France

Pour le Dr Michel Cymes, il faut en finir avec la «médecine-spectacle»

Jean-Yves Nau, mis à jour le 14.06.2013 à 10 h 33

L’information médicale serait incompatible avec le scoop. Le médecin-producteur de France 5 fait des propositions à l’Ordre des médecins. Les praticiens apprécieront, les journalistes moins.

REUTERS

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«La confraternité? Ce n’est rien d’autre qu’une haine vigilante.» Que se passe-t-il quand on est à cheval sur deux confraternités? Prenons le cas de la médecine et du journalisme. L’exercice conjoint est-il licite? Faut-il choisir entre les deux professions? Peut-on se servir de la journalistique pour, médecin, augmenter clientèle et revenus? Est-ce trahir ses confrères praticiens quand, journaliste, on raconte au plus grand nombre quelques-unes des coulisses secrètes de la pratique médicale? Le premier cas pose moins de problème à l’Ordre des médecins que le second. Et comme il n’existe toujours pas d’Ordre des journalistes, on ne connaît pas le point de vue de cette profession sans serment.

C’est sur ces frontières que s’aventure le Dr Michel Cymes dans le dernier numéro (mai-juin 2013) du Bulletin d’information de l’Ordre des médecins. Cette institution traite d’un sujet d’importance: «Comment mieux informer?»

Trois médecins à la question. Le Pr Jean-Luc Harousseau est spécialiste d’hématologie clinique et président du collège de la Haute Autorité de Santé. Le Dr Xavier Deau est généraliste, président du conseil départemental des Vosges et vice-président du Conseil national de l’Ordre des médecins. Le troisième «donne des consultations à l’Hôpital européen Georges-Pompidou». Il est par ailleurs «coproducteur et coprésentateur» des émissions médicales Le Magazine de la santé et Allô Docteurs.

Bien connu de nombreux téléspectateurs, Michel Cymes voit sa notoriété croître au prorata de ses interventions médiatiques de plus en plus fréquentes et de plus en plus éloignées du champ de la médecine. On l’invite volontiers sur les estrades pour son style bien à lui, une forme de sévérité associée à un humour typé «carabin». A l’écouter et à le lire ici où là, on sent bien qu’il songe à larguer les amarres médicales et partir vers le spectacle, le vrai. Il confie qu’on lui propose bien des choses. Tout et n’importe quoi, ajoute-t-il. Ira-t-il jusqu’à oser Knock?  

Pour l’heure, le Dr Cymes donne sa vision du journalisme d’information. Il le fait à la demande de son Ordre qui observe que «l’information sur la santé, et avec elle ses “scoops” ont envahi les médias». Mais l’Ordre regrette que cette information comporte beaucoup trop de «données non vérifiées» ou «présentées de façon outrancière». Or ce traitement médiatique «peut avoir de fâcheuses conséquences sur la confiance des patients envers les professionnels de santé et les comportements  collectifs.»

Par «affaires sanitaires», l’Ordre met, et c’est bien dommage, tout dans un même sac; le solide comme ce qui l’est moins: «effets secondaires des vaccinations, scandale du Mediator, scandale des prothèses mammaires ou débat sur les pilules de troisième et quatrième générations». Il dénonce aussi l’écho de plus en plus large fait par les mêmes médias aux «livres chocs de médecins particulièrement médiatiques». Sont ici visés les ouvrages à grand succès sur les médicaments des Drs Philippe Even, Bernard Debré et Sauveur Boukris. La critique, très vive, est partout la même: «La manière dont tout ceci a pu être relayé par les médias.» Or l’Ordre ne peut rien contre les journalistes –du moins contre les journalistes qui ne sont pas médecins.

Dans sa contribution, le Dr Cymes prend soin de protéger le Magazine de la santé, une émission où il souhaite «mieux informer un public qui a le droit de comprendre».

«Mais il existe aussi une “médecine-spectacle”, ajoute-t-il. Certains médias cherchent le scandale, simplifient l’info à l’excès, par incompétence ou parti-pris. C’est encore plus grave quand cette dérive provient des médecins eux-mêmes, qui inquiètent tout le monde et se montrent très à l’aise à la télévision.»

Le médecin-présentateur va plus loin. On lui demande si les médias généralistes pourraient mieux dépasser le blanc et le noir, aller jusqu’à expliquer la notion de bénéfice-risque pour un traitement donné? «Dans notre société du “risque zéro”, les journalistes ne comprennent pas cette notion», affirme le producteur-animateur. Pour lui, la «culture du scoop» s’oppose à la pédagogie que nécessite la compréhension de cette finesse.

Une ordonnance s’impose:

«Pour rétablir une information incontestable lors de chaque “affaire”, il faudrait créer un collège d’une dizaine de sages n’ayant aucun conflit d’intérêt, représentant les autorités sanitaires, l’Ordre, l’Académie de médecine, des professionnels de terrain, etc.»

Le Dr Cymes ne mentionne pas de représentants de la presse. Il ajoute, connaisseur des contraintes journalistiques:

«Ce collège serait mobilisable immédiatement et devrait être très réactif.»

Ce n’est pas tout.

«En amont, il faudrait réformer la surveillance du médicament et faire le ménage parmi les produits inutiles.»

L’idée n’est pas mauvaise: séparer le bon grain thérapeutique de l’ivraie médicamenteuse serait de nature à prévenir bien des scandales sanitaires. Il faudrait peut-être en parler à des journalistes.

Reste l’idée du «collège des sages» du Dr Cymes. La volonté d’instaurer un contrôle (rétroactif ou, mieux, préalable) sur les informations médicales destinées au grand public n’est pas nouvelle. Elle prend corps avec Théophraste Renaudot, médecin inventeur du journalisme et du conflit d’intérêt. Depuis un bon demi-siècle, elle ressurgit à échéance régulière lorsqu’une affaire sanitaire prend de l’ampleur. Puis le soufflet retombe. Il est assez cocasse de la voir réapparaître aujourd’hui, à l’heure d’Internet. On souhaite, aux «sages», bien du courage.    

Jean-Yves Nau

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