France

Corse: à l'Etat de prendre sa part

Antoine Graziani, mis à jour le 27.03.2013 à 15 h 11

La période actuelle, marquée par l'assassinat de «personnalités» a été précédée par une violence politique ininterrompue de plus de trente années. Et à la violence des nationalistes a répondu une violence d’Etat et surtout des pratiques d’Etat peu claires.

Ajaccio / Charles Platiau. REUTERS

Ajaccio / Charles Platiau. REUTERS

La Corse a connu, au cours de l’année 2012, une vingtaine d’assassinats, c’est-à-dire pratiquement autant que l’agglomération marseillaise, une situation qui a fait qualifier l’île de «plus criminogène en Europe», proportionnellement à sa population bien entendu. A ces faits déjà très graves s’est ajoutée la présence au milieu des victimes de personnalités de la société civile, comme l’ancien bâtonnier des avocats ajacciens Antoine Sollacaro ou le président de la Chambre de commerce et d’industrie Jacques Nacer. Des faits que l’on a abusivement présentés comme des «règlements de compte».

Enfin, depuis une trentaine d’années, le nombre des assassinats liés à ce que l’on nomme le grand banditisme –qui ont pour caractéristiques principales leur sauvagerie (présence lors des crimes de tiers, femmes ou enfants; des actes commis en public, avec acharnement et des armes de très gros calibres), l’étonnante méticulosité avec laquelle ils sont commis (ils impliquent un nombre important de comparses) et un taux d’élucidation proche de zéro (Corse-Matin a proposé une liste de 85 assassinats récents dont un seul avait fait l’objet d’un procès)– est très important alors même que d’autres types d’assassinats plus traditionnels (meurtres de parents ou de conjoints; meurtres commis à sang chaud, à la suite d’altercations ou de bagarres, etc.) diminue. Car, il convient de le dire: 20 meurtres, c’est malgré tout une avancée, si on compare ce chiffre à celui des années 1970 ou 1980. On était alors autour de 40. Et bien entendu au temps où la vendetta faisait rage dans l’île (250 assassinats pour 200.000 habitants en 1848).

Ces crimes apparaissent comme des révélateurs de la société insulaire moderne. Trois types de motifs sont mis en avant pour les expliquer: en premier lieu la drogue; en deux la spéculation immobilière et en trois les travaux publics, les deux derniers ayant pour corollaire actif un certain niveau de corruption. Un cocktail qui pour être détonnant n’explique pas la forme très violente prise dans la société insulaire, car l’on peut rencontrer ces mêmes éléments en bien d’autres endroits en France.

Pourquoi ce déchaînement?

Après tout, de la drogue circule tout aussi largement, sinon plus, ailleurs; la Corse a récemment connu une très importante flambée de constructions, particulièrement sur un littoral relativement préservé jusqu’alors, mais la pression immobilière touche bien d’autres régions littorales; et les travaux publics avec leur accompagnement d’appels d’offres plus ou moins bidons et de personnages politiques corrompus ne sont pas l’apanage de la Corse.

Si Dominique Bucchini, président de l'Assemblée de Corse, a raison d’expliquer par «le fric, le fric et le fric» la dernière flambée d’assassinats qu’a connue l’île, il faut bien que d’autres éléments s’en mêlent pour expliquer un tel déchaînement.

Il nous faut d’abord noter que ces événements des dix dernières années ont été précédés par une violence politique ininterrompue de plus de trente années. Non que nous fassions nôtre l’idée chère à certains journalistes parisiens d’une construction nationalo-mafieuse, mais aucune société ne peut sortir totalement indemne d’une épreuve pareille. D’autant qu’à la violence des nationalistes a répondu une violence d’Etat et surtout des pratiques d’Etat peu claires.

Il est aisé de rappeler que tel ou tel voyou est passé plus ou moins longtemps dans les rangs nationalistes, de relever que certains parmi les plus grands pourfendeurs de la bétonisation du littoral sont devenus eux-mêmes promoteurs immobiliers ou exploitent des sociétés de service dans le domaine du tourisme ou encore de noter qu’un certain nombre de protagonistes actuels sont les enfants de tel ou tel militant connu des années 1970 ou 1980.

Mais aucun homme politique n’a eu à rendre de compte pour la mascarade de Tralonca, à l’origine pourtant de l’assassinat du préfet Claude Erignac, ni pour avoir un temps privilégié la Brise de Mer dans la lutte contre la violence nationaliste, comme l’a rappelé Manuel Valls. Quel Corse a oublié la cérémonie d’installation par le ministre Chevènement du préfet Bonnet, «the right man in the right place»?

Ou la déclaration de Michèle Alliot-Marie selon laquelle à partir du moment où ils se tuent entre eux...? Ou la visite du ministre Lefebvre dans une propriété qualifiée de «modèle touristique», entouré de people, alors même que le «propriétaire» de l’endroit affirme bénéficier d’un bail oral de l’ancien propriétaire et peut déclarer dans Corse-Matin que Richard Casanova, un des barons de la Brise de Mer, détenteur d’un passe permettant l’accès dans son complexe, était son ami?

Dans ce cadre, l’existence non discutée d’un grand banditisme corse, lié à des intérêts continentaux voire internationaux –certains meurtres effectués en Corse sont liés à des conflits d’intérêts lointains, comme des affaires de jeu en Afrique ou à Paris, des affaires de machines à sous ou de drogue à Marseille–, implique des réponses appropriées. Son impact sur différents secteurs économiques insulaires n’est pas discutable et il n’est pas tolérable, même en période de crise, de refuser de le prendre en compte.

Un pôle financier sans résultat

Après tout, comme cela ressort des nombreuses réunions de la «Commission violence» heureusement tenues depuis bientôt deux ans par les chefs de groupe de l’Assemblée de Corse, il est relativement aisé en recoupant un certain nombre de données de se rendre compte qu’une entreprise qui avait quatre brouettes et un camion ne peut pas être devenue du jour au lendemain une entreprise de BTP dotée d’un important matériel flambant neuf et soumissionnant de gros chantiers.

Le problème, c’est qu’on a eu en Corse très tôt un pôle financier mais que celui-ci n’a à ce jour rien mis au jour sinon une escroquerie au Crédit Agricole, très médiatisée, dont le procès s’est achevé par une ribambelle d’acquittements, qu’on n’a pas cessé de diminuer le nombre des juges et des enquêteurs et que la crise actuelle n’est pas faite pour faire évoluer en bien cette situation. Sans compter l’emploi de moyens peu satisfaisants du point de vue du droit par une juridiction –la JIRS- qui paraît tout droit sortie des constructions exceptionnelles qui ont fleuri notamment dans le droit italien pour combattre les Brigades Rouges et la Mafia.

A ceux qui soutiennent que la loi des pentiti a permis de réduire l’impact de la Mafia sur la société sicilienne, il convient quand même de rappeler l’ultime procès autour du juge Paolo Borsellino, où l’on juge les faux témoignages de ces mêmes pentiti...

Les prises de position des différentes autorités religieuses, politiques et morales dans le domaine de la violence ont été nombreuses ces dernières années. Elles ont remplacé celles qui condamnaient tel ou tel attentat dans les années 1970-1990 et s’appuient comme toujours sur les leviers qui restent à leur disposition: l’éducation, la formation, la morale, les valeurs... Elles ne sont pas suffisantes. Elles pourraient même au final s’avérer contre-productives, si la société insulaire considérait qu’elles ne débouchent sur rien de concret et si l’Etat ne produisait pas sa part. Car lui seul est à même de mener à bien l’inévitable et nécessaire répression.

Antoine Graziani

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