Culture

Débat sur la violence: les amateurs de jeux vidéo doivent changer de tactique

Slate.com, mis à jour le 06.10.2013 à 9 h 38

C'est au nom de la liberté d'expression qu'il faut défendre les jeux vidéo violents, pas sur le lien (ou l'absence de lien) avec la violence dans la vraie vie.

Image officielle du jeu GTA V

Image officielle du jeu GTA V

La couverture médiatique des meurtres commis par Aaron Alexis a donné à certains l’opportunité d’exprimer à nouveau leur inquiétude concernant le lien entre la violence dans les jeux vidéo et la vraie vie.

Une personne qui connaissait le tireur a déclaré que «la seule chose qu’on pouvait lui reprocher, c’était d’être une homme de 35 ans jouant aux jeux vidéo.» De fait, quelques articles affirment que le Congrès des Etats-Unis pourrait lancer des auditions sur la violence dans les jeux vidéos et ce, dans un futur proche.

Certains joueurs répondent naturellement qu’il n’existe aucun lien entre les deux. Ils pointent également du doigt l’absence de preuve de causalité alors que la fusillade de Sandy Hook a été pour partie attribuée à la pratique de Call of Duty. Mais se concentrer sur le lien existant ou pas entre les jeux vidéo et la violence suggère que les défenseurs des jeux ont besoin d’un tel argument.

Voilà pourtant à quoi devrait se résumer le débat: le Premier amendement [qui protège la liberté d’expression] protège les jeux vidéo. Or, en axant le débat autour de la question d’un lien éventuel entre violence virtuelle et violence réelle, nous en sommes réduits à l’absence actuelle et future de preuve d’une quelconque causalité.

Cette focalisation sur la question de la preuve n’est pas récente. En 2005, lors du débat autour d’une éventuelle législation visant à infliger une amende à ceux qui vendraient des jeux vidéo pour adulte à des mineurs, plusieurs études ont été lancées qui débouchaient sur l’établissement d’un lien entre les médias violents et la violence réelle.

Impossible d'affirmer qu'il n'y a aucun lien

Voilà une chose que quelques défenseurs des jeux vidéo refusent de reconnaître. Pointer du doigt les défauts de la méthode d’analyse est une bonne chose. Oser affirmer qu’il n’a jamais été démontré qu’il existe un lien entre la violence et les jeux vidéos (et suggérer qu’il n’y en aura jamais) est contreproductif.

Cette loi de 2005, alors présentée par Hillary Clinton (qui était sénatrice) et par Joe Lieberman (parmi d’autres) ne fut jamais votée. L’environnement politique d’alors était plus apaisé, Jack Thompson avait alors pris la tête de la croisade anti Grand Theft Auto, présenté comme un jeu immoral.

Aujourd’hui l’ambiance est au catastrophisme, avec des affaires de massacre d’enfants par des déséquilibrés. Les jeux, qui font de plus en plus la démonstration qu’ils constituent une forme d’art, repoussent constamment les frontières. Se battre sous la bannière du premier Amendement va donc être une tâche de plus en plus ardue, mais nécessaire.

Vu le nombre d’études publiées indiquant un lien, même ténu, entre la violence virtuelle et la violence réelle, la liberté d’expression ne peut pas rester le second argument contre une régulation des carnages dans les jeux vidéo. Ceux qui rejettent en bloc l’idée qu’il existe des preuves d’un lien de cause à effet apparaissent de plus en plus ridicules, en passant du «il n’y a aucun lien avec la violence»  à «il n’y a aucun lien étroit avec la violence» et à présent à «il n’y a aucun lien avec la violence criminelle.» Le dernier lien résume à merveille cet argument – son honnêteté révèle les défis possibles que les partisans de cette ligne seront probablement incapables d’affronter à l’avenir.

Les défenseurs des jeux ont mordu à l'hameçon

Mais au fur et à mesure que ceux qui continuent de soutenir qu’il n’existe aucun lien se déconsidèreront eux-mêmes, le grand public ne croira plus ceux qui défendent la liberté d’expression. Ca sera toujours un point faible que les affreux adeptes de la censure pointeront sans relâche pour attaquer les jeux vidéo violents.

Il faudra alors des efforts herculéens pour recentrer le débat sur le seul atout dont disposent les défenseurs des jeux depuis toujours et qu’ils n’ont jamais utilisé: le Premier amendement.

En d’autres termes: les défenseurs des jeux ont mordu à l’hameçon. En nous attirant dans un débat dont la question primordiale est «Les médias violents rendent-ils les gens plus violents?», les partisans du contrôle ont mis les défenseurs de médias libres dans une impasse.

Les questions qui dérangent

Les médias violents rendent-ils les gens plus violent? La plupart des recherches disent le contraire, ou en tous cas qu’ils ne nous rendent pas plus violents sur le long terme.

Mais est-il vraiment impossible que des médias violents rendent, d’une manière ou d’une autre, les gens plus violents? Ou qu’il y ait un autre lien? Pouvons-nous ignorer une légère augmentation de l’agressivité? Est-ce que toutes les recherches disent que non? Est-ce que tous les gens sensés disent non? Êtes-vous personnellement, fondamentalement certain que cela n’est pas le cas?

La réponse honnête à toutes ces questions est, malheureusement, non.

Il faut un autre débat

Effet pervers de la focalisation du débat autour de la preuve, nous avons tendance à rejeter toute preuve qui ne nous convient pas. Et pendant ce temps, les gens raisonnables oscillent au gré des experts, des rapports du Congrès et des études qui sortent à intervalle plus ou moins régulier. Rejeter des preuves que les gens raisonnables prennent au sérieux est la meilleure manière de se faire rejeter soi-même.

Il nous faut donc d’autres perspectives, à la fois pour l’établissement d’un débat robuste mais honnête et parce que le positionnement autour de la liberté de parole – et de la liberté d’écoute, de vision et d’interaction avec cette parole– n’aurait jamais dû laisser sa place au premier rang à la question de la preuve.

Cela donne aux censeurs du pouvoir en dissimulant le fait qu’ils sont bien des censeurs. Et c’est ce qui fait qu’un débat qui devrait porter sur la liberté d’expression devient un débat autour de la validité des preuves.

Sean Vitka est docteur en droit, diplômé de la Boston College Law School.

Traduit par Antoine Bourguilleau

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