France

Trappes: les opinions des policiers doivent rester dans leurs vestiaires. Et encore

Xavier Landes, mis à jour le 23.07.2013 à 10 h 20

Elles n'ont en tout cas rien à faire sur Internet. Surtout quand elles sont clairement en contradiction avec leur fonction de garants de l’ordre public.

A Strasbourg, en mai 2013. REUTERS/Vincent Kessler

A Strasbourg, en mai 2013. REUTERS/Vincent Kessler

Dans un récent billet, Slate a rendu compte de commentaires concernant les émeutiers de Trappes publiés dans un groupe Facebook faisant référence à la police (Le Forum Police-Info.com) par certains policiers. Certains de ces commentaires étaient violents, voire traduisaient des préjugés inacceptables. La question se pose alors de savoir s’il est moral pour des policiers (même s’il s’agit d’une minorité) de poster ce genre de propos sur une page Facebook.

Il y a tout d’abord la question du statut de Facebook. Les informations postées sur le site relèvent-elles de la sphère privée, intime, comme les propos que l’on échangerait entre amis ou, au contraire, de l’espace public? Cette question est assez compliquée, nous y revenons ci-dessous. Malgré tout, il est indéniable que les commentaires ont été accessibles, notamment à Copwatch et, par conséquent, ont été diffusés publiquement.

La question demeure: est-ce que des policiers ont le droit de publier des commentaires appelant à la violence, traduisant des préjugés de type religieux ou raciaux? Cette question relève de l’éthique puisqu’elle implique la conception que l’on a de ce qui constitue un «comportement moralement approprié» dans certaines circonstances. En bref: le comportement des policiers était-il moralement approprié? Ou, au moins, est-il moralement défendable?

En éthique, lorsqu’on doit juger de la moralité d’un acte, on fait appel à des théories qui permettent de se faire une première idée, avant d’affiner le jugement. Sans entrer dans les détails, il suffit de savoir qu’il existe au moins deux groupes de théories: l’un s’intéresse aux intentions des agents qui ont posé les actes en question tandis que l’autre considère les conséquences des actes posés.

Dans le premier cas, un comportement est acceptable si les intentions le sont tandis que dans le second cas un comportement est acceptable si les conséquences de ce comportement le sont. Dans le cas qui nous intéresse, les deux groupes de théories conduisent au même constat: le comportement des policiers concernés est moralement problématique.

1. Les intentions derrière les actes

Même si les intentions sont souvent difficiles à juger, car difficiles à saisir, il existe des situations où elles sont claires et sans ambiguïté. C’est le cas des commentaires incriminés. On retrouve la même volonté d’en découdre avec les émeutiers au-delà de ce que la fonction de policier implique. Les intentions sont ouvertement bellicistes: volonté d’aller à Trappes comme on va en guerre («pas de prisonnier»), à la chasse ou comme on fait le ménage; volonté d’en découdre avec les musulmans; conseil de se livrer à cette guerre urbaine loin des caméras afin de ne pas avoir à rendre de compte, ce qui est contraire au fonctionnement d’une démocratie; etc.

La question qui importe est la suivante: est-il désirable en démocratie d’avoir des forces de l’ordre qui partent sur le terrain, dont peu de gens évaluent la difficulté certes, mais avec ce genre d’intentions? Il est difficile de considérer comme acceptable que des représentants des forces de l’ordre expriment de telles intentions, en particulier dans le cadre de l’exercice de leur fonction de détenteurs de la force publique.

2. Les conséquences des actes

Plusieurs niveaux de conséquences sont à considérer ici. Le premier niveau est immédiat : les conséquences directes des actes et comportements décrits par les commentaires. Si l’on considère que les affirmations de nos policiers reflètent avec un bon degré d’exactitude leur comportement sur le terrain, les commentaires sont moralement problématiques.

Le second niveau est celui des conséquences indirectes de tels propos. Comme ces propos ont été lus sur Internet, il est certain que des individus ont dû se sentir visés en raison de leur religion par exemple ou du lieu où ils habitent. Est-il moralement acceptable qu’une infime minorité des membres des forces de l’ordre inspirent de tels sentiments au sein de populations qui n’ont rien à voir avec les émeutes (par exemple: les musulmans)?

Il y a une autre conséquence indirecte qui devrait inquiéter l’immense majorité des forces de l’ordre (les «autres») qui ne se reconnaissent pas dans les commentaires publiés sur Facebook: leur travail risque de devenir plus compliqué dans un avenir immédiat, notamment (mais pas seulement), car des individus pourraient voir confirmer leur conviction délirante que ce qui se joue est une «guerre» avec les policiers. Les policiers en tant que corps ont tout à perdre de la diffusion de tels commentaires. Ces derniers sont moralement problématiques, car ils génèrent des conséquences négatives pour différents groupes.

Donc, oui, les policiers ont agi de manière éthiquement problématique en postant les commentaires qu’ils ont postés. Il est néanmoins possible de faire deux objections. La première est que les commentaires ont été postés sur Facebook, donc sur un espace privé. Le problème avec cette objection est que le statut d’Internet n’est pas clairement celui de la sphère privée comme la cuisine d’un appartement. On ne poste de commentaires sur Facebook comme on discute avec son voisin de table lors d’un repas arrosé. La récente affaire du concours de «blagues» antisémites sur Tweeter l’a rappelé.

Une deuxième objection consiste à dire que les policiers n’étaient pas en fonction quand ils ont écrit leurs commentaires (au moins on le suppose), c’est-à-dire qu’ils s’exprimaient comme des citoyens lambda. Le problème est que la plupart des commentaires incriminés relèvent de l’incitation à la haine ou du racisme même pour des citoyens lambda.

Mais imaginons que nous vivions dans une société où les appels à la violence contre des groupes spécifiques sont tolérés pour les fameux citoyens lambda. Doit-il en être de même pour des policiers, même quand ces derniers ne sont pas dans l’exercice de leur fonction, lorsqu’ils se livrent à des commentaires publiquement accessibles?

Là est le fond du problème, car les policiers ont décrit leurs intentions ainsi que les actes auxquels ils comptaient se livrer lorsqu’ils deviendraient détenteurs du monopole de la violence légitime. Leur faute est probablement là. En tant que citoyens, ils ont parfaitement le droit de voter pour un parti politique, quel qu’il soit. Ils peuvent même avoir des préjugés, voire des convictions racistes tant qu’ils les gardent pour eux et leur entourage. Le problème n’est pas là, le problème est que les policiers qui ont posté les commentaires incriminés ne font pas de différence entre leurs opinions et leur fonction. Pire, ils promettent de mettre leur fonction au service de leurs opinions, ce qui n’est pas acceptable en démocratie, quelles que soient les opinions concernées.

Les policiers ne sont pas là pour «nettoyer» les rues, se venger d’émeutiers même s’ils jugent que ces derniers sont de la pire espèce ou animés d’une volonté de domination culturelle. Ils ont le droit de le penser, mais pas de donner à penser qu’ils pourraient agir sur cette base. De plus, toute tentative pour justifier les commentaires des policiers par les attitudes de certains émeutiers ou de comparer les commentaires des premiers à ceux des seconds est hors sujet.

Les policiers ne sont pas là pour appliquer leur opinion. La fonction des forces de l’ordre est d’appliquer la loi en respectant les règles de l’Etat de droit. Leurs opinions sur certains groupes ainsi que leur allégeance politique ne doivent pas poser problème. Elles ne doivent pas influer sur leur travail, c’est ce que nous, en tant que citoyens, attendons d’eux. C’est très certainement ce que ces policiers attendent des autres services publics. Leurs opinions doivent donc rester dans les vestiaires et non pas s’afficher sur Internet, surtout quand elles sont clairement en contradiction avec leur fonction de garants de l’ordre public.

Xavier Landes

Xavier Landes
Xavier Landes (25 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga
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