France

Hommage à Pierre Mauroy, par Philippe Lagayette

Philippe Lagayette, mis à jour le 07.06.2013 à 19 h 30

Philippe Lagayette fut directeur du cabinet de Jacques Delors (alors ministre de l’Economie et des Finances) de 1981 à 1984.

Au siège du Parti socialiste, rue Solférino, le 7 juin 2013. REUTERS/Benoit Tessier

Au siège du Parti socialiste, rue Solférino, le 7 juin 2013. REUTERS/Benoit Tessier

Avec Pierre Mauroy disparaît non seulement un homme de cœur et un militant et acteur politique infatigable, mais aussi un homme clé de la politique française pendant plus de 20 ans.

Pierre Mauroy associait des caractéristiques rarement réunies chez un seul homme.

Militant dans son plus jeune âge (président des jeunes socialistes, fondateur des foyers Léo-Lagrange), ancré dans la SFIO du Nord de la France, maire d’une grande ville, il était une figure incontournable de la gauche des années 1970. Ses rapports avec François Mitterrand portaient la trace de cette origine. L’homme politique Mauroy n’était pas une création du nouveau Parti socialiste des années 1970. Il avait un poids particulier, visible dans leurs relations.

Ancré dans une région frontalière, au cœur de l’Europe, il était aussi un européen «naturel», un homme favorable à une France ouverte, qui sentait mieux que d’autres ce qu’aurait coûté à la France une mise à l’écart du courant européen majoritaire. Et il savait que pour l’essentiel la gauche de nos voisins européens était social-démocrate; il n’avait pas d’aversion à l’égard de la social-démocratie.

Sur le plan personnel également, c’était un homme ouvert et il émanait de sa personne affable, cultivée et curieuse un charme qui renforçait sa capacité de conviction.

Tout ceci a certainement renforcé son influence à certains moments décisifs.

En deux occasions, il a mis son poids et ses voix dans la balance pour faire de François Mitterrand le leader de la gauche: au début des années 1970 pour lui permettre de prendre la direction du Parti socialiste et à la fin des années 1970 en se ralliant à la candidature de François Mitterrand pour l’élection présidentielle.

Mais surtout, il facilita considérablement le «tournant de la rigueur» en 1983. Devenu Premier ministre en 1981, Pierre Mauroy orchestra d’abord la mise en application du programme présidentiel, sans réticence mais sans zèle jusqu’auboutiste dans le domaine économique.

Et en 1982, il était rallié à l’idée promue par Jacques Delors selon laquelle la France devait ajuster son économie (désinflation, modération de la demande, retour à la compétitivité) en parallèle avec ses voisins, si elle ne voulait pas être constamment à la traîne malgré les stimulations fugaces produites par les dévaluations. Les mesures d’ajustement prises en 1982 allaient dans le bon sens, mais avec une intensité insuffisante.

Mars 1983 fut à la fois la dernière offensive des tenants d’une «autre politique» et le moment du choix structurant pour la France de rester dans le Système monétaire européen (SME), accord entre pays européens qui permettait à l’époque une certaine stabilité des taux de change entre monnaies nationales.

Pierre Mauroy et Jacques Delors y jouèrent chacun à leur manière, un rôle décisif. Pierre Mauroy en refusant à François Mitterrand d’être le Premier ministre d’un gouvernement qui sortirait du SME: en disant, selon des sources de l’époque, «je ne sais pas conduire une voiture sur la glace».

Parallèlement, Jacques Delors définissait un nouveau programme économique de «désinflation compétitive» et négociait à Bruxelles un soutien à ce plan et un réalignement des parités de change.

Ensuite dans un gouvernement Mauroy remanié, l’alliance entre les deux hommes fut particulièrement féconde. Tous deux avaient vis-à-vis des Français un avantage lié à leurs origines: celui de ne pas parler «technocrate». Jacques Delors jouissait d’un très bon rapport avec l’opinion publique, sur la base d’une pédagogie réaliste et chaleureuse. Pierre Mauroy apportait sa légitimité au sein du Parti socialiste et de la gauche. Ainsi le «tournant de la rigueur» (le mot rigueur avait été préféré par Pierre Mauroy à austérité...) pouvait être expliqué clairement et était assumé. Lorsque Pierre Mauroy quitta Matignon en juillet 1984, la plus grande partie de l’inflexion économique était faite et l’opinion publique s’y était ralliée.

Retournant chez lui à Lille, Pierre Mauroy trouva un nouveau point d’application à sa vision du développement de la France dans l’Europe: relancer sa ville en appuyant le développement urbain sur les nouvelles connexions (TGV, Tunnel sous la Manche) qui valorisaient la position de Lille.

Le nombre et la diversité de ceux avec qui Pierre Mauroy aura œuvré font qu’il laissera une empreinte large. Mais avec le recul, on voit bien que la fermeté de ses convictions sur le fait que la France devait être un pays ouvert, participant sans ambiguïté à la construction de l’Europe, restera un trait bien visible.

Philippe Lagayette

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