France

Pédagogie: mes cinq résolutions pour une rentrée 2.0

Matthieu Grimpret, mis à jour le 01.09.2013 à 23 h 30

L'an dernier, pour la première fois en dix ans d'enseignement, j'ai manqué la rencontre avec mes élèves. Cette année, j'ai décidé de m'adapter.

Computer Class / Billy Brown via Flickr CC License by

Computer Class / Billy Brown via Flickr CC License by

L’année dernière, pour la première fois en dix ans d’enseignement, je n’ai pas dit «Au revoir» à mes élèves de seconde. Après trois trimestres d’incompréhension mutuelle, de déception, de frustration, de crispation, je les ai quittés avec le sentiment amer d’avoir manqué une rencontre.

Certes, il y avait longtemps que je n’avais pas enseigné à ce niveau, zone de transit entre le collège et le cycle terminal où l’on entasse ensemble, sans souci d’homogénéité, les futurs bacheliers des sections générales et technologiques. Mais il y avait autre chose: j’avais été mauvais.

De retour d’une année de disponibilité consacrée à divers travaux d’écriture et au coaching de lycéens candidats à Sciences Po ou aux classes préparatoires, je croyais qu’il me suffirait de rallumer la machine —et de «jouer au prof» avec les instruments dont j’avais l’habitude: érudition, éloquence, empathie, mains dans les poches, fesses sur la table. L’édit de Nantes d’une main, Lady Gaga de l’autre. Un show si bien rôdé, qui l’empêcherait de tourner une saison supplémentaire?

C’était sans compter un élément de taille: la scène. Je changeais d’établissement. Fini les lycées des beaux quartiers avec leurs élèves en chaussures de ville et cols obligatoires, issus de milieux favorisés dont je connaissais les codes par cœur, soucieux pour la plupart de terminer leur scolarité avec le meilleur dossier possible et de décrocher ainsi une bonne formation post-bac.

Lycée statistiquement lambda

Le profil de mon nouvel établissement était bien différent. Rien de catastrophique ni de spectaculaire. Non, un lycée statistiquement lambda, reflet parfait de la situation de l’Education nationale. Et d’ailleurs, au départ, j’en étais très satisfait: ce lycée lambda me serait une vigie incomparable pour suivre les évolutions de la société, et notamment de son fragment le plus palpitant, la jeunesse. La suite allait s’avérer moins stimulante…

Un vrai bide, en réalité: mes comparaisons diachroniques entre le twist et la tektonik ne les stupéfièrent pas (le premier leur était inconnu, la deuxième était déjà ringarde); mes blagues sur l’homophonie de Simone Weil et Simone Veil me firent passer pour un demeuré; mes références à Proust pour justifier mon usage généreux des propositions subordonnées relatives (qu’ils ne parvenaient pas à copier sous ma dictée) les mirent en colère; mes allusions à certaines œuvres de Kipling, Andersen, Lewis Caroll ou Hugo ne prenaient un sens pour eux qu’une fois rapprochées des productions de la Walt Disney Company; quant à l’humour du général de Gaulle lors de ses conférences de presse, il les laissait de marbre…

Résultat: je les ai maudits jusqu’au mois de mai. Je répugnais pourtant à la moindre remise en question: ils n’avaient qu’à obéir, suivre les consignes, faire comme les autres, écouter leurs maîtres, se soumettre aux règles éprouvées, renoncer à leurs personnalités pour endosser bien sagement leurs avatars d’élèves dociles. A force de leur tirer les cheveux, je finirais bien par les faire grandir!

Ou pas.

Ma cartouchière était quasiment vide. J’aurais encore pu oser deux ou trois munitions —mais je ne voulais pas encourir l’implacable jugement d’Audiard et Ventura sur ceux qui, justement, «osent tout» [1] J’ai donc pris le temps de réfléchir. Que s’était-il passé? Comment un professeur aussi talentueux, populaire, rayonnant que moi avait-il pu laisser tant d’élèves indifférents, blasés, voire hostiles?

Le diagnostic tint en un mot: «décalage». Décalage, d’abord, entre leur mentalité postmoderne et ma façon d’enseigner: «Silence!»; «Pas bouger!»; «Par cœur!»; «Chacun son manuel!»; «Silence!»; «Pourquoi? Parce que!»; «Taisez-vous!»; «Dehoooooors!»; «Un seul R à Mitterrand?!? Zéro!»; «Carnet!»; «Deux heures de colle!»; «Chez le directeur!»; «Par cœur!»; «Pas bouger!»; «C’est comme ça et pas autrement!»; «Silence!»; «Le portable!?! Confisqué!»; «Insolent!»; «Carnet!»; «Silence!»... [2]

Décalage, ensuite, entre cette attitude, sans doute dictée par la crainte de perdre du temps et de l’autorité, et mes convictions profondes sur l’école et les réformes à accomplir pour qu’elle conserve une raison d’être, c’est-à-dire une utilité, dans le nouveau monde en train d’émerger —celui de l’économie de la connaissance et de l’immatériel, où la place cruciale de l’innovation, de la multivalence et de l’hyperconnexion imposent de valoriser la créativité et l’épanouissement des talents individuels, et de rester ouvert aux nouveaux modes d’apprentissage et aux procédures cognitives inédites.

Résorber un double décalage

Je suis donc parti en «vacances» avec la certitude de devoir résorber ce double décalage. Le tournant que je préconise pour adapter l’école au XXI° siècle, je commencerais par le mettre en œuvre à ma petite échelle, avec les moyens du bord et la marge de manœuvre —pas négligeable, en fin de compte— que me réservent la réglementation et les consignes de mes supérieurs.

Les jeunes gens d’aujourd’hui, les digital natives de la génération Y, doivent acquérir les connaissances, les compétences et les manières de travailler qui les rendront ajustés aux métiers et activités de demain. J’ai réfléchi, noirci quelques carnets, et pris les cinq résolutions que voici (lesquelles, vues de l’extérieur, n’ont rien de révolutionnaire):

  • Création avec ma classe d’un «environnement numérique de travail en groupe» (ENTG) avec coordonnées des élèves, répertoire de documents, agenda, etc…;
  • Intégration du off-line et du on-line, par la désignation d’élèves responsables de la mise en ligne du plan de cours et des travaux pratiques;
  • Utilisation systématique de trois outils cognitifs, pédagogiques et méthodologiques destinés à favoriser la compréhension, la mémorisation et l’utilisation des connaissances chez des élèves plongés dans un monde hyper-connecté et dématérialisé:
    • Les cartes heuristiques (mind-maps) qui permettent aux élèves de mémoriser de manière logique, c’est-à-dire d’apprendre en comprenant, et de se familiariser avec les outils de base du travail en ligne (hyper-links, arborescences, réseaux…);
    • Les mots-clés, qui aident les élèves à associer une idée, une question ou un thème précis à un mot ou un groupe de mots; la génération des digital natives est en effet celle de la «mémoire augmentée», où les réservoirs de savoirs sont à portée de main, immédiatement accessibles: les plus performants sont donc ceux qui savent repérer et cartographier ces réservoirs, s’y introduire avec aisance et s’y déplacer rapidement, grâce à une bonne maîtrise des nuages de mots-clés et des moteurs de recherche;
    • Les images (vidéos en ligne, pictogrammes qui permettent aux élèves de mémoriser de manière rapide, adaptée à leur faible capacité de concentration) et la musique (dont ils sont environnés en permanence).
  • Modification de la disposition du mobilier de classe de manière à favoriser le travail en équipe et une prise de parole efficace (tables en vis-à-vis et non plus côte à côte);
  • Recours au smartphone, le «portefeuille» des digital natives, dont ils ne se séparent jamais et qu’ils peuvent utiliser pour écouter ou visionner des documents de travail, et s’entraîner à la communication rapide et efficace et à la distinction des registres de langage (SMS).

Ma «conversion» au portable

Je précise que cette dernière idée m’est venue en premier. Elle symbolise ma «conversion»: pendant des mois, je me suis battu avec mes élèves, non seulement pour qu’ils ne pianotent pas en classe sur leurs portables, mais qu’ils n’y touchent même pas, qu’ils les laissent dans leur sac ou leurs poches. Pour cela, j’ai crié, puni, exclu, collé, confisqué —mais rien n’y a fait. J’ai dû m’avouer vaincu —et épuisé…

Eh bien, l’année prochaine, ils seront sur la table, les portables, à côté des cahiers et des trousses, et nous les utiliserons à des fins pédagogiques. Sans doute m’accusera-t-on d’avoir capitulé. Les choses ne sont pas si simples…

Je ne crois pas au sens de l’histoire, ni au progrès, cette «allergie à la dépendance, [ce] discrédit de l’antériorité, [cette] élimination du jadis» [3]; j’ai la plus grande admiration pour les «petits restes» qui prodiguent des contreforts aux cathédrales branlantes; le panache et l’indifférence au temps qui passe me font frissonner.

Mais je suis un conservateur qui se soigne —un pragmatique, donc. Alors je m’adapte. Si l’un ou l’autre de mes élèves me lit, qu’il ne m’en veuille pas d’en appeler à De Gaulle, encore une fois:

«Ne pas maudire les bourrasques ; s’en servir pour avancer.»

Matthieu Grimpret

[1] Une allusion que mes élèves n’auraient pas comprise… Revenir à l'article

[2] J’en rajoute un peu… ;-) Revenir à l'article

[3] Pascal Quignard, Les Ombres Errantes, Grasset, 2002. Revenir à l'article

Matthieu Grimpret
Matthieu Grimpret (9 articles)
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