Culture

«A te regarder ils s’habitueront», chronique d'une ambition au lycée Jean-Renoir de Bondy

Maxime Sassier, mis à jour le 23.05.2013 à 14 h 13

Un documentaire sur un atelier de préparation à l'entrée à Sciences-Po, diffusé vendredi sur LCP, retrace une année de cet atelier, sans commentaire, en immersion avec les acteurs de cet enseignement, élèves comme professeurs.

L'attente avant l'oral. Z’AZIMUT Films.

L'attente avant l'oral. Z’AZIMUT Films.

On connaît assez bien les ratés de l’Éducation nationale, les quelque 150.000 élèves qui sortent du système éducatif sans diplôme, la reproduction des élites et des exclusions qu’elle ne parvient pas à tempérer, voire, pire, qu’elle accentue. On connaît moins bien ses pépites, on les imagine trop rares et peu représentatives…

Le lycée Jean-Renoir de Bondy, et son atelier Sciences-po, en est une. Il est aujourd’hui le premier lycée de la région parisienne dans le classement fondé sur la valeur ajoutée qu’apportent une équipe et une pédagogie. J’ai eu la chance d’y être nommé comme professeur de philosophie en 2007 et de participer avec plaisir à cet «atelier». Là, une quarantaine d'élèves de Terminale préparent le concours spécifique que Sciences-po a ouvert à quelque 80 lycées de France dans le cadre d’une «convention d’éducation prioritaire» (CEP). Sans quota (officiel), s’interdisant de cibler des individus aux caractéristiques sociologiques ou ethniques définies, les CEP offrent une voie d’accès différente aux lycéens de zone sensible.

Ces élèves consacrent leur temps libre, et tous leurs mercredis après-midi, à un concours aussi sélectif que le concours classique. Quarante élèves mettent en danger leurs études, car c’est bien un danger pour leur niveau fragile, pour un concours qui n’en choisira qu’un ou deux, si ce n’est aucun.

Séduit par cet enthousiasme, mais aussi soucieux d’interroger la légitimité de cette politique d’ouverture initiée par Richard Descoings, j’ai eu envie d’en faire un film avec Raphaël Girardot, réalisateur de documentaires remarqués sur le monde du travail. L’école et ses expérimentations nous intéressent tous les deux depuis longtemps, nous avions le désir d’y porter le regard du cinéma. Ainsi est né le projet d'A te regarder, ils s'habitueront[1], qui retrace en 1h40, une année de cet atelier (en 2009-2010), sans commentaire, en immersion empathique avec les acteurs de cet enseignement, élèves comme professeurs. Notre intention était de questionner cette politique de discrimination positive à la française à travers le regard des élèves.

Cette année passée nous a offert bien plus que ce que nous allions y chercher: la naissance d'une réflexion sur soi et sur la société chez des des élèves de 17 ans.

En début d'année, cela commence par le choix de leur revue de presse, principal élément de leur travail. Les élèves qui doivent répondre à la question:

«Qu'est-ce qui m'intéresse?»

Les stratégies de choix sont assez touchantes. La plupart cherche une actualité qui soit un écho de leur vie. C’est ainsi que la question arabo-palestinienne, ou celle même des inégalités sociales en France les attirent, même quand ils voudraient s’en éloigner. Au-delà de ces sujets de fond, nous assistions à l’éveil de jeunes adultes. Nous filmions une prise de parole.

Enfin, vers la fin de l'année se pose la question de la bonne stratégie face à l’institution qu’est Sciences-po. Car un doute demeure dans l’esprit des enseignants comme des élèves: faut-il, pour être reçu dans le cadre de cette politique de discrimination positive, «revenir de loin», de plus loin que les autres? Faut-il être issu d’un milieu plus pauvre, plus stigmatisé? Y a-t-il, au-delà de l’exigence académique, un profil qui fait plus joli dans ce qu’ils perçoivent comme une vitrine politique de l’institution?

Cette question, si elle vient des enseignants, soucieux de leur apprendre à se mettre en scène pour réussir, devient celle des élèves. Du coup, l’atelier interroge le regard sur soi, la mise en scène, innocente ou calculée de sa propre identité. Cela n’est pas simple dans l’école républicaine, pas du tout même. Certains élèves sont de plus en plus gênés de cette «faveur» que leur fait sciences-po d’un concours différent. Un garçon, un brin provocateur, compte se présenter à l’oral d’admission, en questionnant l’injustice d’un dispositif qui, tel «l’arbre qui cache la forêt» dit-il, permet à l’institution scolaire de ne pas remettre en question la concurrence socialement biaisée qu’elle abrite.  

Le film n’offre pas à proprement parler de réponses aux questions politiques posées. Ce n’est pas un film à thèse. Le récit y dessine, en méandres, la complexité d’une prise de conscience et sort la question de la discrimination positive (et négative!) du cercle de la parole savante des sociologues de l’éducation. Ces élèves, fiers, avertis et fins stratèges ne sont pas dupes des enjeux de légitimité qui se jouent ici. Mais il s’agit d’en profiter. Et ils furent 40, cette année-là, à réussir facilement leur bac, à tenter des études et embrasser une ambition qu’ils n’auraient pas eue si «l’atelier» n’avait pas existé.

40 élèves, de toutes Terminales, bons ou mauvais, brillants ou empêchés. 40 élèves, et tout le lycée que cette ambition tire vers le haut, c’est un début qui valait la peine qu’on s’y penche!

Maxime Sassier

[1] A te regarder, ils s’habitueront sera diffusé sur LCP, une première fois le vendredi 24 mai, en deux parties (20h30 puis 23h51), dans le cadre d’une soirée sur l’égalité des chances en partenariat avec l’ACSÉ (qui a aidé le film). Une rediffusion est prévue le 25/05 à 1 heure du matin. Retourner à l'article

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