France

Viol et «rapport amoureux»: le candidat FN à la mairie de Marseille n'a pas «dérapé»

Dominique Albertini et David Doucet, mis à jour le 01.10.2013 à 16 h 53

Sur le plateau de Thierry Ardisson, Stéphane Ravier s'est livré à une analogie par l'absurde maladroite et choquante. Mais de nombreux médias, eux, l'ont décontextualisée et montée en épingle, reflétant leur difficulté à traiter du parti frontiste.

Stéphane Ravier à l'émission «Salut les Terriens», le 28 septembre 2013.

Stéphane Ravier à l'émission «Salut les Terriens», le 28 septembre 2013.

«Le candidat FN à la mairie de Marseille dérape sur le viol.» Cette information est abondamment relayée par les sites d’informations depuis lundi, à la suite du passage de Stéphane Ravier dans l’émission Salut les Terriens!, samedi 28 septembre sur Canal+.

Face à Thierry Ardisson, ce cadre frontiste de 44 ans, battu d'extrême justesse par le PS aux dernières législatives, aurait assimilé le viol à un «rapport amoureux qu’une des deux parties souhaite». Scandale médiatique immédiat. Stéphane Ravier, lui, dément tout dérapage et évoque une «grossière manipulation».

Qu’en est-il exactement?

Une phrase sortie au milieu d’un échange de vannes

Un visionnage du passage incriminé s’impose. Après avoir réalisé une interview avec l’accent marseillais et une succession de vannes, Thierry Ardisson évoque la montée des violences à Marseille et lance sur le ton de la plaisanterie:

«Il y a une solution, remarquez. Comme le suggérait Blako [Stéphane Blakowski, l’éditorialiste de l’émission, NDLR] mais sous forme de boutade: est-ce qu’il ne faudrait pas légaliser le cannabis?»

Stéphane Ravier répond alors:

«On pourrait légaliser le viol aussi. Le viol, finalement, c'est un rapport amoureux, qu'une partie des deux souhaite. La deuxième pourrait faire un effort. Enfin, finalement, si je suis votre raisonnement, on pourrait légaliser le viol ou le vol de voiture.»

L’analogie est maladroite, choquante. Contre-productive, aussi: en tombant dans l’outrance, Ravier décrédibilise son argument de fond. Cela dit, la bonne foi oblige à constater que le viol n’est pas sérieusement ramené à un «rapport amoureux». Le candidat FN tente une réponse par l’absurde pour tourner en dérision le propos de Thierry Ardisson.

Décontextualisation

Pourtant le lendemain, la phrase est sortie de son contexte, mise en exergue dans le journal La Provence et qualifiée de «dérapage»:

«Le viol, finalement, c'est un rapport amoureux, qu'une partie des deux souhaite. La deuxième pourrait faire un effort...»

Ainsi présentée, la déclaration est évidemment insupportable. Elle commence à tourner sur les réseaux sociaux et des sites d’informations la reprennent à leur tour.

A titre d’exemple, le site de France Télévisions titre son article «Le candidat FN à Marseille assimile le viol à "un rapport amoureux"» –tout en reprenant la séquence complète dans le corps de l’article. Une absence de perspective qui scelle le procès médiatique de Ravier.

Au passage, selon la même logique, le candidat frontiste semble favorable au vol de voiture, lui aussi comparé à la légalisation du cannabis. Un sacré tournant dans le discours sécuritaire du Front national...

La difficulté de traiter le phénomène frontiste

Cette petite histoire illustre à merveille la difficulté pour les médias de traiter sans passion le parti d'extrême droite. Un phénomène qui n’est pas nouveau.

Dès sa première grande émission télévisée, L’Heure de vérité sur Antenne 2, le 13 février 1984, Jean-Marie Le Pen reçut un traitement vigoureusement hostile. Pour l’accueillir, le présentateur de l’époque,  François-Henri de Virieu, déclara ainsi:

«Depuis la fin de la guerre d’Algérie, vous êtes un marginal de la vie politique [...]. Monsieur Le Pen, vous faites peur.»

La tentative de diabolisation des journalistes se révèlera pourtant contre-productive. A la sortie des studios, Jean-Marie Le Pen savoure les sondages réalisés en direct, qui indiquent une poussée des intentions de vote en sa faveur pour les élections à venir. Le premier baromètre de la Sofres fait passer le Front national de 3,5 à 7% –il frôlera finalement les 11%.

Plus récemment, à trois jours du premier tour de la présidentielle, la journaliste de France Inter Pascale Clark s’était sentie tenue de conclure son interview de Marine Le Pen par ces paroles de Laurent Voulzy (Belle-Ile-en-mer):

«En France, violence, manque d’indulgence, par les différences que j'ai...»

Tout se passe comme si les journalistes concernés tentaient de compenser une sorte de «mauvaise conscience»: «contraints» de donner sa place au phénomène politique frontiste, ils en entreprennent le procès moral. Quitte à donner le sentiment d’un traitement différencié, partial, et finalement injuste du FN par rapport aux autres partis.

Aujourd’hui, la séquence avec Stéphane Ravier fait les choux gras de la réacosphère. Fdesouche, le plus connu des sites d’extrême droite, a même réalisé un montage vidéo (avec la BO de L’Exorciste en guise de fond sonore) pour dénoncer une «manipulation médiatique».

Cette affaire, et d’autres cas de traitements sans nuance du FN, ne font que renforcer le discours anti-système que tient Marine Le Pen. Ils désignent les médias comme un adversaire commun pour un électorat épars et divisé, et contribuent à la cohésion de celui-ci. Cela conforte la défiance grandissante des Français vis-à-vis des médias traditionnels et les incite à se tourner vers des médias alternatifs, souvent moins fiables.

Dominique Albertini et David Doucet

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