Monde

Priorité au conflit israélo-palestinien

Shibley Telhami, mis à jour le 27.07.2013 à 13 h 04

Oubliez l’Égypte et la Syrie; le conflit israélo-palestinien reste légitimement la préoccupation numéro Un des États-Unis.

«Jérusalem» écrit en arabe sur la controversée barrière de sécurité israélienne, non loin de Ramallah, en Cisjordanie, en juillet 2013. REUTERS/Mohamad Torokman

«Jérusalem» écrit en arabe sur la controversée barrière de sécurité israélienne, non loin de Ramallah, en Cisjordanie, en juillet 2013. REUTERS/Mohamad Torokman

Tandis que le secrétaire d’État américain John Kerry continue de consacrer énormément de temps et d’énergie au problème israélo-palestinien et envisage d’organiser des négociations à Washington, ses détracteurs lui tombent dessus de tous côtés: avec tous les problèmes urgents à traiter, pourquoi Kerry se concentre-t-il sur celui-ci?

Ses critiques n’ont rien compris: pour les Arabes, c’est ce problème plus qu’aucun autre qui décide de leur perception des États-Unis—même lorsque des priorités locales et nationales immédiates accaparent leur attention.

De l’Égypte à la Syrie, l’Amérique a très peu d’influence sur les événements qui se déroulent dans le monde arabe. Plus fondamentalement, la façon dont les Arabes perçoivent Washington dépend moins de la politique américaine à court terme que d’une méfiance bien enracinée, qui connecte les moindres faits et gestes des États-Unis à l’aide apportée à Israël et au contrôle du pétrole. C’est pourquoi les deux parties de chaque conflit arabe—le régime d’Assad et ses opposants, les Frères musulmans et leurs adversaires égyptiens—reprochent aux États-Unis de soutenir le camp adverse.

Il y a quelques jours à peine, alors même que de nombreux opposants à Mohamed Morsi reprochaient au Hamas palestinien de le soutenir, des leaders de Tamarod qui ont contribué à destituer le président égyptien ont refusé de rencontrer le vice-secrétaire d’État William Burns à cause du soutien que l’Amérique apporte à Israël.

Comment cela a-t-il pu arriver? C’est en partie la conséquence de l’un des rares succès de la politique américaine de ces dix dernières années. Comme les responsables américains, de la Maison Blanche au Congrès ont cherché à ne laisser passer «aucune lumière» entre Israël et les États-Unis, les Arabes ont fini par le croire. On entend rarement les mots «Israël» et «Amérique» dans le monde arabe autrement qu’accolés l’un à l’autre.

Quand les Arabes sont en colère contre Israël, ils sont également en colère contre Washington. Quand on demande aux Arabes de nommer les deux pays qui représentent pour eux les plus grandes menaces, ils citent Israël et les États-Unis—bien plus souvent que l’Iran. Par exemple, en mai 2012, 94% des Égyptiens ont désigné Israël et 80% les États-Unis comme la plus grande menace, et seulement 20% ont évoqué l’Iran. Des résultats à peu près comparables à ceux des sondages menés les années précédentes.

Il est vrai naturellement que le conflit israélo-palestinien n’est pas la source de la plupart des problèmes dans le monde arabe et que la majorité de ses habitants se réveillent le matin en pensant aux défis de la journée qui commence et pas à Israël, à la Palestine ou à l’Amérique.

Mais comme le montrent mes recherches sur l’opinion publique arabe des dix dernières années, ce conflit reste le prisme de douleur par lequel les Arabes voient Washington et une grande partie du monde—et d’autant plus depuis les soulèvements dans la région. En octobre 2011, quand j’ai demandé à des Arabes au Maroc, en Égypte, en Arabie Saoudite, en Jordanie, au Liban et aux Émirats Arabes Unis quelles seraient les deux initiatives que les États-Unis pourraient entreprendre pour leur donner une meilleure opinion de Washington, 55% des sondés ont répondu «négocier la paix israélo-palestinienne» sur la base des frontières de 1967, et 42% ont choisi «arrêter d’aider Israël» en deuxième place.

En comparaison, seuls 12% ont suggéré de fournir davantage d’aide économique à la région et 11% ont proposé de plus grands efforts de promotion de la démocratie. Lors d’un sondage de 2012 en Égypte, 66% ont évoqué les négociations de paix suivis par 46% qui ont recommandé d’arrêter d’aider Israël; seuls 12% suggéraient que Washington en fasse davantage pour étendre la démocratie.

Le conflit israélo-palestinien fait partie intégrante de l’identité collective arabe; c’est un rappel constant de l’histoire arabe contemporaine, pleine d’aspirations anéanties et d’expériences profondément humiliantes. Il semble n’avoir pas de fin et être ponctué d’épisodes récurrents de souffrances sur lesquels les Arabes n’exercent aucun contrôle apparent. C’est une blessure ouverte qui s’enflamme bien trop souvent, et qui représente l’humiliation même que les Arabes cherchent à surmonter.

On en a vu un exemple ce mois-ci lorsque les Arabes ont regardé, impuissants, Israël étendre ses implantations à Jérusalem Est. Si le printemps arabe est avant tout une question de dignité restaurée et de permettre aux Arabes de relever la tête devant le reste du monde, le conflit israélo-palestinien représente l’antithèse de la dignité.

Faute de paix, il existe une autre raison expliquant que le conflit israélo-palestinien reste un point central pour les Arabes—c’est la réaction israélienne à son propre sentiment d’insécurité. Tant qu’il n’y aura pas de paix israélo-palestinienne, les Israéliens estimeront que la guerre contre les Arabes reste possible. Par conséquent, ils ont l’impression que pour garantir leur sécurité il leur est indispensable d’asseoir une supériorité stratégique et technologique sur n’importe quelle association d’États arabes.

En cela ils bénéficient du soutien sans réserve des États-Unis et de l’assurance de la part du Congrès et de la Maison Blanche qu’Israël recevra ce dont il a besoin pour maintenir sa «supériorité qualitative» et que les Arabes se verront refuser ces mêmes possibilités.

Cet impératif israélien engendre exactement le genre de domination qui révolte les Arabes. À l’ère du Printemps arabe, 350 millions d’entre eux trouvent inacceptable la domination stratégique d’un pays de 8 millions d’habitants.

Ce fait est au cœur de l’attitude arabe face à la question du nucléaire: si le public arabe se méfie de l’Iran, au cours des dix dernières années, il s’est constamment opposé à l’idée de limiter le programme nucléaire de Téhéran en grande partie parce qu’il n’accepte pas qu’Israël soit le seul à posséder la bombe. Par exemple, lors de mon sondage de 2011 dans six pays, 64% des personnes interrogées ont déclaré être opposées à la pression internationale sur l’Iran visant à restreindre son programme nucléaire. Fait étonnant, cette même année une majorité des citoyens arabes d’Israël, 57%, s’opposaient eux aussi à la pression internationale.

En l’absence de paix israélo-palestinienne, Israël et les Arabes sont condamnés à une relation faite de confrontations, et parfois de guerre, avec l’Amérique coincée au milieu.

La paix ne déterminerait naturellement en rien l’issue des batailles du monde arabe, mais son absence garantit qu’Israël, et par conséquent les États-Unis, seront au centre de l’attention de pratiquement toutes les factions des batailles actuelles. Et s’il en résulte des violences israélo-palestiniennes, cela sera encore plus vrai.

Les Israéliens s’inquiètent à l’idée que reconnaître la centralité de leur conflit avec les Palestiniens dans la politique étrangère américaine signifie qu’on leur reprochera tout ce qui pourra aller de travers. C’est assez improbable; après les attentats du 11-Septembre, ils craignaient aussi qu’on leur reproche la colère arabe contre l’Amérique, alors que le soutien américain à leur égard n’a fait que se renforcer.

Il est plus probable qu’Israël serait en butte aux critiques si, en l’absence de paix, les Américains commençaient à considérer le contrôle israélien sur les Palestiniens comme une relation d’apartheid. La décision récente de l’Union européenne d’exclure de la coopération avec Israël les territoires occupés en Cisjordanie est un avant-goût de ce qui pourrait suivre.

Il faut féliciter l’administration Obama d’avoir su comprendre l’importance du conflit israélo-palestinien. Assurément, on peut entendre l’argument selon lequel il est trop tard pour la solution de deux États; et si ce n’est pas le cas, rares sont ceux qui pensent qu’il reste beaucoup de temps. Mais rares également sont ceux qui entrevoient de bonnes options pour les États-Unis une fois que Washington aura fini par conclure qu’une solution sous forme de deux États n’est plus faisable.

Ainsi, on ne peut reprocher à l’administration américaine sa diplomatie active; il n’y a pas de bon moment et bientôt il sera peut-être même trop tard. En revanche, elle méritera d’être critiquée si, comme lors du premier mandat d’Obama, elle essaie sans conviction et échoue.

Shibley Telhami

Traduit par Bérengère Viennot

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