Monde

Sur la Syrie, l'Allemagne montre ses muscles face à la France

Jonathan Laurence, mis à jour le 26.08.2013 à 4 h 20

Dans la lignée de ses prises de position sur la Libye ou le Mali, Berlin fait entendre sa petite musique face à Paris sur la politique à adopter envers Bachar el-Assad. Une manière de se repositionner dans une sphère d'influence française.

Les ministres des Affaires étrangères allemand et français Guido Westerwelle et Laurent Fabius, le 22 janvier 2013 à Berlin. REUTERS/Thomas Peter.

Les ministres des Affaires étrangères allemand et français Guido Westerwelle et Laurent Fabius, le 22 janvier 2013 à Berlin. REUTERS/Thomas Peter.

Haussant le ton dans la confrontation avec le régime de Bachar el-Assad et ses soutiens extérieurs, le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius a appelé la semaine dernière à l'usage de la force en Syrie. De l'autre côté du Rhin, à Berlin, son homologue allemand Guido Westerwelle s'est montré plus prudent: «Avant de parler des conséquences, nous devons clarifier les faits.» Le Monde a titré en une «A Damas, massacre au gaz toxique» tandis que la plupart des journaux allemands ouvraient le même jour sur la condamnation de Bradley Manning.

Le traité de l’Élysée, dont on vient de célébrer le cinquantième anniversaire, l'Union européenne et l'euro unissent fermement la France à l'Allemagne et leurs intérêts stratégiques sont étroitement imbriqués le long de leurs 451 km de frontières partagées. Mais elles divergent quant à leur posture stratégique en Afrique du nord et au Moyen-Orient. L'Allemagne traînait des pieds –s'abstenant lors de l'intervention en Libye en 2011 ou adoptant une attitude fuyante sur le Mali en 2012–, elle s'affirme désormais face à l'implication de la France en Syrie.

Depuis son étonnant faux pas lors du soulèvement contre le président tunisien Ben Ali, la France a cherché à se racheter en pariant tôt et souvent sur les mouvements d'opposition. Dans une série d'interventions successives, les présidences Sarkozy et Hollande ont courtisé l'opinion publique arabe et son avant-garde révolutionnaire. Pendant ce temps-là, Berlin s'est montré plus à l'aise avec les révolutions de couleur ou la noble résistance à Téhéran ou sur la place Taksim qu'avec les révoltes armées. Pendant que la France chevauche le pur-sang du réveil arabe, l'Allemagne est médusée.

Deux ans de divergences

L'Allemagne a commencé à dévier du leadership français en mars 2011, quand sa diplomatie a mis son veto à une participation à l'intervention en Libye, sans tenir compte des résolutions du Conseil de sécurité de l'Onu. L'année suivante, les Allemands ont longtemps ignoré l'analyse française selon laquelle l'occupation du nord du Mali par Aqmi constituait une menace pour les intérêts occidentaux. La France a continué à augmenter la pression internationale sur le régime d'Assad malgré les objections allemandes, impulsant la levée de l'embargo sur les armes, révélant les soupçons d'utilisation d'armes chimiques par le régime et invitant des leaders de la coalition syrienne à Paris.

Alors que les dirigeants français déclaraient en mars que «les espoirs d'une solution ou d'une transition politique en Syrie étaient entièrement détruits» et examinaient l'idée d'armer unilatéralement l'opposition, les ministres allemand faisaient de leur mieux pour amener les parties à la table des négociations. «Aussi longtemps que perdure la logique de violence et de recherche d'une victoire militaire, il ne peut y avoir de paix durable et de stabilité », déclarait Guido Westerwelle en mai.

Depuis la réunification, les partenaires de l'Allemagne ont régulièrement dû affronter la «question allemande» : comment réconcilier la puissance économique de la République fédérale et sa réticence à contribuer à la sécurité collective. L'étrange idée d'un géant non-aligné au cœur de l'Otan a commencé à prendre une forme concrète, même si ses alliés refusent de laisser l'Allemagne glisser dans une neutralité à la suédoise.

Affirmation tranquille

Mais ici, quelque chose de différent est à l’œuvre. Contrairement aux apparences, l'Allemagne n'est pas simplement en train de se replier sur elle-même. En fait, elle est tranquillement en train de s'affirmer et de donner de l'épaisseur à sa politique étrangère.

Son refus de se comporter en simple supportrice de la France dans l'arc méditerranéen se double d'un redressement croissant de son assurance et d'un désir de se repositionner vis-à-vis de ce qui est, historiquement, une sphère d'influence française. La France insiste sur le fait que ses récentes interventions militaires à l'étranger ont des motifs humanitaires et antiterroristes, avec pour but de protéger «le sort des populations locales et des ressortissants français». Les Allemands perçoivent eux un sentiment français de propriété vis-à-vis d'une région riche en ressources naturelles et en contrats d'infrastructures, et refusent d'y jouer un second rôle.

Quand il s'est agi d'expliquer pourquoi elle ne se joignait pas à la France au Mali plus tôt dans l'année, l'Allemagne a plaidé que cela aurait été superflu: la France intervenait «à cause de sa tradition, de son histoire et de sa relation avec cette partie de l'Afrique» et elle en était «la seule nation capable». Ce refus poli ne fait que souligner son intention de saper un statu quo profitable à la France.

L'obstruction allemande révèle aussi le consensus, au sein de sa classe politique, sur le fait qu'il faut éviter un régime islamiste en Syrie. La gauche explique que l'Allemagne a déjà du sang sur les mains puisque des groupes qu'elle aide se sont attaqués à des zones kurdes en Syrie. Le numéro deux de la CDU d'Angela Merkel a affirmé que les chrétiens orthodoxes risquaient de subir un nettoyage ethnique, voire pire, si des islamistes soutenus par la France arrivaient au pouvoir.

L'engagement de la France aux côtés des chrétiens de la région est indubitablement sincère –la monarchie française a garanti la protection des maronites (catholiques) pendant plusieurs siècles– mais désormais, on compte davantage de maronites en dehors de la région qu'à l'intérieur.

Cette situation place parfois la France et l'Allemagne dans des positions contradictoires face à la confrontation entre l'alliance sunnite élargie et les chiites –avec des conséquences essentielles pour les minorités religieuses dans la région. Comme en écho aux événements de 1991, quand les rôles furent renversés avec une Allemagne réunifiée et confiante prenant l'initiative de reconnaître la Croatie, ce que la France vit, elle, comme dangereusement prématuré et comme une tentative éhontée de réaffirmer l'influence allemande dans cette partie des Balkans.

Vingt ans plus tard, la politique étrangère allemande est passée à l'étape suivante et défie la France dans sa sphère d'influence traditionnelle plus au sud. La France et la Grande-Bretagne avaient finalement levé leurs objections au projet allemand de reconnaître la Croatie en 1991, mais il est peu probable que l'Allemagne s'accommodera des plans français en Syrie en 2013.

Une marque nationale prospère

Dans un bassin méditerranéen moins peuplé de fantômes allemands, où les souvenirs historiques sont moins lourds, Berlin peut promouvoir sa prospère marque nationale et se distinguer de la France. Cela avait commencé avant même les printemps arabes, à une époque où l'Allemagne, vexé de tentatives d'exclusion du type Union pour la Méditerranée, tirait fierté des petites différences de sa propre politique. Contrairement à la France, elle n'a ainsi pas autorisé Kadhafi à planter sa tente à Berlin et aucun dirigeant allemand n'a jamais vanté les efforts de démocratisation du président tunisien Ben Ali.

A long terme, la sécurité de l'Allemagne dépendait de la crédibilité des politiques menées auprès des populations locales, expliquait un rapport stratégique du centre d'études berlinois SWP en 2009. Cela n'empêchait pas l'Allemagne de vendre beaucoup d'armes aux régimes en question: le même rapport faisait état des «conséquences très négatives sur l'économie allemande de la position privilégiée de la France» et se plaignait ouvertement que «quand il s'agit de signer des contrats, ce sont toujours les entreprises françaises qui arrivent en tête».

Le gouvernement Merkel ne s'est pas dérobé à tout rôle militaire. Il a envoyé du personnel en renfort en Irak et au Mali, et des avions de surveillance en Afghanistan afin de permettre aux appareils alliés de se concentrer sur la Libye. Les batteries Patriot allemandes installées sous l'égide de l'Otan en Turquie ont déjà détecté des centaines de missiles tirés en Syrie cette année.

Mais les buts de l'Allemagne diffèrent sensiblement de ceux de la France, et s'inscrivent dans une optique contre-révolutionnaire face au zèle français. Quelle que soit la coalition que devrait former Angela Merkel après les élections de septembre, elle ne devrait pas juger les choses différemment. Après les 50 ans du traité de l’Élysée, on fêtera en octobre le 200e anniversaire de la guerre de libération de la Prusse des troupes d'occupation napoléoniennes.

Jonathan Laurence

Traduit par Jean-Marie Pottier

Cet article est originellement paru dans Der Spiegel.

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