Monde

Dix leçons à tirer de la reconduction d'Angela Merkel en Allemagne

Denis MacShane, mis à jour le 27.09.2013 à 16 h 03

Ce que signifie la large victoire de la chancelière pour son pays mais aussi pour les deux autres grandes puissances européennes, la France et le Royaume-Uni.

Un meeting de campagne de la CDU à Munich le 20 septembre 2013, REUTERS/Michael Dalder

Un meeting de campagne de la CDU à Munich le 20 septembre 2013, REUTERS/Michael Dalder

1. Une troisième victoire. La dernière?

Aucun dirigeant n’a triomphé aussi largement au cours de l’Histoire récente qu’Angela Merkel. Contrairement à Tony Blair en 2005 ou Margaret Thatcher en 1987, qui avaient gagné pour la troisième fois mais avec moins de voix que les fois précédentes, elle a remporté son troisième succès électoral avec 3,5 millions de votes en plus.

Le pourcentage total des voix remporté par l’alliance CDU/CSU est néanmoins plus faible que ses scores combinés de la période 1949-1994. Et comme pour Thatcher en 1987 ou Blair en 2005, c’est une troisième victoire, mais sera-ce la dernière?

Les électeurs adorent son style «sans faire de vagues», tout en continuité et sans changement. Comme le Premier ministre conservateur britannique et adorateur de l’immobilisme Arthur Balfour il y a un siècle, Merkel croit que «rien n’a beaucoup d’importance et que la plupart des choses n’en ont aucune».

Comme l’Angleterre du début du XXe siècle, l’Allemagne du début du XXIe siècle est riche, bien ordonnée, bien dirigée, un des Etats les plus socialement justes de l’Union européenne, confiante dans sa démocratie, ses libertés et sa loi et quelque peu suffisante. Pourquoi acheter de nouvelles chaussures quand celles que vous avez sont confortables, étanches et pas trop moches?

2. Merkel n'a pas remis en cause l'économie sociale de marché

L’Allemagne abandonne le libéralisme classique d’après-guerre, symbolisé par l’homme politique et intellectuel germano-britannique Ralf Dahrendorf. Malheureusement, il est mort et sa Weltanschauung a été enterrée avec lui, comme une politique qui n’a pas survécu à la fin du XXe siècle. Le libéralisme culturel, social et de genre a gagné, mais le libéralisme économique pur est lui de moins en moins attractif.

Merkel n'a pas remis en cause le modèle de l'économie sociale de marché et son acceptation complète de la Partnerschaft entre les employeurs et les syndicats. Elle a en grande partie laissé à Gerhard Schröder la réforme du marché du travail, qui a introduit les emplois mal-payés et jetables. Elle a permis aux salaires des métallurgistes syndiqués d’augmenter en même temps que les profits et, contrairement aux conservateurs britanniques, ne se préoccupe pas du tout de diminuer les droits des syndicats de travailleurs ou leur statut.

3. La politique étrangère n'a joué aucun rôle

Merkel est une dirigeante post-politique étrangère. Les affaires étrangères n’ont joué aucun rôle dans l’élection. L’Allemagne de Merkel a refusé de soutenir l’aventure de Sarkozy et Cameron en Libye et est restée à l’écart de la Syrie.

Elle ne défie pas Poutine. La Russie, fournisseur d’énergie et marché pour les investissements et les biens industriels allemands, est essentielle. Elle a critiqué le cyber-impérialisme américain sans l’attaquer vigoureusement.

Le ministre des Affaires étrangères allemand Guido Westerwelle, beaucoup fréquenté par le vice-Premier ministre britannique libéral et germanophone Nick Clegg, a vu son parti se faire humilier et sortir du Bundestag. Le rôle et le statut du ministre des Affaires étrangères dans un gouvernement allemand sont aujourd’hui affaiblis, alors que les décisions de politique étrangère sont devenues la prérogative du chef de gouvernement.

4. Les Verts se sont fait couper l'herbe sous le pied

L’abandon par Merkel du programme nucléaire a pris les Verts par surprise et leur a coupé l’herbe sous le pied. La désindustrialisation en douceur de l’Allemagne et ses efforts sérieux pour parvenir à une politique économique durable et écologique s’accordent bien avec des électeurs qui se méfient de la science pointue depuis Fukushima et réclament une communauté écolo-compatible plutôt qu’une société scientifique à risques.

5. Les sociaux-démocrates ont du travail

Comme après 1982, la route vers un retour à la Chancellerie sera longue pour les sociaux-démocrates. Une fois qu’un chancelier de la CDU est en place (Adenauer de 1949 à 1963, Kohl de 1982 à 1998, Merkel de 2005 à 2013), il est difficile à déloger.

Il faudra au moins une décennie et un changement de génération au sein du SPD pour qu’il retrouve, non pas les idées, mais plutôt la bonne personne (Brandt, Schmidt, Schroeder) pour le guider. Ancien ministre, le candidat du SPD Peer Steinbrück s’est compromis en faisant des discours et des conférences qui lui ont rapporté des millions après 2009.

6. Les électeurs se sont détournés de la politique utopique

Comme cela a été le cas pour les élections néerlandaises de 2012, dont le grand perdant était le parti anti-immigration de Geert Wilders, on assiste à une recomposition du système politique autour des deux principaux partis de centre-droit et de centre-gauche, alors que les partis plus récents ou monothématiques perdent du terrain.

Il est toujours excitant au début de voir un brillant orateur réussir à assigner les maux de la nation à un problème politique, ou à promettre que des politiques plus vertes, moins d’Europe ou plus de libertés numériques (comme le font les Pirates) vont radicalement améliorer la vie quotidienne. Mais dans la réalité, gouverner est une tâche complexe, pleine de compromis et de priorités à hiérarchiser.

Les électeurs de la génération Y se sont détournés de la politique soixante-huitarde fondée sur la négation du compromis et le rejet du consensus. Merkel semble avoir raflé les voix de ceux qui préfèrent le monde réel à la politique utopique.

7. Hollande et Merkel ont besoin de plus d'Europe

Merkel a fait campagne pour «plus d’Europe» et François Hollande a été le premier dirigeant à la féliciter, et à l’inviter à Paris pour discuter des prochaines étapes de la construction européenne. Si elle reste en poste jusqu’en 2017, elle et Hollande verront leur mandat arriver à échéance en même temps et auront besoin de meilleures nouvelles sur le front de la croissance européenne.

Les deux savent qu’une Union européenne fondée sur des règles transparentes et applicables est essentielle pour leurs intérêts nationaux. Les deux voient leur pays comme victimes des produits dérivés anglo-saxons, de la crise bancaire, des fonds spéculatifs, des bulles financières et de la croissance boostée à coups d’endettement public et privé par Clinton, Greenspan, Brown et la City, qui ont causé le krach de 2007-2008 et la récession transatlantique qui a suivi.

8. Sur la crise, Merkel devra dire la vérité aux Allemands

Merkel a gagné sur la promesse, garantie quotidiennement par son ministre des Finances, le septuagénaire Wolfgang Schäuble, que l’Allemagne ne verserait plus d’argent à l’Europe du sud. La crise de la zone euro risque donc de s’aggraver, à moins qu’elle n’arrive à se dégager de cette promesse.

Elle a désormais la mission de dire la vérité aux Allemands: pour qu’ils continuent à exporter, il faut que quelqu’un importe. Si toute l’Europe adopte le modèle allemand, qui importera des biens made in Germany? L’excédent commercial allemand a besoin de déficits commerciaux dans d’autres pays, comme la Grèce, pour exister. Tous les membres de l’Union européenne ne peuvent pas être créditeurs.

Bien, sûr, une meilleure supervision des budgets nationaux est nécessaire et, comme avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1950, il faudra de nouveaux accords pour transférer des pouvoirs souverains à des organes supranationaux. La BCE recrute d'ailleurs actuellement 1.000 spécialistes bancaires supplémentaires à Francfort au sein des organes de stabilité financière et de supervision bancaire créés en réponse à la crise. Une fois ceux-ci consolidés, Merkel va pouvoir se tourner vers les Allemands et leur dire que des prêts ou crédits garantis aux Etats du sud de l’eurozone sont nécessaires aux intérêts économiques de leur pays.

9. Osera-t-elle être audacieuse sur les questions de défense?

Ayant vu en RDA à quel point un pouvoir absolu corrompt absolument, Merkel ne devrait pas abuser de sa nouvelle position de force pour dominer ou faire preuve d’autoritarisme. Elle développera un nouveau concept de Bescheidenmacht (pouvoir humble ou modeste), assez proche de celui qui a cours au Japon. Cela nécessitera que d’autres puissances démocratiques fassent le gros du travail sur les questions de sécurité géopolitique.

L’année dernière, Merkel a torpillé la fusion entre BAE et EADS, qui ambitionnait de créer une véritable capacité industrielle de défense européenne. Va-t-elle continuer à défendre les petites entreprises de défense allemandes ou transférer les capacités de son pays dans ce domaine vers une dimension européenne? Il y aura plus de Vorsicht (prudence) que de Vorsprung (grands pas en avant).

10. David Cameron isolé au sein de la droite européenne

David Cameron ferait mieux de resonger à son offre opportuniste d’un référendum sur l’appartenance à l’Union européenne dans le but d’attirer les électeurs eurosceptiques du côté conservateur. Angela Merkel n’a fait aucune concession au parti anti-euro AfD (Alternative pour l’Allemagne) —en fait, il semble même qu’elle ait attiré à elle 300.000 sympathisants du parti qui ont préféré une Allemagne de centre-droit stable et favorable à l’UE plutôt que se laisser tenter par le fantasme anti-européen des fondateurs et des militants de l’AfD.

Sa victoire va réjouir tous les autres gouvernements européens de centre-droit rassemblés dans le PPE, de la Pologne à l’Espagne, de la Suède à la Grèce. Une exception: David Cameron, qui s’est retiré en bougonnant du PPE en 2009 pour doper sa posture anti-UE. Cela n’a pas impressionné Angela Merkel et, si elle ne souhaite pas voir le Royaume-Uni quitter l’Union, l’état d’esprit des capitales européennes sur le sujet est en train de changer, au point de se dire que cela pourrait se produire et n’aurait pas une si grande importance.

Si Merkel forme une grande coalition avec le SPD, les chances que le prochain gouvernement allemand fasse des cadeaux aux conservateurs anglais sur les politiques sociales ou les dérogations aux traités européens sont minces. Mais cette coalition CDU-SPD n’est pas gagnée d’avance.

Beaucoup au sein du SPD considèrent que la grande coalition de 2005-2009 a abîmé l’image et le profil du parti au profit de Merkel. Mais son seul autre allié potentiel (en partant du principe qu’elle ne veut pas gouverner seule, ce que les précédents vainqueurs de son parti n’ont jamais fait même quand ils atteignaient un pourcentage des voix supérieur) sont les Verts, et ils sont encore plus hostiles au conservatisme d’élite à l’anglaise que le SPD.

La victoire d'Angela Merkel, si elle est une bonne nouvelle pour le centre-droit européen pro-UE, n’est pas pour conforter les espoirs de David Cameron d’un coup de main de Berlin dans sa croisade eurosceptique pour remporter les élections de 2015 puis un référendum en 2017.

Dennis MacShane

Traduit par Grégoire Fleurot et Jean-Marie Pottier

Les intertitres sont de la rédaction de Slate.

Denis MacShane
Denis MacShane (8 articles)
Ex-député travailliste, ancien ministre britannique des Affaires européennes.
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