Monde

Syrie: les Britanniques ne sont plus «les caniches des Etats-Unis»

Denis MacShane, mis à jour le 30.08.2013 à 12 h 42

Le député travailliste et ancien ministre des Affaires européennes britannique Denis MacShane explique la décision du Parlement de son pays, qui a voté contre une intervention en Syrie.

La Chambre des communes lors du débat sur la Syrie, le 29 août 2013. REUTERS.

La Chambre des communes lors du débat sur la Syrie, le 29 août 2013. REUTERS.

La défaite de David Cameron au Parlement britannique est sans précédent. La dernière fois qu’un Premier ministre britannique a été humilié par un vote sur la force militaire par ses propres députés, c'était en 1782, quand la Chambre des communes avait refusé de soutenir la guerre contre les révolutionnaires américains aux Etats-Unis.

Aujourd’hui, la Chambre des communes dit non à une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Dans les deux cas, un Premier ministre conservateur va-t’en-guerre a été répudié par ses propres fidèles.

Dans la décennie qui a suivi 2003, la Grande-Bretagne est passée du statut de caniche des Etats-Unis à celui d’un pays qui défend une politique alternative à l’utilisation sans fin de missiles de croisière et de bombes pour essayer de changer la donne politique dans le monde arabe. Aujourd’hui, la France est la seule à sembler vouloir récupérer et mettre le badge d’adjoint du shérif que la Chambre des communes a arraché de la poitrine de David Cameron hier soir.

La Pologne, habituellement l’allié le plus loyal des Etats-Unis en Europe, a rejeté toute participation à un assaut militaire en Syrie. L’Allemagne se languit de l’époque où elle n’avait aucune décision à prendre sur l’utilisation ou non de ses soldats. Angela Merkel et son adversaire social-démocrate Peer Steinbrück seront ravis que la démocratie parlementaire britannique ait décidé de s’opposer à une attaque militaire en Syrie, ce qui retire la question du débat électoral allemand.

Le souvenir de l'Irak en 2003

En mars 2003, c’était le président Jacques Chirac qui déclarait que la France allait former un axe Paris-Moscou-Pékin pour opposer un veto à la résolution des Nations unies qui aurait forcé le dictateur irakien à se soumettre aux volontés de l’Onu ou risquer une action militaire. La décision d’envahir l’Irak est revenue à Washington et Londres, avec les autres Etats européens comme l’Espagne, la Pologne, l’Italie, le Danemark et les Pays-Bas prêts à passer à l’action.

Contrairement à la légende, ce n’est pas Tony Blair mais bien la Chambre des communes qui a approuvé, par un vote, une attaque contre l’Irak à la suite du veto de Chirac. Après un débat orageux de deux jours, une large majorité a voté pour la guerre. Aujourd’hui, cette majorité a disparu.

La raison principale à cela est que l’invasion en Irak a eu des conséquences désastreuses.

Pas pour tous les habitants de l’Irak, bien sûr. Au Nord du pays, les kurdes irakiens ont obtenu l’autonomie et le droit de vivre leur vie après des décennies d’oppression sous Saddam. Il y a eu des élections, comme il y en a en Iran ou au Zimbabwe, mais les vieux réseaux de corruption et la violence omniprésente entre sunnites et chiites ont transformé la plupart du pays en un champ de mort permanent.

Des soldats morts pour rien

Des milliers de familles américaines et britanniques font encore le deuil de leurs fils morts en Irak et leurs deux pays ont compris que la perte incessante de vies de soldats a été aussi inutile que celle des milliers de jeunes Américains au Vietnam.

Les drapeaux flottent et les fanfares jouent aux enterrements. Les hommes politiques saluent la bravoure de ceux tombés au combat.

Mais en Irak comme en Afghanistan, des hommes sont morts parce que des hommes politiques n’ont pas su quoi faire. Il est si facile de commencer une guerre, et si difficile d’en finir une.

Après plus d’une décennie d’attaques militaires contre des pays à majorité musulmane, l’humeur en Grande-Bretagne se résume simplement à: ça suffit.

Libye et Kosovo

Nicolas Sarkozy et David Cameron ont essayé de se couvrir des lauriers de la guerre avec leur attaque contre la Libye. La vision d’un Mouammar Kadhafi, qui plantait il y a peu encore sa tente dans les jardins de l’Elysée, se faisant traîner dans la poussière après avoir été brutalement tué en a peut-être réjoui certains.

Mais aujourd’hui, la violence permanente en Libye déborde vers le Sud et augmente l’instabilité en Egypte, en Tunisie et en Algérie. Sarkozy et Cameron ont fait les gros titres mais ont rendu le flanc sud de la mer vitale de l’Europe, la Méditerranée, plus dangereux.

Benjamin Franklin disait qu’il n’avait jamais connu de bonne guerre ou de mauvaise paix. La colère autour de l’impotence de l’Europe face à la guerre civile en Yougoslavie après 1990 a entraîné une doctrine du droit d’ingérence et de devoir de protection.

Cela a justifié, à juste titre, l’action militaire pour empêcher les massacres génocidaires serbes en Bosnie et au Kosovo. Mais la doctrine a été trop facilement pervertie pour devenir un droit absolu de toute puissance occidentale blanche à attaquer un pays qu’elle perçoit comme une menace, un abri pour terroristes ou qui fait des choses affreuses à sa population.

Le chaos syrien

Bien sûr, les meurtres d’innocents à la Ghouta ont choqué la planète. Mais aujourd’hui, à Washington, de sérieux doutes sont émis sur la possibilité d’attribuer à 100% de l’utilisation de gaz à Bachar el-Assad.  

La Syrie est devenue un terrain de bataille secondaire pour le conflit entre l’Arabie saoudite et l’Iran et un nouveau terrain d’entraînement pour des groupes djihadistes, comme l’Afghanistan l’a été dans les années 1980. Les services de renseignements britanniques estiment que 100 fanatiques musulmans britanniques se battent actuellement en Syrie, en apprenant toutes les techniques qui peuvent être utilisées pour cibler des citoyens britanniques dans la cause fasciste promue par les islamistes.

Dans les années 1870, le grand homme politique libéral britannique William Gladstone a essayé de créer un climat de colère contre l’Empire ottoman en décrivant ses atrocités dans les Balkans avec des détails horribles. Il voulait que la Grande-Bretagne «punisse» la Turquie. Mais un vieux Premier ministre juif et cynique, Benjamin Disraeli, a dit non à la guerre.

Aujourd’hui, un jeune Premier ministre anglican et inexpérimenté, David Cameron, a voulu engager la Grande-Bretagne dans une action de guerre mais a été arrêté par son propre Parlement.  

Que font les socialistes français?

Le parti travailliste, et son nouveau dirigeant Ed Miliband, n’est pas anti-guerre. Il a soutenu Cameron en Libye. Mais les travaillistes ont appris les leçons des échecs en Irak, en Afghanistan et en Libye et sont désormais beaucoup plus prudents.

Ce sont les 70 députés conservateurs de Cameron qui ont voté avec les travaillistes qui ont entraîné la défaite historique d’hier soir. Cela reflète le profond mécontentement au sein du parti conservateur face au leadership de Cameron, qui n’a pas été un succès.

La droite, en Grande-Bretagne comme en France, se décompose sur les questions comme l’Europe, les impôts, la croissance économique, l’immigration ou le mariage homosexuel. Le vote a reflété l’opinion publique. Les Britanniques sont moins enclins à donner un chèque en blanc à un Premier ministre voulant prendre part à une guerre initiée et contrôlée par Washington.

Le vote d’hier soir ne répond pas à la question de quoi faire dans l’Est et au Sud de la Méditerranée.  Mais elle suggère que l’époque où les missiles de croisière étaient un substitut à la politique et à la démocratie est révolue.

Le silence le plus étrange aujourd’hui en Europe est celui du parti socialiste français et de l’Assemblée nationale. La France socialiste va-t-elle suivre l’Angleterre? Ou est-elle le dernier ami que compte la belliqueuse Amérique en Europe?

Denis MacShane

Traduit par Grégoire Fleurot

Les mots en italique sont en français dans le texte.

Denis MacShane
Denis MacShane (8 articles)
Ex-député travailliste, ancien ministre britannique des Affaires européennes.
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