Monde

Margaret Thatcher, femme des années 80 et femme du siècle

Denis MacShane, mis à jour le 09.04.2013 à 7 h 13

Une tribune de Denis MacShane, ancien ministre britannique des affaires européennes.

Les photographes qui ont suivi Thatcher lors de la campagne électorale de 1987 lui remette un tee-shirt, en juin 1987. REUTERS/Denis Paquin

Les photographes qui ont suivi Thatcher lors de la campagne électorale de 1987 lui remette un tee-shirt, en juin 1987. REUTERS/Denis Paquin

Margaret Thatcher fut l'un des dirigeants britannique et européen les plus puissants de toute l'histoire nationale et continentale en temps de paix. D'un même mouvement, elle sut incarner et transformer le XXe siècle. Elle hérita d'une nation aussi acculée que la France l’était en 1958. Pour la Grande-Bretagne, les années 1970 ont été une décennie perdue. L’État ne savait plus quoi faire. 

L'industrie se voyait paralysée par des grèves incessantes mettant régulièrement à l'arrêt les transports, quand elles ne causaient pas d'interminables coupures de courant. Les syndicats les plus bêtes du monde refusaient tout compromis. Et quand les fossoyeurs municipaux décidèrent de baisser leurs pelles et de faire eux aussi grève, même les morts furent privés de sépulture.

Les ministres travaillistes, à l'instar de leurs homologues français sous la IVe République, n'avaient rien appris ni rien oublié. Mme Thatcher n'était pas de Gaulle, mais elle transforma son pays aussi profondément que lui le sien. Et de même que la génération 1968 a fini par comprendre que le Président qu'elle détestait tant possédaient certaines qualités nécessaires aux chapitres de l'histoire restant à écrire, la contribution de Margaret Thatcher ne sera pas éternellement considérée sous un œil négatif.

Elle préférait la City aux usines, le sud au nord, et Ronald Reagan à François Mitterrand

Elle fut une guerrière, jamais une guérisseuse. Une Amazone, pas une pacificatrice. Pour elle, la politique se faisait dans le sturm und drang de Wagner, pas avec la petite musique de Mozart. Elle savait quels étaient ses ennemis et savait comment les combattre. Elle déclara la guerre au communisme, au socialisme et aux syndicats qui refusaient les compromis à la nordique ou à l'allemande. Elle transforma l'économie en vendant des compagnies alors aux mains de l’État, comme British Airways ou les secteurs de l'eau et de la sidérurgie. Elle préférait la City aux usines, le sud au nord, et Ronald Reagan à François Mitterrand.

Quand la junte fasciste et antisémite argentine envahit les Malouines, elle balaya les craintes des généraux et des amiraux qui voyaient dans ces îles des territoires trop isolés dans l'Atlantique sud pour être reconquis, et elle réussit à les récupérer. Dans cette opération, elle alla à l'encontre des États-Unis: en première intention, Washington avait préféré plier devant la junte de Buenos Aires. Cette humiliation des généraux et des colonels argentins fit éclater d'un seul coup toutes les prétentions politiques des armées sud-américaines – par la suite, la voie était ouverte pour un retour de la démocratie en Amérique Latine.

Elle ne prit jamais la peine de lire la presse. Un jour, sa directrice de la communication m'avait expliqué que si jamais elle informait Mme Thatcher d'un article intéressant publié dans les pages opinions du Times, elle ne savait même pas à quel niveau ouvrir le journal. «La presse me sera toujours hostile, pourquoi donc me fatiguer à la lire?», a-t-elle déclaré.

Pertes et profits

Mais sur tous les sujets, elle dévorait livres et documents et était toujours plus au fait que les ministres ou les fonctionnaires en charge de telle ou telle question. Quand François Mitterrand lui demanda comment elle réussissait à être autant choyée par les médias, elle lui répondit: «C'est facile, François, j'ai baissé les impôts que payent les journalistes».

Si vous étiez pauvre quand elle est arrivée au pouvoir, ou dépendiez des subsides de l’État pour payer une nouvelle école ou un nouvel hôpital, alors vous dû souffrir des années Thatcher. Mais si vous aviez un emploi, y compris dans le secteur public, et que vous étiez propriétaire d'une maison, alors votre vie s'est améliorée. Vous avez vu votre salaire augmenter, votre bien prendre de la valeur.

Les prêts pour vous payer une nouvelle voiture ou un gîte en Dordogne sont devenus plus accessibles. La génération 1968 n'a pas cessé de se plaindre de Mme Thatcher, mais sa vie fut bien meilleure sous son règne que pendant celui de l'inepte gouvernement travailliste qui la précéda.

Sous Mme Thatcher, la gauche que formaient le Parti travailliste et les syndicats a souffert. Mais la gauche des industries culturelles, des universités et des médias a pu tirer son épingle du jeu. Elle n'a pas remporté trois élections de suite par hasard. Elle était une fine stratège politique, capable d'exploiter les faiblesses d'un opposant. 

La décennie de la liberté

Aux temps d'exception, une femme d'exception. Quand Maggie est arrivée au pouvoir, les Trente Glorieuses s'essoufflaient. Elle sut former une alliance idéologique mondiale avec Ronald Reagan. Moins d’État, davantage de liberté économique. Moins d'avantages acquis, davantage de chaînes de télé et de radio. A la fin de la décennie thatchéro-reaganienne, le communisme soviétique était mort, le communisme chinois était devenu capitaliste, l'apartheid était aboli et tous les présidents d'Amérique Latine étaient des civils élus démocratiquement.

Thatcher et Reagan n'en sont pas les premiers responsables. Les ouvriers polonais de Solidarność, les syndicats menés par Lula et les travailleurs noirs d'Afrique du Sud en sont les principaux architectes. Mais les années 1980 furent la décennie de liberté du XXe siècle – liberté politique, économique, culturelle, sociale, un temps où les gays sortaient du placard et où les noirs entraient en politique –, des libertés rendues possibles davantage par la droite que par la gauche.    

Sans oublier l'Europe. Au départ, Mme Thatcher était une fervente européiste. Elle ratifia l'Acte Unique Européen. Soutint Jacques Delors à la présidence de la Commission Européenne. Et même en obtenant son rabais britannique, elle multiplia par quatre la contribution monétaire de la Grande-Bretagne à l'Europe. Avant de changer. S'il y a une cause dans laquelle Mme T. a cru corps et âme pendant les 23 années qui se sont écoulées depuis sa démission forcée, c'est bien que l'Europe et la Grande-Bretagne devenaient de moins en moins compatibles. 

L'Europe en héritage

Dans son livre Statecraft, publié en 2002, elle en appelait à une renégociation des termes de l'adhésion britannique à l'Europe, pour lui permettre de sortir des politiques agricole, halieutique, étrangère et de sécurité communes, et de reprendre le contrôle de sa politique commerciale. Elle déclara l'UE «fondamentalement irréformable» et écrivit «On dit souvent qu'il est impensable de voir la Grande-Bretagne quitter l'Union européenne. Mais s'interdire une telle pensée, voilà un piètre substitut intellectuel». 

Aujourd'hui, le Premier Ministre David Cameron et tous les membres de son cabinet de moins de 60 ans sont des enfants de Mme Thatcher. Ils sont entrés en politiques en tant que disciples de la Dame de fer, ils ont mûri sous son influence et en ont fait leur modèle. La Grande-Bretagne est proche de la porte de sortie de l'Europe. Et ce pourrait bien être l'héritage de Mme Thatcher. David Cameron est à la fois l'héritier et le prisonnier du thatchérisme. Il ne peut prétendre à ses réussites économiques. Il n'y a plus rien à privatiser. Les syndicats britanniques sont moribonds. Il n'a aucun partenaire à Washington. Mais il peut poursuivre sa campagne contre l'Europe. Si la Grande-Bretagne sort de l'Europe après un référendum annoncé par David Cameron, Margaret Thatcher tiendra là son ultime victoire.

Denis MacShane

Traduit par Peggy Sastre

Denis MacShane est un ancien ministre britannique des affaires européennes.

Denis MacShane
Denis MacShane (8 articles)
Ex-député travailliste, ancien ministre britannique des Affaires européennes.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte