Monde

La révolution syrienne est terminée, la guerre pour la Syrie a commencé

Cédric Labrousse , mis à jour le 05.08.2013 à 15 h 08

La révolution syrienne a pris fin en juillet 2013 pour laisser place à une guerre où des forces s'affrontent pour une ville, un gouvernorat, ce pays, et, à plus grande échelle, un morceau du monde.

Un membre de l'Armée syrienne libre, le 4 août 2013 à Alep. REUTERS/ Loubna Mrie

Un membre de l'Armée syrienne libre, le 4 août 2013 à Alep. REUTERS/ Loubna Mrie

Cédric Labrousse tient la Chronique du Printemps arabe sur Facebook depuis 2011. Le 4 août, il a publié un édito sur la situation en Syrie. Nous le reproduisons ici, complété par ses soins, avec son accord.

La Révolution syrienne telle que nommée ainsi ne se terminera pas à la fin de cette guerre. Elle a pris fin ces dernières semaines, sous nos yeux. Cet avis est très arbitraire, surtout de la part d'un étranger, mais il est de plus en plus partagé par des contacts locaux.  

Oh, cela ne veut pas dire que le clan Assad a gagné, loin de là d'ailleurs, car alors qu'il reprend un quartier en ruines à Homs, il a perdu, dans un certain silence médiatique, de nouvelles villes comme Inkhil, Nawa, ou encore Mansourah (une banlieue d'Alep). Ce jugement est lié à des faits qui font que, tout simplement, il n'y a presque plus rien dans les événements actuels qui symbolise les demandes originelles et les premiers combats.

Ce 4 août, au moment où j'avais déjà débuté cet édito, j'ai appris que des contacts combattants au sein d'une petite katiba familiale avaient déposé les armes et ne participeraient pas aux batailles à venir dans la région de Jisr al-Choghour. Enième nouvelle de ce type. La raison? Désormais toujours la même:

«Nous ne combattons pas Assad pour ce qui arrive derrière...»

Quand on a travaillé pendant plus de deux ans sur ce moment formidable de l'histoire du monde arabo-islamique, qu’on l’a suivi, il y a forcément un profond sentiment de respect envers ces Syriens et Syriennes qui se sont levés, se lèvent et pour beaucoup tenteront encore de se lever.

Je parlais clairement de révolte syrienne et de révolution syrienne. Car le plus solide régime de ce monde arabo-islamique, celui du clan Assad en Syrie (avec celui des généraux égyptiens et celui des généraux algériens), était contesté, malgré la peur.

Je ne suis pas un de ces bobos français qui s'émerveillent de voir la laïcité un jour dans le monde arabe. Je m'en moque comme de ma première chemise, ce n'était et ce n'est pas là mon but d'étude et de suivi. Aux peuples de choisir leurs voies quand ils en ont la possibilité. Politiciens laïcs ou partisans de l'islam politique, un politicien restera toujours un politicien à mes yeux! Je n'ai donc jamais voulu prendre parti d'un débat qui ne me concerne pas!

Mais il y avait dans cette révolte des choses plus fortes, qui forçaient le respect: le droit à l'expression la plus claire, l'organisation de comités locaux, des journaux qui se passaient sous le manteau, des banderoles qui défiaient les balles en disant simplement «nous ne reculerons plus», l'idée d'une égalité certaine, et surtout, une volonté de gueuler contre ce monde où les grandes puissances n'avaient que très peu de différences entre elles lorsqu'il s'agissait de tels évènements...

Désormais, les militants révolutionnaires se font arrêter et emprisonner par centaines. Un jeune garçon qui dit un mot mal interprété, exécuté. Les journaux révolutionnaires, interdits de presse et de distribution. Les points de passage entre des quartiers loyalistes et révolutionnaires d'Alep ne sont même plus gérés par des Syriens pour certains, avec des restrictions toujours plus grandes.

Tout cela n'a pas lieu dans les zones loyalistes, non! Mais dans les zones normalement rebelles! Il y a bien des comités civils qui tentent de tenir l'originelle révolution avec ses slogans. Ils manifestent comme si tout ne faisait que commencer à nouveau, dans leurs villages, dans leurs quartiers, dans leurs rues. Comme si la révolte reprenait vie à chaque Vendredi de Colère.

A Alep, certains croient encore en un espoir devenu mirage. Mais tout a bien changé.

Des hommes venus des quatre coins du monde, en aucun cas pour répondre aux demandes de Syriens révoltés, imposent une terreur que même Celui dont il se revendique n'aurait jamais osé tolérer sur sa propre Oumma... Oh, ils sont malins! Distribution de bouteilles de gaz à Tall Abyad, de pain à Jarablous, de vivres en tout genre à Raqqa, organisations de festivités pour enfants à Alep. Une toile qui recouvre les exactions démultipliées qui en sont malheureusement venues à être plus médiatisées que les centaines de morts syriens, chaque mois, de la responsabilité des loyalistes et de leurs supplétifs étrangers. Alors qu'ils mettent en place un concours de mangeurs de glace pour enfants à Alep, deux autres membres de l'Etat islamique d'Irak et du Sham se font sauter sur un marché à majorité chiite à Bagdad, tuant autant d'enfants qu'il n'y en avait dans l'assistance à Alep devant leur jeu...

Certains combattent encore clairement pour la rébellion, et j'en connais, mais ces étrangers qui décidaient de mourir non pour leurs idées à eux, mais pour les Syriens et les idées des Syriens sont devenus une minorité...

Dans le même temps, la rébellion, qui devait progresser vers l'unité, a glissé vers les querelles puériles de personnes, de groupes politiques et de forces aux desseins non assumés. Au lieu de mettre de côté temporairement leurs divergences politiques, chacun a décidé de tenir ses positions. Rappelons-nous de ce moment pitoyable au Caire, en 2012, quand des Frères musulmans et des autonomistes kurdes en étaient venus aux mains alors qu'ils affrontent un même ennemi.

De grands chefs rebelles ont été tués et d'autres écartés... Abu Furat, Riad al-Asaad, Abdul Razzaq Tlass, Qassim Saaedine, Hussein Harmoush... et la liste est longue. Tous des déserteurs, tous des hommes de convictions, avec leurs défauts et mauvais actes pour certains, mais tous engagés avec une certaine idée de la révolte. Tous désormais réduits au silence ou à de simples interventions qui n'ont plus de poids... quand ils ne sont pas tout simplement morts, et souvent dans des conditions obscures.

Les ingérences internationales n'ont favorisé que ces actes de sabotage, divisant une rébellion déjà explosée. Je n'ai pas assez de doigts pour compter les forces en présence: l'Armée syrienne libre, le Front islamique syrien, le Front de libération de la Syrie islamique, le Front de l'authenticité et du développement, le Jabhat al Nusra, Ansar al-Khilafa, Ansar al-Sharia pour la Syrie, les forces kurdes diverses et variées, etc. Chacune avec ses soutiens respectifs.

Pendant ce temps, ceux-là même qui, dans les grandes capitales de ce monde, se plaignent que le clan Assad tienne bon, ont laissé passer des milliers de combattants radicaux confessionnels chiites alors qu'ils auraient pu faire pression sur plusieurs pays comme l'Irak ou le Liban.

D'ailleurs, tous sont touchés en Syrie, même le camp d'en face. Là où même celui des pro-Assad était «sérieux» dans le sens qu'il était attaché à son chef avec une certaine rhétorique biaisée sur les minorités avec l'argument grotesque que le régime était laïc, ceux-là même se sont noyés dans le confessionnalisme par un lien de plus en plus clair entre chiisme et alaouites.

Les milices irakiennes chiites se sont ainsi récemment retrouvées attaquées à Damas par des citoyens alaouites pro-régime exaspérés par les actes de ces hommes.

La révolution syrienne est terminée. La Chronique [du Printemps arabe, NDLE] continuera de suivre ce qu'elle appelle à présent la «Guerre pour la Syrie» où désormais des forces s'affrontent pour une ville, un gouvernorat, ce pays, et, à plus grande échelle, un morceau du monde.

Triste fin pour un moment si incroyable de notre Histoire. Et comment finir sur cette symbolique? Essayez de trouver de manière régulière le mot «Révolution» dans les déclarations de plus en plus de groupes radicaux (dont l'Etat Islamique d'Irak et du Sham) qui s'incrustent dans la révolte. Vous pouvez éplucher des milliers de documents, il ne reviendra que rarement et jamais pour s'y rattacher à leurs actes...

La révolution syrienne s'est terminée en juillet 2013, sous nos yeux. Certains persisteront à faire vivre cet idéal, saluons-les. Mais une grande partie de cet idéal est parti avec la fumée des bombes loyalistes déversées chaque jour et dans les noirs desseins d'hommes sortis de l'ombre et qui ne songent qu'à amener cette ombre avec eux...

Le reste ne tient plus qu'à un fil. Désormais, l'avenir appartient non aux Syriens révoltés, ni même aux neutres et aux pro-Assad –déjà qu'il leur a très peu appartenu– mais à d'autres: à des politiciens d'opposition ambitieux, à un clan Assad coupé des réalités d'un pays divisé en de multiples morceaux, à des puissances étrangères qui veulent se partager ce gâteau, à des groupes venus de pays voisins décidés à s'imposer dans le sang et la terreur, profitant d'une situation qui tombe de Charybde en Scylla, au figuré comme dans les faits...

Cédric Labrousse

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