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Pourquoi il ne faut pas confondre sexisme et discrimination

Philippe Huneman, mis à jour le 24.10.2013 à 10 h 20

L'un relève du vrai et du faux, l'autre du juste et de l'injuste. Et la disparition du premier n'entraîne pas nécessairement celle de la seconde.

Toilets for couples / Pascal Terjan via Flickr CC License by.

Toilets for couples / Pascal Terjan via Flickr CC License by.

L’année 2013 a été déclarée «année de l’égalité entre les filles et les garçons à l’école», et un esprit démocrate et pluraliste ne peut que s’en féliciter; dans la foulée fleurissent partout des initiatives pour dénoncer les stéréotypes sexistes —jusque dans le monde de l’art contemporain, que le Monde qualifiait récemment de «bastion du sexisme»— et les déconstruire.

Toutefois, la plupart des discours et des actions sur ce sujets souffrent d’une grave confusion: ils assimilent sexisme et discrimination. Le problème social, politique, à traiter, c’est la discrimination, à savoir le fait que les femmes ont en tant que telles un moindre accès à un certain nombre de biens et de services, des rémunérations en moyenne plus basses (les sociologues parlent de gender gap dans les salaires: même compte tenu de la différence moyenne de temps de travail sur une vie individuelle découlant de différences usuelles dans l’investissement envers les enfants, il subsiste un écart de salaire entre une femme et un homme à compétences identiques), etc, toutes choses qui définissent une inégalité et apparaissent donc comme des injustices.

Le sexisme, comme le racisme, est une croyance sur l’infériorité présumée d’un groupe d’humains. Or, dans les campagnes pour l’égalité, on part en général du principe que la discrimination résulte de ce genre de croyances. Ainsi, l’un des outils de «mobilisation pour l’égalité» à l’école est décrit ainsi:

«Le programme "ABCD de l’égalité", qui s’adresse à l’ensemble des élèves de la grande section de maternelle au CM2 et à leurs enseignants, vise à déconstruire des stéréotypes de genre. […] Il est explicitement conçu pour rééduquer les représentations que les gens se font des deux sexes. [...] Cet outil pédagogique permettra de travailler sur les connaissances, les attitudes et les comportements des enseignants et des élèves en matière d’égalité filles-garçons et sera accompagné d’une formation.»

Les enfants y apprennent que les filles peuvent jouer au football et les garçons aimer le rose.

Or, discrimination et sexisme relèvent de deux champs différents: le sexisme, ou le racisme, a pour norme le vrai ou le faux (en l’occurrence, ce sont avant tout des croyances fausses); la discrimination est un système ou une institution sociale, et comme telle sa norme est le juste (en l’occurrence, elle est injuste).

L’erreur de la plupart des actions actuelles consiste à croire que l’éradication des premières entraînera celle de la seconde, une idée qui cesse d’être évidente dès qu’on se représente que croyances sexistes et discrimination envers les femmes sont deux choses relevant de normes distinctes.

Au fond, le cas des Etats-Unis exemplifie à merveille cette différence —un pays où le racisme est très condamné et où subsiste pourtant un très fort taux de discrimination (dans les grandes villes comme Chicago ou Los Angeles, par exemple, rares sont les endroits où l’on verra ensemble des Noirs et des Blancs; de même, les pages «mariages» du New York Times, comme les clips de rap, n’assortissent que des Noirs aux Noirs et des Blancs aux Blancs…).

Ségrégation Rouges/Verts

Un argument classique, théorisé par le prix Nobel d'économie Thomas Schelling en 1969, donc dans les années de l’essor du mouvement des droits civiques et contre le racisme aux Etats-Unis, permet de l'illustrer.

Supposons une ville où habitent des Rouges et des Verts. Rouges et Verts se considèrent comme égaux les uns avec les autres, et donc n’entretiennent aucune croyance «raciste». Imaginons toutefois que les Rouges (comme les Verts) aient une petite préférence pour ne pas être dans un environnement où ils sont les seuls Rouges (ou les seuls Verts) et, le cas échéant, déménagent.

De manière assez contre-intuitive, au bout de quelques générations, il va nécessairement s’ensuivre un découpage de la ville en ghettos Rouges et Verts, comme on le voit en simulant algorithmiquement l’espace social génération après génération. Rouges et les Verts peuvent être aussi bien des Noirs/Blancs que des femmes/hommes, jeunes/vieux, homosexuels/hétérosexuels, etc.

L’importance à cette époque de la démonstration qu’opère ce qu’on appela depuis ce «modèle de Schelling» vient de ce qu’elle ne requiert aucune croyance raciste de la part des agents —autrement dit, alors même que se développaient des campagnes pour lutter contre les idées racistes, on comprenait que la ségrégation raciale ne disparaîtrait pourtant pas ipso facto.

Deux choses logiquement distinctes

Bien entendu, la même idée s’applique au rapport entre croyances sexistes et logiques discriminatoires sociales. Une expérience imaginaire nous permet de l’entrevoir: supposons qu’un chef d’entreprise soit un jeune bobo moderne, et donc fermement convaincu qu’hommes et femmes sont égaux, éventuellement même interchangeables. Cet employeur imaginaire préfère par ailleurs employer une personne dont il a des raisons a priori de penser qu’elle pourrait convenir, plutôt qu’une personne dont il ne connaît rien sauf un dossier et un entretien (on peut trouver ça choquant, mais cette idée n’est au fond pas totalement irrationnelle).

De manière assez plausible, le fait qu’un candidat provienne de la même région, ou de la même école, de la même association, etc., que lui, fournit un bon indice que ce candidat est plus ou moins connu de lui. Par exemple cela pourrait indiquer qu’il aura des recommandations fiables, ou bien simplement augmenter la probabilité que l’employeur ait déjà interagi avec lui. Supposons enfin que ce club, cette école, etc., soit justement constitué d’une majorité d’hommes: il en découle clairement que les femmes seront discriminées à l’embauche, alors même que l’employeur ne se fait aucune représentation de leur infériorité, ou même de leur spécificité.

Entendons nous bien: souvent, racisme ou sexisme motivent des attitudes qui, une fois agrégées en société, génèrent de la discrimination. Mais ce sont toutefois deux choses logiquement distinctes, donc une telle relation de cause à effet n’est pas nécessairement le cas.

Notons qu’inversement, il peut y avoir aussi du sexisme sans discrimination: imaginons que la société impose une amende à toute entreprise qui n’engage pas 50% de femmes… alors notre employeur pourra bien penser dans son coin que les femmes ne sont bonnes qu’à repasser et commérer, il n’en reste pas moins que la composition de son entreprise sera relativement paritaire (ou sinon, il affichera un tel mépris de ses intérêts financiers que l’entreprise ne tardera pas à faire faillite….).

Discrimination sans sexisme

Autrement dit, une absence de croyances sexistes se concilie aisément avec un comportement social discriminatoire envers les femmes. Ainsi, appliquer la même évaluation du CV à un homme et à une femme de 32 ans candidats à un même poste académique —attendu qu’en moyenne, la femme de 32 ans a de grande chances d’être mère, donc d’avoir vécu un laps de temps considérable où elle aura moins publié, et d’afficher de ce fait un CV moins conséquent— pourrait passer pour injuste, au moins selon certaines conceptions de la justice, même si par ailleurs les recruteurs académiques croient sincèrement à l’égalité hommes-femmes (et justement, pour cette raison, considèrent à égalité les deux CV).

Dans la mesure où les logiques sociales collectives ne dérivent pas directement des représentations individuelles ou même collectives, ni d’ailleurs des intentions délibérées des agents —comme le dit le titre d'un ouvrage de Schelling, les macrocomportements (de la société) ne sont pas dérivables des intentions microscopiques—, alors la rééducation des croyances individuelles ne garantit aucunement la disparition d’une discrimination.

Le gender gap, par exemple, ne dérive pas nécessairement ou ne s’explique pas forcément par des stéréotypes sexistes, et c’est justement pourquoi une analyse de ses causes profondes est si importante. Si, comme on l’a vu encore récemment à l’Assemblée nationale, il existe toujours de gros beaufs machistes qui incommodent et harcèlent, justifiant ainsi les campagnes d’éducation, il est toutefois notable que la baisse massive d’opinions sexistes ces 40 dernières années et de la tolérance à leur égard —qui oserait encore les pubs des années 50 pour les lave-linges? (et qui oserait d’ailleurs les pubs Banania, puisque la question du racisme est ici parallèle de celle du sexisme?)— n’a justement pas entraîné une quasi-disparition de la discrimination envers les femmes telle qu’esquissée ici.

Pas besoin d'avoir tranché les débats

La tactique de rééducation des croyances qu’on privilégie aujourd’hui présente d’ailleurs un gros inconvénient, qu’il me faut maintenant expliciter. Le sens de la différence homme-femme est largement discuté par les biologistes, les cognitivistes, les psychanalystes, etc. Aucun consensus ne semble susceptible d’intervenir dans les décennies ou siècles qui viennent, comme l’indique par exemple la polémique qui au printemps dernier suivit, dans Libération et Le Monde, la publication d’un article de Nancy Huston et Michel Raymond défendant la validité biologique des concepts de sexe et de race.

Qu’arriverait–il toutefois si d’aventure on montrait scientifiquement qu’une différence naturelle existe entre hommes et femmes: devrait on cesser toute lutte contre la discrimination, au motif qu’hommes et femmes sont différents et complémentaires? En poussant le raisonnement à son extrémité absurde: à supposer qu’on découvre une base biologique, génétique ou autre, à la préférence des filles pour le rose, et donc que la lutte actuelle contre les stéréotypes fasse fausse route, serait-ce pour autant une raison pour discriminer les filles dans l’accès à l’emploi, ou leur offrir un salaire 10 ou 15% inférieur à celui des hommes?

Ces considérations apportent une mauvaise nouvelle, à savoir qu’on n’en finira pas avec la discrimination en expliquant aux enfants que les filles peuvent aussi être pompières. Mais elles contiennent aussi une bonne nouvelle, qui tient en ces quelques mots: pour pouvoir agir, il n’y a pas besoin d’avoir tranché les débats sur ce que sont vraiment les hommes et les femmes.

Philippe Huneman

Philippe Huneman
Philippe Huneman (6 articles)
Philosophe des sciences
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