France

Cumul des mandats, la révolution de 17

Franck Gintrand, mis à jour le 25.06.2013 à 13 h 45

La fin du cumul va réellement bouleverser le monde politique en le scindant en deux groupes distincts: les «locaux», la mairie n'étant plus perçue comme un tremplin mais comme un but, et les «nationaux» qui devront se trouver une légitimité. Une tribune de Franck Gintrand.

Un portrait de Marianne dans une mairie. REUTERS/Eric Gaillard

Un portrait de Marianne dans une mairie. REUTERS/Eric Gaillard

La plupart des leaders politiques et des membres du gouvernement n'iront pas aux municipales en 2014. De leur côté, les candidats l'ont déjà intégré: une fois élus, ils se concentreront exclusivement sur le local. Si la révolution de 2017 qui mettra fin au cumul des mandats n’est pas officiellement déclarée, la scission de la classe politique en deux mondes politiques est, elle, déjà bien amorcée.

Redoutée par la classe politique, attendue par l’opinion, la fin du cumul marquera le début d’une nouvelle ère. Au-delà d’une éventuelle optimisation du travail d’élu, cette réforme conduira, on ne l’a pas assez souligné, à la scission du personnel politique en deux mondes bien distincts.

 D’un côté les communes, jusqu’alors le plus souvent considérées comme le point de départ d’une éventuelle carrière nationale, attireront demain des profils qui conjugueront qualités de meneurs d’hommes et compétences de mini-chefs d’Etat.

A l’inverse le Parlement, aujourd’hui conçu comme le relai national des préoccupations locales, deviendra rapidement le vivier de sélection quasi-exclusif des ministrables et des apparatchiks médiatiques.  

Ce découplage, observable dans la plupart des démocraties modernes, aura immanquablement des répercussions directes sur la répartition et les caractéristiques des futurs talents politiques.

Les élus locaux devront se concentrer sur les relations avec les autres collectivités

Avec la fin du cumul des mandats et l’appauvrissement continu de l’Etat, les maires n’auront ni les moyens politiques, ni un quelconque intérêt à faire remonter leurs doléances à Paris et à rester connectés à la sphère nationale.  

Pour survivre économiquement, ils devront favoriser l’implantation d’entreprises en jouant sur l’attractivité de leur territoire, et continuer à se battre pour espérer obtenir ce qu’il restera de subventions au niveau régional et départemental.

Surtout, les villes devront s’imposer au sein des intercommunalités qui sont, aujourd’hui et demain plus encore, les véritables outils du développement économique local. Cette lutte sera d’autant plus forte qu’à partir de 2014, les représentants communautaires seront élus au suffrage universel direct parmi les conseillers municipaux.

Très clairement, toutes les conditions seront très vite réunies pour l’éclatement d’une guerre de tous contre tous au niveau local: isolement, assèchement des financements publics et nouveau scrutin politique.

Plongés dans cette guerre, les maires devront apprendre à se comporter comme des mini-chefs d’Etat en acceptant de déléguer en interne les dossiers les plus techniques, pour se concentrer sur leur domaine réservé: les relations avec l’extérieur. De fait les maires seront de plus en plus amenés à jouer les ambassadeurs auprès des autres collectivités territoriales et au sein des intercommunalités pour se faire entendre et maintenir leur influence. C’est de cette façon seulement qu’ils favoriseront le développement économique de leur ville, enjeu majeur de la politique locale de demain.

A terme, tout laisse à penser que les maires des «villes centres» s’imposeront définitivement en cumulant –sauf interdiction!– leur mandat municipal avec celui de président d’intercommunalité, et deviendront ainsi les hommes forts du pouvoir local.

Les élus nationaux n'auront plus qu'un horizon: le parti

Face à ces «super-maires», les parlementaires pourront-ils conserver une réelle légitimité politique en l’absence d’ancrage local? C’est très certainement la question que se pose, sous une forme ou une autre, nombre de parlementaires français en ces temps de fin de cumul.

Tant accoutumés à s’appuyer sur leurs mandats locaux pour se protéger en cas de coup dur ou faciliter leurs investitures à un scrutin national, ces derniers doivent aujourd’hui tout inventer pour continuer d’exister politiquement. Cela d’autant plus face à un pouvoir exécutif qui dispose de tous les outils constitutionnels nécessaires pour s’imposer quasi-systématiquement en cas de résistance.

Coupés de leur base arrière locale et écrasés par le gouvernement, les parlementaires ont donc tout à craindre de la fin du cumul des mandats.

Encore une fois, pour survivre, une seule solution: se battre.

Se battre au sein du parti d’abord, en obtenant un mandat de secrétaire national, de porte-parole, ou en se faisant leader d’un courant au sein de sa famille politique.

Se battre au Parlement ensuite, en décrochant une responsabilité de rapporteur, de Président de commission ou de Président de groupe.

D’une manière ou d’une autre, les parlementaires, et plus particulièrement les députés, devront savoir utiliser leurs réseaux politiques et exister aux yeux des médias pour survivre et espérer mener une carrière nationale.

Les parlementaires les plus talentueux seront ceux qui sauront se rendre indispensables au parti, en se spécialisant fortement sur un sujet précis au Parlement et en devenant ainsi une référence médiatique. Le moment venu, à l’occasion de primaires ou d’élections nationales, c’est cette spécialisation thématique qui permettra à ces parlementaires avisés de s’imposer face à leurs adversaires et de prétendre à une responsabilité ministérielle.

Une mutation déjà enclenchée

D’ores et déjà, une grande recomposition de la classe politique est en cours.

Un signe qui ne trompe pas: parmi les cinquante personnalités inscrites sur le baromètre de popularité de Paris Match, seules cinq ont annoncées qu’elles se présenteront aux municipales de 2014. Quatre à leur propre succession (Alain Juppé, Martine Aubry, Jean-François Copé, François Rebsamen) et une au scrutin très spécifique de la ville de Paris: Nathalie Kosciusko-Morizet. En 2008, en considérant le même baromètre, dix-neuf personnalités s’étaient présentées aux municipales, soit quatorze de plus qu’aujourd’hui, dont huit pour la première fois!

Clairement, le local n’est plus considéré comme l’étape incontournable de toute carrière politique qui se respecte et les personnalités les plus en vue du moment semblent l’avoir bien compris.

La fin du cumul des mandats amène donc avec elle de profondes mutations politiques encore insuffisamment soulignées. En coulisse pourtant, nombreux sont les hommes et femmes politiques qui, d’ores et déjà, anticipent l’avenir et se préparent au choc.

Une question subsiste néanmoins: quelles seront les relations entre ces deux mondes? Certains élus feront-ils le choix du local puis du national? Et inversement? Sera-t-il tout simplement possible de le faire? Surtout, qui prendra le dessus sur l’autre? Le «super-maire» parce qu’il occupera le terrain? L’«apparatchik médiatique» parce qu’il bénéficiera d’une plus forte notoriété? Le débat ne fait que commencer…

Franck Gintrand

Franck Gintrand
Franck Gintrand (25 articles)
Président de l'institut des territoires
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