Economie

L'euro entraîne l'Europe à sa perte

Daniel Altman, mis à jour le 03.04.2013 à 18 h 16

Même si la guerre ne se profile pas encore à l’horizon, diviser la zone euro maintenant serait toujours mieux que d’avoir à en ramasser les morceaux plus tard.

REUTERS/Michael Buholzer

REUTERS/Michael Buholzer

Pour l’Union européenne, la belle époque a-t-elle déjà pris fin? Il y a à peine quelques mois, après avoir reçu le prix Nobel de la paix, elle pouvait encore se vanter de n’avoir connu aucun conflit majeur pendant des dizaines d’années, d’avoir accueilli les anciens Etats satellites soviétiques, et d’avoir développé un commerce intérieur en plein essor. Mais de nos jours, la plus grosse erreur que l’UE a commise, l’euro, menace de diviser l’Union.

En 1999, les différentes monnaies fortes présentes dans le nord de l’Europe ont fusionné avec les monnaies moins solides du sud pour former une toute nouvelle devise censée être plus forte que toutes celles qu’elle remplaçait. Sous le joug de la Banque centrale européenne (BCE) de Francfort, l’euro avait pour objectif de devenir une monnaie de réserve capable de rivaliser avec le dollar, ce qu’il a fait. Et même si les pays du nord de l’Europe, réputés prudents, n’ont pas toujours su maîtriser leur déficit, ils ont tout de même réussi à survivre au pire de la récession mondiale. Cependant, la prodigalité des pays du sud et leurs systèmes bancaires défectueux ont créé un foyer de crise qui s’étend sur plus de 3.700km, de Lisbonne à Nicosie.

Ces crises auraient pu être contenues bien plus rapidement si les pays concernés (la Grèce, le Portugal, l’Espagne, et maintenant Chypre, bientôt la Slovénie, et peut-être même l’Italie, pour la deuxième fois) avaient conservé leur propre monnaie. Mais tous utilisent l’euro, ce qui signifie que leur politique monétaire se décide à Francfort, au sein de la BCE. Au lieu de dévaluer leurs monnaies pour stimuler leur commerce d’exportation et faciliter le remboursement de leurs dettes, tous ces pays ont dû subir l’austérité fiscale, la déflation, et surtout, dans le cas de Chypre, la perte de capitaux.

Les Européens du sud sont mécontents, et ça se comprend. En effet, les affronts quotidiens qu’ils subissent à cause de leur calvaire économique seraient déjà suffisamment graves s’ils venaient de l’intérieur. Mais les pays du sud ont aussi l’impression agaçante que les bureaucrates et les politiciens de Francfort, Bruxelles, et autres capitales européennes sont à l’origine de leurs difficultés. Il n’y a pas si longtemps, certains de ces bureaucrates et politiciens convainquaient les pays du sud d’adopter l’euro, tout en ayant parfaitement conscience de leurs situations fiscales parfois douteuses.

La montée des extrêmes

Des opérateurs rusés n’ont pas hésité à exploiter ce climat d’hypocrisie et de privation économique, sans omettre une part généreuse de résonance historique. Les partis aux extrêmes de l’échiquier politique ont gagné des adhérents et le nationalisme est devenu un courant fort aussi bien à gauche qu’à droite. Ainsi, dans la plupart des pays du sud de l’Europe, l’équilibre des pouvoirs politiques a commencé à se fissurer.

Pour avoir une bonne idée de la gravité de cette fissure, on peut recourir à l’Indice de Herfindahl, que les économistes utilisent pour mesurer la part de marché que les entreprises représentent dans une industrie donnée. Lorsqu’on l’applique à un parlement, l’index prend en compte les sièges qu’occupent les différents partis; les valeurs les plus élevées indiquent une concentration de pouvoir plus forte.

Voilà comment l’index a évolué dans les pays du sud de l’Europe qui ont imposé l’austérité après que la crise économique mondiale a commencé en automne 2008 (quand c’est nécessaire, la Chambre basse du parlement est également mesurée):

Dans ces quatre pays, la concentration de pouvoir qui a suivi des restrictions budgétaires dans le secteur public et ou d’autres mesures d’austérité a chuté. Les partis des extrêmes ont gagné du pouvoir aussi bien à gauche qu’à droite, du parti ultranationaliste de l’Aube Dorée en Grèce au parti séparatiste basque de gauche de l’Amaiur en Espagne. Naturellement, les partis centristes qui sont au pouvoir ont répliqué devant la menace des partis des bordures de l’échiquier politique. En Espagne, par exemple, le Parti populaire est en train de légaliser la corrida dans tout le pays, en exaspérant les Catalans et les Canariens qui avaient rendu cette pratique illégale.

Les répercussions politiques des imperfections de l’euro ne se limitent pas au sud de l’Europe: en Angleterre, le Parti conservateur a fait appel à toute sa rhétorique eurosceptique en réponse à l’augmentation de pouvoir des partis qui sont opposés à l’appartenance du pays à l’Union européenne. En Allemagne, bien que le pays soit un véritable pivot pour la zone euro, un nouveau parti a proposé d’abandonner la monnaie commune tout en restant un membre de l’union politique.

Fin mars, Jorgo Chatzimarkakis, un membre allemand du Parlement européen d’origine grecque, a affirmé que Bruxelles et Francfort avaient déjà réveillé les «démons nationalistes» de l’Europe. Pour sauver l’euro et l’union, il a proposé de remplacer l’austérité par la «solidarité» en organisant une grande redistribution au profit des pays en crise. Pourtant, et même si certains pays du nord de l’Europe ont déjà contribué aux subventions apportées aux pays du sud dans le budget interne de l’Union européenne, ce genre de geste de solidarité ne fait pas l’unanimité, surtout parce que les pays du sud sont considérés responsables de leurs propres problèmes.

Le mieux n'est pas à venir

Sur le long terme, ces problèmes ne vont faire que s’aggraver. Au sud, les gouvernements ont lourdement augmenté les obligations de pension pour les futurs retraités, et n’encouragent pas vraiment l’entreprenariat et l’innovation. De manière générale, les habitants du sud de l’Europe rencontrent des risques plus importants et des opportunités moins nombreuses que leurs voisins du nord. Même si l’euro survit à la crise actuelle, ses chances de succès vont continuer à s’affaiblir. 

Comme je l’ai précédemment écrit ici, l’euro était censé rapprocher les pays de l’Union européenne, en facilitant le commerce et en synchronisant leurs décisions économiques. Mais parce que l’euro a également allongé et aggravé les crises économiques, il a créé une opportunité pour ceux qui sont opposés aux principes fondateurs d’égalitarisme et de respect mutuel de l’Union de faire entendre leur voix.

Un de mes anciens conseillers académiques, Martin Feldstein, avait prédit en 1997 que l’euro «changera(it) la face politique de l’Europe d’une manière qui pourrait conduire à des conflits». Il ajoutait:

«L’idée d’une guerre intra-européenne est répugnante mais pas impossible. Les conflits à propos des politiques économiques et l’interférence de la souveraineté nationale pourraient renforcer de vieilles animosités fondées sur l’Histoire, la nationalité, et la religion.»

Même si la guerre ne se profile pas encore à l’horizon, diviser la zone euro maintenant serait toujours mieux que d’avoir à en ramasser les morceaux plus tard.

Daniel Altman

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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