Monde

Que construisent les Brics?

Carroll Bogert, mis à jour le 19.04.2013 à 13 h 09

Cette curieuse coalition a été formée pour déplacer la dynamique de l’économie mondiale. Est-elle en passe de devenir un outil politique pour autocrate?

Un chantier dans le Sichuan, en 2008. REUTERS

Un chantier dans le Sichuan, en 2008. REUTERS

Les Chinois les appellent jin zhuan, ou brique dorée. Les Russes ont suggéré de les appeler briuki, acronyme signifiant pantalon en russe. Et quid de ce S ambigu? A l’origine, il ne faisait que marquer le pluriel de ce groupe d’économies émergentes: le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, pays où un analyste de Goldman Sachs recommandait chaudement de davantage investir. Aujourd’hui, il désigne l’Afrique du Sud, qui a rejoint le groupe en 2010 même si son économie est grosso-modo de l’ordre de celle de la sixième plus grande province de Chine.

Qu’est-ce que cette chose appelée Brics? Le sommet organisé dans la ville sud-africaine de Durban a donné naissance à de grands projets; une nouvelle banque de développement et un nouveau fonds de stabilisation monétaire, sans beaucoup plus de précisions. On y a également entendu des appels à «réformer» le Conseil de sécurité des Nations unies, comprendre le vieil ordre mondial, où les membres des Brics ne disposant pas d’un siège permanent ont très envie d’en obtenir un (la Russie et la Chine n’ont rien promis). Les Brics pourraient être, comme l'affirme un récent document «de synthèse» du Kremlin, «l’un des événements géopolitiques les plus significatifs ayant marqué le début du siècle nouveau». Cela reste à voir.

On peut aisément comprendre que certaines des économies à la croissance la plus rapide du monde désirent modifier une architecture financière internationale datant de plus de 60 ans. Les Brics représentent environ 45% de la population mondiale et presque un quart de sa production brute (tout en sachant que l’économie chinoise dépasse à elle seule les quatre autres réunies). Leur principal objectif est d’avoir davantage leur mot à dire dans gestion de l’économie mondiale.

Absents sur la Syrie

Ce que les Brics représentent politiquement est moins clair. Mettre en place une grande banque toute neuve destinée à distribuer des subsides est bien plus facile que de trouver la réaction adaptée devant une crise aussi désespérée que celle qui se déroule en Syrie. Et dans ce test de leadership mondial, où tant de voix se sont élevées pour critiquer les puissances internationales en place, à Durban les Brics se sont misérablement pris les pieds dans le tapis.

Ils étaient obligés d’aborder le sujet. D’une part le président syrien Bachar el-Assad a appelé les Brics à l’aide pour négocier la paix, et d’autre part des dizaines d’organisations de la société civile, y compris Human Rights Watch, ont écrit pour presser les Brics de dénoncer le massacre des civils et le recours aux munitions à fragmentation et aux bombes incendiaires, largement utilisées par le gouvernement syrien.

Le résultat? Côté positif, au moins les Brics ne se sont-ils pas rangés aux côtés d’Assad. Mais leur communiqué final exprimait mollement la même «profonde inquiétude» que l’année dernière, lorsque le nombre de morts se montait à 9.000 personnes. On en est à plus de 70.000 aujourd’hui.

Les Brics ont certes appelé à ce qu’un accès «immédiat, sécurisé, total et sans entraves» soit réservé aux organisations humanitaires. Mais ils ont esquivé une question critique, à savoir comment s’assurer que les agences de l’ONU pourront traverser les frontières syriennes pour aider des millions de personnes dans le besoin. Le gouvernement syrien a pour l’instant interdit aux agences de l’ONU d’opérer dans les zones tenues par l’opposition, et les Russes et les Chinois ont empêché le Conseil de sécurité de faire pression sur Assad pour en ouvrir l’accès.

S’ils veulent que leur déclaration au sujet de la Syrie serve à quelque chose, les Brics devront intimider Assad pour qu’il laisse l’aide humanitaire passer directement la frontière. Ce qui peut nécessiter une déclaration du Conseil de sécurité. Apparemment, le vieil ordre mondial a encore son importance.

Dans les coulisses de la diplomatie internationale, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud sont une cible facile de flatterie. Il y a deux ans, tous trois ont fait un passage de deux ans au Conseil de sécurité, ce qui a contribué à consolider leur statut de voix qui comptent. En février, les Brésiliens s’accrochaient encore aux «Ibsa» [Inde, Brésil, Afrique du Sud], terme inventé il y a dix ans par leur ancien président, les qualifiant «d’encore plus ambitieux que les Brics». Les Ibsa tiendront leur propre sommet un peu plus tard cette année, en Inde.

Le poids de la Chine et de la Russie

En tant que groupe composé de démocraties où les médias sont libres, on pourrait attendre des Ibsa qu’ils résistent au chant des sirènes de la Chine et de la Russie répressives. Mais le vote de 2011 du Conseil de sécurité qui a débouché sur une intervention en Libye leur a fait passer l’envie de couvrir de nouveau une intervention militaire occidentale.

Le président sud-africain Jacob Zuma a été sévèrement critiqué par son propre parti, l’African National Congress, pour avoir soutenu une campagne occidentale ayant contribué à la chute de Kadhafi; la réaction en Inde et au Brésil a été tout aussi négative. Alors pour la Syrie, les Ibsa marchent sur des œufs. Ce qui convient parfaitement à la Chine et à la Russie.

Pour avoir un aperçu des inclinations politiques des Brics, nul besoin de regarder plus loin que le sommet lui-même. Contrairement aux sommets du G8, aux conférences sur le réchauffement climatique et, à peu de choses près, à tous les grands rassemblements internationaux actuels, les Brics ont refusé lors de leur réunion d’admettre le moindre représentant d’ONG. Au moment même où le président russe Vladimir Poutine appelait les Brics à adopter «une approche commune sur une vaste gamme de sujets politiques et économiques», à Moscou les autorités «inspectaient» les bureaux de Human Rights Watch et de Transparency International.

D’innombrables autres ONG du pays avaient connu le même sort quelques jours auparavant. Poutine dirige la pire répression de la société civile depuis la chute de l’Union soviétique il y a plus de 20 ans. Il n’a aucune envie de voir de belliqueux activistes d’ONG dans la salle lors d’un sommet des Brics.

Sans la société civile pour faire du tapage en coulisses, il ne restait que les journalistes pour poser les questions qui dérangent. Mais cela n’avait rien d’évident. Les régimes chinois et russes s’étaient déplacés avec leurs propres médias à leur solde. Les «conférences de presse» à Durban cette semaine-là n’ont été que des comédies où les dirigeants lisaient des déclarations préparées à l’avance avant de sortir sans répondre à la moindre question.

Lorsque j’ai crié une question à Poutine pour savoir s’il soutiendrait une résolution du Conseil de sécurité permettant à l’aide humanitaire de passer directement la frontière jusqu’en Syrie, il a observé un moment de silence et a esquissé un sourire. Puis il a répondu: «Nous allons y réfléchir

Carroll Bogert

Traduit par Bérengère Viennot

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