Economie

Les sophismes de Jean-Luc Mélenchon: épisode 1, les retraites

Vincent Le Biez, mis à jour le 17.05.2013 à 17 h 46

Il faut prendre au sérieux cet adversaire politique, estime Vincent Le Biez, secrétaire national de l'UMP. Cela passe par une étude de ses arguments.

Jean-Luc Mélenchon, en avril 2012 au Bataclan à Paris, pendant la campagne présidentielle. REUTERS/Jacky Naegelen

Jean-Luc Mélenchon, en avril 2012 au Bataclan à Paris, pendant la campagne présidentielle. REUTERS/Jacky Naegelen

Il faut reconnaître au moins une qualité à Jean-Luc Mélenchon: il est très solide dans son argumentation et ose mettre le débat d’idées au premier plan. A l’heure où le cynisme et la médiocrité règne parmi la classe politique, ce fait singularise le leader du Front de Gauche, quels que soient par ailleurs ses emportements et ses outrances.

Il faut prendre Jean-Luc Mélenchon au sérieux

Plutôt que de donner à tous prix à l’opinion ce qu’elle semble demander, Jean-Luc Mélenchon croit à la logique de l’offre en politique (à défaut de croire à la politique de l’offre en matière économique), c’est-à-dire d’imposer dans le débat public des propositions structurées. En cela, il est tout sauf un démagogue et préfère sans doute mille fois convaincre que flatter. On peut même dire qu’il est l’illustration même que le populisme (qu’il revendique mezzo voce) et la démagogie sont deux phénomènes radicalement différents.

Ce tropisme pour l’argumentation, fort peu partagé par ses adversaires politiques et par les journalistes, lui permet le plus souvent de ne faire qu’une bouchée de ses contradicteurs sur les plateaux de télévision. Ses récents passages dans On n’est pas couché et dans Des Paroles et des Actes ont montré que ni Laurent Ruquier, ni Aymeric Caron, ni Natacha Polony, ni François Lenglet, ni encore Jacques Attali[1] n’ont été à la hauteur de la tâche, seul Benoist Apparu s’est montré quelque peu pugnace.

Pourtant, nombreux sont les sophismes ou les erreurs commis par Jean-Luc Mélenchon, selon que l’on estime qu’il est ou pas sincère dans ses convictions. Il est donc plus que jamais nécessaire de prendre au sérieux cet adversaire politique et de porter la contre-attaque.

Faut-il travailler plus longtemps si l’on vit plus longtemps?

Lors de sa prestation remarquée dans l’émission de France 2 Des Paroles et des Actes le 25 avril 2013, Jean-Luc Mélenchon vient à parler de la retraite par répartition.


Jean-Luc Mélenchon à "Des paroles et des actes... par lepartidegauche

Il qualifie de «théorème à la noix» le fait que vivre plus longtemps doit amener à travailler plus longtemps et réclame au journaliste économique François Lenglet qui l’interroge son fameux tableau montrant l’évolution depuis 1975 du nombre d’actifs par retraité.

Ce ratio passe en effet de 3,14 en 1974 à 1,41 en 2010 et illustre le fait que la ponction opérée sur les actifs pour financer les retraites devient de moins en moins soutenable et appelle donc des réformes structurelles comme l’allongement de la durée de cotisation ou le report de l’âge légal.

Que nenni, s’exclame Jean-Luc Mélenchon, car en parallèle de cette évolution démographique, il y a eu beaucoup de création de richesses en France sur la même période, un doublement entre 1980 et aujourd’hui, ce qui rend parfaitement soutenable le régime de retraite par répartition avec un départ à 60 ans.

L’idée semble séduisante, elle comporte toutefois un vice notoire: si la richesse produite a considérablement augmenté en France ces dernières années, il en va de même des niveaux de consommation. Parler de niveaux absolus de richesse n’a pas véritablement de sens, seuls comptent les niveaux relatifs: plus une société devient riche, plus les exigences de niveau de vie de ses membres deviennent élevées.

Le bon indicateur de soutenabilité d’un régime de retraite par capitalisation est donc bien la fraction du salaire des actifs que l’on prélève pour financer les pensions des retraités. Maîtriser cette fraction peut être obtenu de deux façons et de deux seules: soit en jouant sur le rapport entre les revenus moyens des retraités et ceux des actifs (en particulier le taux de remplacement), soit en jouant sur le rapport entre le nombre d’actifs et le nombre de retraités (c’est-à-dire sur l’âge effectif de départ en retraite).

Dans un contexte d’allongement de l’espérance de vie, une réforme structurelle est donc inévitable et doit certainement jouer sur les deux leviers à la fois: appauvrir relativement les retraités par rapport aux actifs (en garantissant toutefois le niveau des petites pensions) et faire en sorte que les actifs travaillent plus longtemps. Toute autre solution revient à sacrifier la génération actuellement au travail, c’est-à-dire celle qui affronte déjà de plein fouet la crise économique et qui fait face à une montagne de dettes en grande partie léguée par la génération précédente. Le reste n’est qu’incantation et magie noire!

Transforme-t-on des retraités en chômeurs?

Après avoir contesté la nécessité d’une réforme structurelle de la retraite par répartition à titre principal, Jean-Luc Mélenchon essaye de montrer, à titre subsidiaire, qu’une telle réforme ne peut conduire qu’à augmenter le nombre de chômeurs.

Son raisonnement est simple: puisque l’essentiel des personnes de plus de 55 ans sont déjà au chômage, augmenter la durée de cotisation ou reporter l’âge légal ne fait que transformer des retraités en chômeurs, ce qui est une politique de Shadock pour l’équilibre global des comptes sociaux.

Cet argument ne tient pas debout quand on regarde les chiffres de l’Insee. On y voit qu’au dernier trimestre 2012 la tranche des 55-64 ans est celle qui connaît le taux de chômage le plus bas et surtout on y lit:

«Le taux d’emploi des 15–64 ans augmente de 0,2 point au quatrième trimestre 2012, s’établissant à 64,1%. Ce rebond provient de la forte hausse du taux d’emploi des 50-64 ans qui progresse de 0,5 point au quatrième trimestre (+2,1 points sur un an).»

Bref, les dernières réformes des retraites contribuent bien à augmenter le taux d’emploi des seniors malgré la conjoncture difficile.

Plutôt que de (se?) tromper ainsi sur les chiffres, Jean-Luc Mélenchon aurait pu utiliser un autre argument, assez répandu, qui consiste à dire qu’en faisant travailler les seniors plus longtemps, on ne libère pas de place pour les jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Cet argument souffre une double faiblesse.

Tout d’abord, il n’y a guère que François Hollande, avec son contrat de génération, pour croire que quand un jeune arrive dans une entreprise il vient remplacer un senior. Les choses sont beaucoup moins schématiques et doivent intégrer la notion de déroulement de carrière et de montée progressive en compétence.

Ensuite, on reconnaît bien là un argument malthusien, déjà employé pour justifier la diminution du temps de travail, qui consiste à affirmer qu’il existe un stock de travail donné pour le pays qu’il convient de se partager. On comprend mal cependant qui ou quoi viendrait fixer ce stock. Le chômage restant fort heureusement minoritaire (11% en France aujourd’hui), il semble que ce stock s’ajuste, comme par enchantement, sur la population active...

Ces raisonnements se situent, bien entendu, dans l’horizon du moyen terme, le drame de la pensée malthusienne étant qu’elle est en partie vraie à très court terme. En effet, à structure donnée de l’économie, tout choc externe venant augmenter le nombre de personnes arrivant sur le marché du travail ou réduire le nombre de personnes en sortant peut conduire à une augmentation conjoncturelle du chômage, surtout en situation de crise économique.

Au-delà des écarts de compétitivité entre nos deux économies, les évolutions contrastées des taux de chômage entre la France et l’Allemagne ces dernières années s’expliquent ainsi pour partie par des situations démographiques totalement différentes. Mais il ne faut surtout pas céder à ces sirènes malthusiennes, sous peine d’hypothéquer le proche avenir pour le compte du présent immédiat, comme vient nous le rappeler chaque jour la catastrophique réforme des 35h.

Par ailleurs, d’un point de vue keynésien, une réforme des retraites présente l’avantage d’améliorer la situation projetée de nos finances publiques sans avoir d’effet récessif puisqu’elle s’applique progressivement.

En affirmant que notre système de retraites par répartition n’a pas besoin de réforme structurelle, Jean-Luc Mélenchon se trompe lui-même et trompe les Français. Plutôt que de nier la nécessité d’équilibrer les comptes de notre système social, il ferait mieux de réclamer qu’une telle réforme mette également à contribution les retraités (et pas seulement les actifs comme l’a fait la droite en 2010) au nom de l’équilibre inter-générationnel.

Vincent Le Biez

[1] Cofondateur de Slate.fr. Retourner à la tribune

Vincent Le Biez
Vincent Le Biez (19 articles)
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