France

UMP-FN: la valse à quatre temps ratée de François Fillon

Thomas Guénolé, mis à jour le 17.09.2013 à 19 h 48

En singeant la stratégie de Nicolas Sarkozy puis de Jean-François Copé pour accaparer l'attention des médias, l’ancien Premier ministre rappelle qu'il est excellent en défense, mais maladroit en attaque et piètre en communication médiatique.

François Fillon à Nice lors d'un meeting, le 13 septembre 2013. Reuters/Eric Gaillard

François Fillon à Nice lors d'un meeting, le 13 septembre 2013. Reuters/Eric Gaillard

En septembre 2012, Jean-François Copé avait monopolisé le débat politique grâce à sa sortie fracassante sur le «racisme anti-blanc». À l’époque, nous avions expliqué sur Slate.fr comment, en réalité, il avait ainsi fidèlement copié une méthode de Nicolas Sarkozy: la «valse à quatre temps».

Un an plus tard, en septembre 2013, François Fillon a essayé la même méthode sarkozyste pour accaparer l’attention des médias. Il a cependant commis deux erreurs, d'où son échec.

Revenons sur les quatre étapes de cette méthode de «valse à quatre temps» dont Nicolas Sarkozy fut le pionnier: la provocation, la requalification, la victimisation et l’accaparement.

Les quatre temps de la valse

Le premier temps de la valse est la provocation. L’homme politique dit quelque chose d’inacceptable dans son camp, voire dans tout le paysage politique. Avant-hier, Nicolas Sarkozy parlait de nettoyer les cités au Kärcher. Hier, Jean-François Copé de racisme anti-blanc. Aujourd’hui, François Fillon dit qu’entre un candidat FN et un candidat PS, il choisit le moins sectaire, sans préciser lequel est lequel et en insistant sur le sectarisme de gauche. Le but de la provocation est d’attirer l’attention des médias en suscitant un tollé, un scandale.

Le deuxième temps de la valse est la requalification. D’abord, l’homme politique explique qu’il a voulu dire autre chose que ce qu’il a dit. Puis il reformule son message sous une forme acceptable dans le débat public.

Avant-hier, Nicolas Sarkozy disait qu’en fait de Kärcher, il voulait parler de fermeté face à la délinquance d’une minorité dans les banlieues. Hier, Jean-François Copé disait qu’en fait de pain au chocolat, il voulait parler d’apaiser les banlieues grâce à une politique ambitieuse de rénovation urbaine sur le modèle de sa ville de Meaux.

Aujourd’hui, François Fillon dit qu’en fait de sectarisme, il voulait parler d’un extrémisme de gauche disqualifiant le PS pour donner des leçons de morale républicaine à la droite. Le but de la requalification est de désamorcer l’impact négatif de la provocation sur l’image de son auteur en l’atténuant, mais de conserver son bénéfice de popularité en ne la reniant pas.

Le troisième temps de la valse est la victimisation. Une fois requalifié son message provocateur, l’homme politique prend la posture d’un martyr. Il explique que quand sa provocation a fait hurler, il a en fait été la victime, au choix, du «politiquement correct», des «élites bien pensantes» ou des «tabous», sachant que des combinaisons sont possibles: «le politiquement correct des élites bien pensantes» ou «les tabous du politiquement correct», par exemple.

Avant-hier, Nicolas Sarkozy disait qu’il refusait les tabous sur les questions de délinquance. Hier, Jean-François Copé fustigeait les «intellectuels bien-pensants» après les réactions à ses déclarations sur le «racisme anti-blanc», un poncif d’extrême droite.

Aujourd’hui, François Fillon revendique d’être prêt à être «minoritaire» dans son parti, discours-type de martyr autoproclamé du «politiquement correct». Le but de la victimisation est de prendre la pose avantageuse de l’homme politique ayant le courage de parler des vrais enjeux et des vrais problèmes, même encerclé par les légions des ténèbres bien-pensantes.

Le quatrième temps de la valse est l’accaparement. Il s’agit de profiter du fait d’avoir franchi seul une ligne rouge du débat politique pour rester quelques temps en monopole sur le thème évoqué. Avant-hier, Nicolas Sarkozy avait ainsi été longtemps seul en scène sur la délinquance et l’insécurité. Hier, Jean-François Copé était seul en scène sur la récupération des diagnostics du FN quant à l’état de la société française.

Aujourd’hui, François Fillon a essayé d’être seul en scène dans le fait de mettre exactement sur le même plan d’ignominie républicaine l’extrême droite et l’extrême gauche. Le but de l’accaparement est de profiter, dans le débat politique, d’une sorte de rente de popularité sur le thème évoqué.

Les deux erreurs de cette stratégie

Provocation, requalification, victimisation, accaparement: valse à quatre temps. Cette méthode de prédilection de Nicolas Sarkozy avait été recyclée en septembre 2012 par Jean-François Copé; elle est recyclée en septembre 2013 par François Fillon. Cependant, en s’essayant à cet exercice de dérapage très contrôlé, l’ancien Premier ministre a commis deux erreurs le rendant inopérant.

Première erreur: après la provocation, François Fillon n’a été ni assez clair ni assez bref dans la requalification de son message. Lorsqu’on examine de près ce qu’il a dit au fil de ses interventions médiatiques post-provocation, son message requalifié est clair sur le fond: il voulait dire que, puisque la gauche s’allie régulièrement à une extrême gauche aussi radicale et aussi peu républicaine que l’extrême droite, elle n’a aucun droit de donner des leçons de morale à la droite. Par extension, il voulait dire qu’en cas de duel FN-gauche, il ne pourrait pas appeler à voter à gauche si le candidat était en réalité d’extrême gauche ou de gauche radicale.

L’erreur qu’il a commise relève ici de la forme. S’il avait requalifié sa provocation en disant simplement: «J’ai voulu dire que l’extrême gauche est aussi sectaire que l’extrême droite, et que donc, le PS ne devrait jamais s’allier avec elle», chacun aurait compris cette requalification. La valse à quatre temps aurait alors pu fonctionner, et ce, d’autant plus que tout l’électorat de la droite et tout l’électorat central sont d’accord avec cette idée. Au lieu de cela, la version requalifiée du message de François Fillon a été floue, confuse et peu compréhensible.

Deuxième erreur: se victimiser ne marche pas quand on finit par se rallier à la ligne qui fait consensus dans son camp. Par définition, pour pouvoir se victimiser, l’homme politique doit au contraire maintenir son message provocateur, mais sous forme requalifiée pour qu’il reste défendable. Or, ce qu’a fait François Fillon ce mardi, c’est précisément se rallier à la ligne de consensus rappelée la veille par Jean-François Copé: ni alliances avec le FN, ni consignes de vote favorables au FN.

De fait, après s’être ainsi aligné sur le consensus de son camp, son envolée de martyr autoproclamé prêt à être «minoritaire» dans son parti tombe totalement à plat. S’il avait répondu à Jean-François Copé en disant simplement: «Oui, l’UMP ne doit pas faire d’alliances avec le FN, mais j’ai le courage d’être le seul à exiger aussi que le PS, lui, ne fasse aucune alliance avec l’extrême gauche», il aurait pu prendre efficacement une posture de victime.

La valse à quatre temps aurait pu se poursuivre. De fait, il aurait ensuite pu très facilement passer à la dernière étape, l’accaparement: seul en scène sur le thème du rejet des deux extrêmes à la fois, ferme dans son camp sur le rejet du FN, ferme contre le PS sur l’exigence de dire non à l’extrême gauche.

Ainsi François Fillon a-t-il échoué à employer la méthode sarkozyste de la valse à quatre temps. Il confirme par là même un diagnostic que la campagne puis la crise de l’élection du président de l’UMP avait déjà mis en évidence: l’ancien Premier ministre est excellent en défense, mais maladroit en attaque et piètre en communication médiatique.

Thomas Guénolé

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Politologue
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