Monde

Alexeï Navalny, la «justice» russe, surréaliste comme jamais

Denis MacShane, mis à jour le 22.07.2013 à 15 h 50

Est-ce du Boulgakov? Du Gogol? Non, juste la Russie d'aujourd'hui.

Alexeï Navalny, le 2 juillet 2013. REUTERS/Sergei Karpukhin

Alexeï Navalny, le 2 juillet 2013. REUTERS/Sergei Karpukhin

Où êtes vous Mikhaïl Boulgakov quand nous avons besoin de vous? De sa tombe, le surréaliste russe dut attendre 25 ans avant que sa majestueuse satire sur la Russie de Staline, Le Maître et marguerite, soit enfin publiée. Le corps de Staline avait pour sa part passé dix ans embaumé dans son mausolée avant que le livre de Boulgakov sorte.

Le monde devra-t-il attendre aussi longtemps avant qu'un artiste russe contemporain ne décrive dans un roman, un film ou une pièce de théâtre la destruction surréaliste de la justice et de la démocratie qui se joue aujourd'hui en Russie?

La semaine dernière, Alexeï Navalny, le brillant et exubérant leader de l'opposition russe, a été incarcéré pour des accusations de fraude montées de toutes pièces par le Kremlin dans le but d'éliminer un opposant politique. Puis, comme dans une des célèbres apparitions du théâtre de Bougalkov et alors qu'il se dirigeait tout droit vers ses cinq ans de prison, trois sages, des «juges» russes, ont décidé qu'il pouvait être libéré sur caution.

Le premier verdict et cette récente libération ne sont qu'une seule et même opérette orchestrée par le Kremlin. Navalny est désormais face au dilemme du prisonnier politique.

Doit-il rester à Moscou et se présenter aux élections municipales, et essuyer une défaite certaine des mains des équipes de nettoyage électoral de Poutine, avant de retourner en prison? Doit-il s'envoler pour une contrée démocratique pour jouir de son quart d'heure de célébrité et de liberté, avant de sombrer dans la vie misérable d'un exilé politique?

En attendant, dans un autre épisode surréaliste, les ministres des Finances du G20 se rencontraient à Moscou pour parler évasion fiscale et redresser les trésors un peu trop laxistes du monde. Quoi, à Moscou? Demeure du plus grand et du plus officiel groupe de fraudeurs du fisc de l'histoire?

L'ironie est tout simplement délicieuse. Lors d'un sommet entre oligarques russes de 2003, filmé et montré dans une remarquable série de documentaires de la BBC sur Poutine, Mikhaïl Khodorkovski explique au président qu'avec ses comparses oligarques, il a du mal à débaucher les cerveaux les plus brillants des prestigieuses universités moscovites. Maintenant, la fine fleur russe veut travailler dans l'administration fiscale, car c'est là que les caisses sont les plus pleines.

Si ces jeunes étaient enthousiastes, ce n'était pas parce qu'ils allaient permettre au peuple et à l’Etat russes d'obtenir leur part de la nouvelle richesse du pays, mais parce qu'ils allaient aider les élites politico-économiques à berner les impôts, avec l'aide de comptables et d'avocats basés à Londres, entre autres plateformes d'évasion fiscale.

L'un des épisodes les mieux connus de cette kleptocratie est la tragédie de Sergeï Magnitski. Expert en fiscalité internationale, il avait été engagé par l'homme d'affaires britannique William Browder pour essayer de comprendre ce qui était arrivé aux 230 millions de dollars d'impôts que son fonds d'investissement russe avait payé au fisc.

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Affaire Magnitski: William Browder, le pire ennemi du Kremlin

Comme l'explique un récent rapport du Conseil de l'Europe, en travaillant jour et nuit, Magnitski avait finalement découvert une chaîne de fraude fiscale touchant les plus hauts niveaux de l’Etat russe. Sur ordres du Kremlin, Magnitski fut arrêté et mourut dans d'atroces conditions dans une prison moscovite, en 2009.

La moindre des choses, c'eût été que le Français Pierre Moscovici et l'Allemand Wolfgang Schäuble, avec d'autres ministres des Finances du G20, aillent se recueillir sur la tombe de Magnitski, au cimetière de la Transfiguration à Moscou. Ils auraient même dû y déposer une gerbe en l'honneur d'un homme mort pour avoir révélé une escroquerie fiscale organisée non pas par de cupides hommes d'affaires, mais par les plus hauts dignitaires de l’Etat russe.

Mais non, dans un épisode de pure satire, les ministres des Finances du G20 préfèrent se rencontrer dans l'épicentre-même de l'oligarchie, lors d'un sommet organisé par des fonctionnaires russes dont les comptes secrets auraient de quoi faire baver d'envie Jérôme Cahuzac.

La dernière péripétie à invoquer Boulgakov ou Gogol est un procès pour diffamation s'ouvrant le 24 juillet à Londres. L'accusé est la victime de l'arnaque fiscale russe, William Browder. Le plaignant est le fonctionnaire du trésor russe cité par la justice américaine –dans le cadre de la «loi Magnitski»– comme l'un des hommes aujourd'hui interdits de séjour aux Etats-Unis du fait de son implication dans la mort de Magnitkski.

Feu Magnitkski ne peut être un témoin dans cette affaire de diffamation, et le fonctionnaire russe ne pourra pas non plus être présent. Mais Londres n'est pas la capitale du tourisme diffamatoire pour rien, et l'homme dont le chèque au fisc a été volé sera assis dans le box des accusés tandis que ses frais d'avocats grimperont jusqu'au ciel.

Il y a de bons journalistes qui traitent de ces affaires, à l'instar de Piotr Smolar du Monde ou d'Edward Lucas de The Economist, mais cette saga mérite les dons d'un grand artiste. La Russie a toujours été la terre des plus brillants romanciers européens. Bientôt, il en émergera un qui expliquera au monde ce qui est réellement en train de se passer, comment le nouvel appareil d’Etat russe détruit ses ennemis politiques, tue ceux qui tentent de dévoiler la vérité et invite le monde démocratique à trinquer en l'honneur de ses crimes.

Denis MacShane

Traduit par Peggy Sastre

Denis MacShane
Denis MacShane (8 articles)
Ex-député travailliste, ancien ministre britannique des Affaires européennes.
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