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La gentrification en Seine-Saint-Denis: mythe ou réalité?

Pantin in the evening / Guilhem Vellut via Flickr CC Lisence By

Pantin in the evening / Guilhem Vellut via Flickr CC Lisence By

L’arrivée de catégories sociales diplômées et aisées en Seine-Saint-Denis est au centre des discours et intéresse les décideurs locaux. Cette «gentrification» ne représente pourtant qu’un épiphénomène démographique qui en masque deux autres: l’importance de l’immigration internationale et le départ des classes moyennes.

La gentrification revient sur toutes les lèvres des décideurs politiques comme étant le processus majeur semblant à l’heure actuelle faire évoluer les territoires de Seine-Saint-Denis les plus proches de Paris.

L’arrivée de nouvelles populations extérieures au territoire, originaires principalement de Paris intra-muros, plus diplômées et plus aisées que les populations locales, entraînerait une modification de ses caractéristiques sociodémographiques. Ce discours semble corroboré par le travail de certains chercheurs en sciences sociales, qui ont montré l’existence d’un processus de modification du peuplement dans certains quartiers de la commune de Montreuil, conduisant à faire de cette commune la «ville bobo» par excellence dans l’imaginaire collectif francilien.

L’élection d’une élue écologiste, Dominique Voynet, à la mairie en 2008 a consécutivement été considérée par de nombreux observateurs comme un symbole politique fort. Parmi les différents travaux concernant la thématique de la gentrification, nous pouvons citer ceux de la sociologue Anaïs Collet qui, dans le cadre de sa thèse, s’est intéressée au cas du Bas-Montreuil, où l’ancien tissu bâti de type faubourg, constitué d’un assemblage hétéroclite de petits pavillons ouvriers, d’immeubles de faible taille et d’usines désaffectées a été conquis par des parisiens issus de la «classe créative», avec, entre autres, le phénomène désormais bien connu des lofts.

La motivation première des nouveaux arrivants était le coût du logement et la taille importante des surfaces, auquel se combinait un côté «village». A l’arrivée, le quartier s’est progressivement gentrifié, avec un coût du logement atteignant des valeurs très élevées et l’apparition dans le paysage de boutiques témoignant du changement de population (par exemple, les magasins d’alimentation biologique). Selon cette sociologue et d’autres chercheurs, le processus d’embourgeoisement toucherait désormais l’ensemble de la commune de Montreuil ainsi que plusieurs communes proches: Romainville, Bagnolet, Les Lilas, Pantin ou encore Noisy-le-Sec, en faisant une vague de fond de l’évolution de la sociologie de la métropole parisienne.

Néanmoins, un problème majeur émerge dans l’ensemble de ces travaux et/ou affirmations: ils ne reposent pas sur l’analyse fine des statistiques socio-démographiques et donc ne permettent pas de quantifier le phénomène, élément pourtant indispensable pour prendre mesure de son ampleur.

Le 93 en phase de «boboïsation»? Un mythe au regard de la démographie

Qu’en est-il donc réellement? Les statistiques confirment-elles l’existence de ce processus ou les évolutions en œuvre créent-elles une situation plus complexe? La gentrification ne relève-t-elle pas plus d’un mythe entretenu par certains experts et médias que de la réalité? La réalisation par nos soins d’un diagnostic territorial concernant la période la plus récente, c’est-à-dire 1999-2009, sur le territoire de la communauté d’agglomération Est Ensemble, qui comprend la commune emblématique de Montreuil, et qui est une des structures intercommunales séquano-dionysiennes limitrophes de Paris, vient mettre un gros bémol à cette vision, qui ne reflète pas la réalité de l’évolution de ces communes.

En effet, l’étude démographique a montré l’influence majeure de l’immigration internationale d’origine extra-européenne sur le territoire de la communauté d’agglomération Est Ensemble, à l’origine de ses caractéristiques spécifiques, dont la forte natalité et l’augmentation de la taille des ménages. Selon ces indicateurs, le processus de gentrification, identifié par les acteurs locaux comme dominant, est invisible. L’étude du parc de logements est venue confirmer le constat d’une certaine paupérisation consécutive à cette immigration (moindre progression de la taille des résidences principales, persistance de logements insalubres, réduction de l’équipement en automobile), tout en faisant émerger (timidement) l’amorce d’un processus de gentrification (progression des propriétaires).

Enfin, l’étude économique tout en confirmant l’impact certain de l’immigration (comme par exemple à travers l’augmentation des sans diplômes ou la surreprésentation des ouvriers dans la population active alors que les emplois locaux sont de plus en plus des emplois occupés par des cadres non résidants), démontre néanmoins l’existence d’un phénomène de gentrification sur une partie du territoire (forte hausse des cadres et des populations diplômées), en particulier aux Lilas et dans le Bas-Montreuil.

Ce dernier phénomène demeure cependant limité géographiquement et encore plus quantitativement, la dynamique démographique des populations «bobo» étant très inférieure à celle des populations d’origine extra-européenne, d’où les pourcentages très élevés d’enfants d’origine étrangère, 50% à Montreuil et plus de 60% à Pantin en 2005 par exemple selon les calculs des démographes Bernard Aubry et Michèle Tribalat.

Autrement dit, il ne suffit pas d’un apport de population sociologiquement élevée pour créer une modification sensible, si dans le même temps les évolutions des populations les plus défavorisées sont plus dynamiques. Par ailleurs, la présence dans un logement ne signifie pas que les populations gentrifiées jouent pleinement un rôle de «rééquilibrage» social, notamment dans les écoles, car on observe de nets phénomènes de fuite à partir du primaire et encore plus du secondaire.

Immigration forte et gentrification depuis Paris

Finalement, modulant le ressenti des acteurs locaux, la gentrification n’apparaît pas comme le phénomène majeur d’évolution du territoire de la communauté d'agglomération Est Ensemble entre 1999 et 2009. En fait, ce diagnostic territorial conduit à déterminer l’existence de trois phénomènes à l’œuvre expliquant les évolutions parfois paradoxales de ce territoire:

1. Le premier est l’immigration extra-européenne très forte, provenant du tiers-monde, avec en particulier l’arrivée récente de migrants d’Afrique noire, souvent synonyme de paupérisation. Elle constitue le phénomène majeur, étant liée à la fonction de «sas» avec le reste du monde de la Seine-Saint-Denis. Elle concerne toutes les communes, mais plus fortement le versant nord de la communauté d'agglomération, Bobigny, Noisy-le-Sec et Bondy en particulier, mais aussi assez largement Pantin, pourtant proche de Paris et souvent citée comme commune en cours de gentrification.

Trois processus à l'œuvre sur le territoire de la CA Est Ensemble, qui conduisent à une dualisation du peuplement: l'immigration internationale, la gentrification et le départ des classes moyennes «basses».

2. Le second processus est la fameuse gentrification depuis Paris, consécutive à l’arrivée de cadres et professions intellectuelles supérieures. Elle apparaît comme un phénomène statistiquement secondaire, beaucoup moins important que se le représentent les acteurs locaux, concernant surtout les communes/quartiers limitrophes de Paris sous conditions d’un accès en transport lourd (métro) et d’un tissu urbain de type faubourg (les quartiers d’habitat social de type «grand ensemble» sont rédhibitoires au phénomène de gentrification). Cette contradiction avec les perceptions locales (ou même ce qu’on pourrait nommer parfois les craintes d’évolution de la sociologie locale) s’expliquent assez facilement pour trois raisons:

  • Dans une situation de faible présence de ces ménages de catégories élevées, toute nouvelle arrivée est forcément plus visible, en contraste avec la sociologie locale.
  • Cela est d’autant plus vrai que des stratégies de valorisation immobilière se manifestent souvent sous la forme d’une visibilité dans l’espace public: un loft à la façade repeinte en rouge change symboliquement et marque l’aspect d’une rue, alors même que ses habitants ne représentent qu’une infime portion de la population du territoire.
  • Les attentes et les revendications de ces populations à CSP+, pour qui les enjeux de reproduction sociale et de qualité de scolarisation des enfants sont majeurs, sont autrement plus importantes que celles des populations moins éduquées, et se manifestent bien au-delà de leur représentativité numérique.

Une ville duale

3. Enfin le troisième phénomène, non directement visible statistiquement, mais qui est la conséquence logique des deux précédents: le départ massif des classes moyennes basses. En effet, les populations d’origine européenne ouvrières et employées qui habitaient anciennement ce territoire ont émigré en grandes proportions vers d’autres territoires de la région, en particulier vers la Seine-et-Marne en territoire périurbain à la recherche d’un habitat individuel, mais aussi en province (fuite de la mixité sociale).

Comme l’a montré le géographe Christophe Guilluy dans son livre Fractures françaises, il s’est produit une dissociation géographique entre les classes populaires d’origine européenne rejetées dans une France périphérique et celles d’origine non-européenne concentrées dans les grands ensembles des grandes métropoles.

En conséquence, le territoire d’Est Ensemble se caractérise de plus en plus par une société duale, typique des grandes métropoles mondiales des pays développés, dont Paris fait incontestablement partie, ce qu’avaient montré dès les années 1990, les travaux de la sociologue Saskia Sassen. Ces agglomérations se caractérisent par l’opposition entre des cadres «autochtones» riches et des immigrés pauvres vivant sur des territoires proches, les classes moyennes ayant tendance à disparaître par phénomène d’éviction.

Léna Bouzemberg et Laurent Chalard

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