Culture

«Vivre en mourant» de Christopher Hitchens: les derniers jours d'un condamné

Slate.fr, mis à jour le 10.09.2013 à 10 h 44

Le journaliste et polémiste américain, décédé d'un cancer en décembre 2011, a fait le récit de sa maladie dans un livre à paraître le 11 septembre. Extraits.

Christopher Hitchens, en juin 2010. REUTERS/Shannon Stapleton.

Christopher Hitchens, en juin 2010. REUTERS/Shannon Stapleton.

En 2010, à 62 ans, Christopher Hitchens apprend qu'il est atteint d'un cancer. L'écrivain et journaliste, polémiste contemporain le plus connu des Etats-Unis, ne vivra que quelques mois.

Il avait passé sa vie à écrire, dans des livres et pour les journaux (y compris Slate), sur la religion, sur les conflits internationaux, sur la politique américaine. Il était considéré tantôt comme un néoconservateur (après sa prise de position en faveur de la guerre en Irak) tantôt comme un représentant de la gauche «anti-totalitaire» —cet admirateur d'Orwell lui-même se disait de gauche.

Durant ses derniers mois, cet athée virulent écrit sur sa maladie et publie notamment un récit détaillé de son «combat» contre le cancer dans Vanity Fair. Ce texte inspirera Mortality, publié en 2012 de façon posthume, et qui paraît en France ce 11 septembre chez Flammarion, sous le titre Vivre en mourant. Ce livre ressemble aux textes qu'Hitchens publia de son vivant: ironique, vif, intelligent. Slate.fr en publie en exclusivité quatre extraits.

Au pays de Tumeurville

La nouvelle contrée est fort accueillante, à sa manière. Tout le monde sourit d’un air encourageant et l’on ne note absolument aucun racisme. C’est un esprit égalitaire qui prédomine et ceux qui gèrent cet endroit s’y sont manifestement trouvés du fait de leurs mérites et en travaillant dur. [1]

En revanche, l’humour est un tantinet faible et répétitif, apparemment il n’est presque pas question de sexe, et la cuisine est la plus mauvaise que m’aient jamais fait connaître mes voyages. Le pays a une langue qui lui est propre – un idiome qui s’arrange pour être à la fois terne et ardu, et qui contient des noms comme ondansetron, pour un médicament contre la nausée – et puis aussi des gestes qui requièrent un peu d’accoutumance. Par exemple, un responsable que vous voyez pour la première fois peut brusquement vous enfoncer ses doigts dans le cou.

C’est comme ça que j’ai découvert que mon cancer s’était étendu à mes ganglions lymphatiques et que l’une de ces disgracieuses beautés – située sur ma clavicule droite – était suffisamment grosse pour se voir et se sentir. Ce n’est pas bon du tout quand votre cancer est «palpable» de l’extérieur. En particulier lorsque, à ce stade, ils ne savent même pas où se trouvait sa source primaire. Le carcinome agit avec ruse de l’intérieur vers l’extérieur. Détection et traitement procèdent, de façon plus lente et tâtonnante, de l’extérieur vers l’intérieur. De nombreuses aiguilles furent enfoncées dans la région de ma clavicule – «l’issue est le tissu» étant un grand slogan dans le langage local de Tumeurville – et je fus informé que les résultats de la biopsie pourraient demander une semaine.

En partant des squameuses cellules cancéreuses qu’identifièrent ces premiers résultats, il fallut nettement plus de temps pour découvrir la désagréable vérité. Le mot «métastase» fut, dans le rapport, celui qui accrocha d’emblée mon œil, et mon oreille. L’intrus avait colonisé un bout de mon poumon aussi bien qu’un bon bout de mes ganglions. Et la base d’où partaient ses opérations était située – avait été située depuis pas mal de temps – dans mon œsophage. Mon père était mort, et assez rapidement, d’un cancer de l’œsophage. Il avait soixante-dix-neuf ans. J’en ai soixante et un. À supposer que la vie soit une sorte de course, me voilà brutalement classé parmi les finalistes.

***

Le cancer, punition divine

Traitant la tumeur dans mon œsophage d’«étrangère aveugle et sans passion», je suppose que même moi je n’ai pu m’empêcher de lui attribuer certaines qualités d’une chose vivante. Cela, au moins, je sais que c’est une faute: un exemple de la tricherie sentimentale (nuage menaçant, montagnes fières, petit Beaujolais prétentieux) consistant à affubler de qualités propres aux êtres animés des phénomènes qui n’en sont pas. Pour exister, un cancer a besoin d’un organisme vivant, mais il ne peut même pas devenir un organisme vivant. Toute sa malignité – voilà que je recommence – réside dans le fait que le «mieux» qu’il puisse faire, c’est de mourir avec son hôte. Ou bien ça, ou bien son hôte trouvera les mesures permettant de l’extirper et de lui survivre.

Mais, comme je le savais avant de tomber malade, il y a des gens pour qui cette explication n’est pas satisfaisante. Pour eux, un carcinome rongeur est réellement un agent qui se consacre sciemment – en suicideur à action lente – à une mission sacrée du ciel. Vous n’aurez pas vraiment vécu – si je puis m’exprimer ainsi – tant que vous n’aurez pas lu des contributions comme celle-ci, sur les sites web des croyants:

Qui ne sent que le cancer mortel de la gorge [sic] qu’a Christopher Hitchens a été la vengeance de Dieu pour avoir utilisé sa voix à blasphémer contre Lui? Les athées aiment à ignorer les FAITS. Ils aiment faire comme si tout n’était que «coïncidence». Vraiment? Est-ce juste une «coïncidence» si, entre toutes les parties de son corps, Christopher Hitchens a eu un cancer dans celle qui lui a servi à blasphémer? Ouais, continuez à croire ça, athées! Il va se tordre de douleur dans les affres et se réduire à néant et puis mourir au terme d’une agonie horrible, et ALORS ce sera la vraie rigolade, quand il sera expédié dans le FEU DE L’ENFER pour y être à jamais torturé et brûlé.

Il y a de nombreux passages, dans les Écritures et la tradition religieuse, qui ont fait de ce genre de joie maligne un article central de la foi. Longtemps avant d’être personnellement concerné, j’avais compris les objections évidentes.

Premièrement, quel simple primate peut être aussi certain de connaître la pensée divine? Deuxièmement, cet auteur anonyme voudrait-il que ses opinions soient lues par mes inoffensifs enfants, qui vont à leur manière se voir infliger aussi une période très dure, et par le même Dieu? Troisièmement, pourquoi pas un éclair foudroyant en guise de «cordialement», ou quelque chose de semblablement terrifiant? La divinité vengeresse dispose d’un arsenal tristement restreint, si la seule idée qui lui vienne est précisément le cancer auquel on pouvait s’attendre chez moi, vu mon âge et mon «style de vie» antérieur. Quatrièmement, pourquoi le cancer, d’ailleurs? Presque tous les hommes ont un cancer de la prostate, s’ils vivent assez longtemps: c’est moche, mais c’est fort également réparti entre saints et pécheurs, croyants et mécréants.

Si vous maintenez que c’est Dieu qui décerne les cancers appropriés, il vous faut prendre aussi en compte les quantités d’enfants qui sont atteints de leucémie. De dévotes personnes sont mortes jeunes et en souffrant. Bertrand Russell et Voltaire, bien au contraire, sont demeurés pleins d’allant jusqu’au bout, comme l’ont fait aussi nombre de criminels psychopathes et de tyrans. Ces épreuves divines paraissent donc infligées terriblement au hasard.

Ma gorge pour l’instant non cancéreuse – laissez- moi m’empresser de l’assurer à mon correspondant chrétien ci-dessus – n’est pas du tout le seul organe à l’aide duquel j’ai blasphémé. Et même si ma voix disparaît avant moi, je continuerai d’écrire des polémiques contre les illusions religieuses, au moins jusqu’au moment du: bonjour, ténèbres, vieille amie. Auquel cas, pourquoi pas le cancer du cerveau? Une fois réduit à l’état d’imbécile terrifié et à demi conscient, il se peut même que je réclame à grands cris un prêtre, au moment de la fermeture; mais j’affirme ici, tant que je suis encore lucide, que l’être s’humiliant ainsi lui- même ne serait en fait pas «moi» (gardez ça à l’esprit, pour le cas de rumeurs ou falsification ultérieures).

***

La nécessité d'un «bref manuel de savoir-vivre en matière de cancer»

Depuis que j’ai été scié en pleine tournée de promotion d’un livre, pendant l’été 2010, j’ai adoré saisir toutes les chances de me rattraper et tenir tous les engagements que je peux. Débats et lectures font partie pour moi de la respiration de la vie, et j’aspire de grandes bouffées en toutes les occasions et tous les lieux possibles. Je prends aussi un réel plaisir à me trouver face à face avec vous, cher lecteur, que vous soyez ou non muni d’un reçu pour un rutilant nouvel exemplaire de mes mémoires. Mais voici ce qui m’est arrivé il y a quelques semaines. Imaginez-moi, si vous voulez bien, assis à ma table et voyant approcher une femme d’aspect maternel (type essentiel dans ma démographie):

ELLE: J’ai été désolée d’apprendre que vous avez été malade.

MOI: Merci de me dire ça.

ELLE: Un cousin à moi a eu un cancer.

MOI: Oh ! J’en suis vraiment désolé.

ELLE (tandis que la queue s’allonge derrière elle): Oui, du foie.

MOI: Ça n’est jamais bon.

ELLE: Mais c’est passé, alors que les docteurs lui avaient dit que c’était incurable.

MOI: Eh bien, c’est ce que tout le monde voudrait apprendre.

ELLE (les gens, au fond, commençant à manifester quelque impatience): Oui. Mais ensuite c’est revenu, et bien pire qu’avant.

MOI: Oh, Quelle Horreur !

ELLE: Et puis il est mort. Ça a été atroce. Atroce. Ça n’en finissait pas.

MOI (commençant à chercher mes mots).

ELLE: Bien sûr, il était homosexuel, depuis toujours.

MOI (ne trouvant pas de mots et ne voulant pas être assez bête pour répéter son «bien sûr»): ...

ELLE: Et toute sa famille proche l’a renié. Il est mort pratiquement seul.

MOI: Eh bien, je ne vois vraiment pas ce que je pourrais...

ELLE: En tout cas, je voulais juste vous dire que je sais exactement quelle épreuve vous traversez.

Ce fut une rencontre étonnamment épuisante, dont je me serais bien passé. Du coup, je me suis demandé s’il n’y aurait pas place pour un bref manuel de savoir-vivre en matière de cancer. Destiné aussi bien aux malades qu’aux sympathisants. Après tout, je n’ai guère fait mystère de ma maladie, mais je ne me promène pas non plus en arborant au revers de mon veston un badge marqué INTERROGEZ-MOI SUR LA PHASE 4 DU CANCER DE L’ŒSOPHAGE AVEC MÉTASTASES ET SUR RIEN D’AUTRE.

À dire vrai, si vous n’avez rien à m’apprendre sur ce sujet et sur lui seul, ni sur ce qui arrive quand les ganglions lymphatiques et le poumon sont atteints, je ne suis guère intéressé, ni compétent. On développe presque une espèce d’élitisme à propos de la singularité unique de sa maladie. Donc, si l’histoire que vous me racontez, qu’elle soit la vôtre ou de seconde main, concerne quelque autre organe, vous devriez envisager de me la rapporter succinctement, ou au moins de façon plus sélective.

Cette suggestion est valable aussi bien si l’histoire est extrêmement déprimante et mauvaise pour le moral – voir ci-dessus – que quand elle cherche à vous inspirer confiance et optimisme: «Ma grand-mère a eu droit à un diagnostic de mélanome terminal au niveau du point G, et elle était considérée comme perdue. Mais elle s’est accrochée, elle a pris d’énormes doses de chimio et de rayons, et la dernière carte postale que nous avons reçue d’elle venait du sommet de l’Everest.» Encore une fois, votre petite histoire risque de ne pas convaincre si vous ne vous êtes pas d’abord donné la peine de savoir où en est (ou comment se sent) l’auditeur visé.

***

Ce qui ne vous tue pas ne vous renforce pas

Je tape ceci juste après avoir eu une piqûre pour tenter de réduire la douleur dans mes bras, mes mains et mes doigts. Le principal des effets secondaires de cette douleur est l’engourdissement des extrémités, suscitant la peur, qui n’a rien d’irrationnel, de n’être plus capable d’écrire. Privé de cette capacité, je sens d’avance avec certitude que mon «vouloir vivre» serait considérablement réduit.

J’ai souvent dit pompeusement qu’écrire n’était pas seulement ce qui me donnait de quoi vivre et me donnait aussi de la vitalité, mais que c’était toute ma vie, et c’est vrai. Presque comme la menace de perdre ma voix, menace qui est à présent atténuée par quelques injections temporaires dans mes cordes vocales, je sens ma personnalité et mon identité se dissoudre quand j’envisage de me retrouver les mains mortes et de perdre les courroies de transmission qui me relient à l’écriture et à la pensée.

Ce sont des faiblesses progressives qui, dans une vie plus «normale», auraient mis des décennies à me rattraper. Mais, tout comme dans la vie normale, on trouve que chaque jour qui passe se présente de plus en plus comme inexorablement soustrait à... de moins en moins. En d’autres termes, le processus à la fois vous étiole et vous pousse en avant vers la mort. Comment pourrait-il en être autrement?

Au moment même où je commençais à réfléchir dans cette direction, je suis tombé sur un article concernant le traitement des troubles du stress intervenant après un traumatisme. Aujourd’hui, à la lumière d’expériences chèrement payées, nous en savons beaucoup plus sur cette maladie que nous n’en savions naguère. Apparemment, l’un des symptômes par lesquels elle se manifeste c’est qu’un ancien combattant dur à cuire dira, cherchant à voir clair dans ce qu’il a vécu: «Ce qui ne m’a pas tué m’a rendu plus fort.» C’est l’une des formes que prend le «déni».

Je suis intéressé par l’étymologie allemande du mot stark, et par le comparatif qu’utilise Nietzsche, stärker, «plus fort». En yiddish, dire de quelqu’un que c’est un shtarker, c’est le qualifier de militant, de dur, de gros travailleur. Pour le moment, j’ai décidé d’encaisser tout ce que ma maladie peut me balancer et de demeurer combatif même en prenant la mesure de mon inévitable déclin. Je le répète, ce n’est rien de plus que ce qu’a à faire une personne en bonne santé, à une vitesse moindre. C’est notre lot commun. Dans les deux cas, toutefois, on peut se dispenser de maximes faciles qui ne sont pas à la hauteur de ce qu’elles affichent.

Christopher Hitchens, Vivre en mourant, Flammarion, 128 p.

[1] Les intertitres sont de la rédaction de Slate. Des sauts de paragraphe ont été ajoutés pour confort de lecture. Retour.

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