'hui, le profil-type d'une femme en prostitution en Allemagne est une jeune de 18-20 ans, Roumaine, issue du trafic d'êtres humains.

«Les acheteurs de sexe sont en recherche de viande fraîche», a expliqué le commissaire.

L'Allemagne est en outre devenue une destination pour le «tourisme sexuel», et c'est bien sûr une plaque tournante du proxénétisme, puisque les proxénètes sont des «entrepreneurs comme les autres».

Quant aux mythes sur leur soi disant «plus grande sécurité», Helmut Sporer a été très clair, sur la question de la transmission du VIH/Sida par exemple: si le proxénète légal leur dit de ne pas mettre de préservatif, comment pourraient-elles refuser, étant totalement à leur merci? Et lui, le proxénète, pourquoi refuserait-il la demande, puisque le client est roi, et qu'il est prêt à payer?

Il n'y a pas non plus d'aide à la sortie de la prostitution: en effet, quel intérêt, puisque c'est un travail comme un autre?

En résumé, quand on veut bien regarder les faits, la réalité de la prostitution sur le terrain, en écoutant les femmes prostituées, les survivantes et les personnes qui les soutiennent, quand on écoute ceux qui font appliquer la loi, il n'y a aucune doute: le modèle suédois est un pas vers plus d'humanité pour les personnes prostituées, là où la réglementation est un cercle infernal qui crée un marché qui stimule lui même la demande, de plus en plus décomplexée et violente.

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