Economie

Des dangers du scientisme en économie

Vincent Le Biez, mis à jour le 31.03.2013 à 9 h 00

Plutôt que d’imiter les physiciens, les économistes feraient mieux de s’inspirer de l’approche des historiens.

Chemistry bottles with liquid inside / zhouxuan12345678 via FlickrCC Licence by

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La droite libérale se réfère volontiers à la pensée de Friedrich Hayek, l'économiste autrichien grand pourfendeur du socialisme et de l’étatisme, mais l'a-t-elle bien lu jusqu’au bout?

En effet, avant d’être un grand penseur libéral, Hayek est un intellectuel critique qui a remis fondamentalement en cause l’approche scientiste qui ne cesse de se développer dans les sciences sociales, et dans l’économie en particulier.

Devant un parterre médusé de «confrères», il n’hésite pas, ainsi, à débuter son discours de réception du Prix Nobel d’économie en 1974 par ces mots:

«Il me semble que cette incapacité des économistes à guider les politiques est étroitement liée à leur propension à imiter d’aussi près que possible les procédures des sciences physiques avec leurs éclatants succès, entreprise qui, dans notre domaine, peut conduire à l’erreur pure et simple. Cette démarche scientiste est résolument non scientifique, dans le vrai sens du mot, parce qu’elle consiste à mettre en œuvre sans réflexion ni démarche critique des modes de pensée à des domaines différents de ceux où ils s’étaient formés.»

Et d’argumenter quelques lignes plus bas:

«Contrairement à la situation qui existe dans les sciences physiques, en économie et autres disciplines qui traitent essentiellement de phénomènes complexes, les aspects des événements à expliquer pour lesquels nous pouvons obtenir des données quantitatives sont nécessairement limités et pourraient bien ne pas compter parmi les plus importants. Alors que, dans les sciences physiques on suppose généralement, sans doute avec juste raison, que tout facteur important qui détermine les événements observés sera lui-même directement observable et mesurable, dans l'étude de phénomènes complexes comme le marché, qui dépendent de l'action de nombreux individus, toutes les circonstances qui détermineront le résultat d'un processus ne pourront presque jamais être entièrement connues ni mesurables.»

Qui a écrit cet article?

Si la charge est sévère, elle n’aura pas produit l’impact escompté, si l’on considère l’emprise toujours plus forte des méthodes des sciences physiques sur les sciences sociales. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder comment est structuré aujourd’hui un article standard de macro-économie. On peut le décomposer grossièrement en quatre parties 

  • Dans la première partie, l'auteur expose l’idée qu'il prétend démontrer (son intuition), du type «l’ouverture des marchés est bonne pour la croissance» ou encore «l’impact d’une hausse d’impôts sur le PIB est moindre qu’une baisse des dépenses à court terme». Mais cette thèse est présentée de manière prudente avec une soi-disant objectivité, car rien n'est encore démontré…
  • Dans la deuxième partie, l'auteur met en place un modèle mathématique avec bon nombre de paramètres qui est censé refléter, de manière simplifiée, le fonctionnement des agents et des institutions économiques. S'en suivent plusieurs dizaines de pages remplies de mathématiques souvent austères, où les intégrales simples, doubles ou triples donnent une indéniable impression de sérieux.
  • Dans la troisième partie, l'auteur fait appel à l'économétrie, c’est-à-dire qu’il utilise des données statistiques issues de différents pays et de différentes années pour estimer certains paramètres du modèle et en tester la validité à partir de tests statistiques raffinés.
  • Enfin, dans la quatrième partie, l’auteur conclut que son intuition initiale est correcte (ouf!). C’est fort de cette thèse scientifiquement validée qu’il formule un certain nombre de recommandations de politiques publiques.

Par cette méthodologie, certains économistes, Milton Friedman en tête (dont le discours de réception du Prix Nobel d’économie en 1976 diverge sensiblement de celui d’Hayek sur le plan épistémologique), font de l’économie une science objective et même prédictive, au même titre que les sciences physiques.

Ce discours rallie à la fois les néo-classiques et les keynésiens, surtout depuis que l’économiste américain Paul Samuelson a proposé une synthèse de ces deux doctrines dans un modèle mathématique de grand renom. Il se situe dans la droite ligne du cartésianisme et de la mécanique newtonienne, en cherchant à réduire des problèmes compliqués en problèmes simples, et à comprendre, par des observations a posteriori, quelles causes produisent quelles conséquences.

Pourtant, derrière l’objectivité de façade, on retrouve bien souvent des partis pris idéologiques qui font que la lecture du nom de l’auteur d’un article économique en dit souvent plus long que celle des développements mathématiques sur sa conclusion. On est ainsi tenté de considérer que les parties 2 et 3 évoquées plus haut ne sont que des distractions, ou plutôt des figures de style imposées par le système académique.

L'impunité totale règne en économie

Quant à la prédictibilité de la science économique, l’histoire récente regorge d’erreurs de jugements considérables d’économistes éminents. Les rares à avoir correctement prédit un phénomène particulier sont alors considérés comme des quasi-messies (en témoigne la surexposition d’un Nouriel Roubini à la suite de la crise des subprimes) alors qu’ils ne sont que l’expression de l’évidence suivante: il est hautement improbable que toute une profession se trompe en même temps sur un sujet donné. On se retrouve alors avec des journalistes qui invitent sur leur plateau des économistes pour les blâmer de leurs erreurs passées avant de se jeter, tels des drogués en manque, sur leurs dernières prévisions pour le trimestre à venir. Comme aimait à le dire l’un de mes professeurs: l’économie est un des rares domaines où règne une impunité totale.

Ce constat très sévère avec l’économie (et en particulier la macroéconomie) telle qu’elle se pratique aujourd’hui ne saurait déboucher sur un refus et une incapacité à comprendre les phénomènes économiques et sociaux. Un changement radical de méthode, une révolution épistémologique n’en est pas moins à conduire.

A la validation a posteriori de théories faussement objectives par des analyses statistiques douteuses, il faut préférer une discussion a priori de différentes théories plus subjectives sur la base de leur plausibilité et de leur crédibilité. En effet, les données manquent cruellement pour discriminer objectivement les théories justes des théories fausses, d’autant plus qu’il est quasiment impossible de raisonner de manière instrumentale sur des économies «toutes choses égales par ailleurs».

Il est également nécessaire de prendre acte de la complexité des phénomènes économiques: les multiples interactions entre le micro (les individus) et le macro (les institutions), comme c’est le cas en biologie ou en écologie, repoussent la notion de causalité simple qui est à la base de la physique newtonienne comme de l’économie orthodoxe. L’objet de l’économie n’est pas de mettre au jour et de décortiquer un mécanisme, mais d’appréhender le fonctionnement global d’un système complexe.

Vérité d'un jour

Enfin, les sciences sociales (économie, sociologie) ajoutent un niveau de difficulté supplémentaire par rapport aux sciences naturelles des systèmes complexes (chimie, biologie): leur objet d’étude, en l’occurrence les agents économiques, sont susceptibles de modifier leur comportement une fois qu’une théorie émerge et se diffuse.

C’est ce qui explique qu’une bonne partie des «vérités» économiques soient historiquement datées: ce qui marchait dans l’après-guerre ne marchait plus nécessairement dans les années 1970-1980, ce qui marchait dans les années 1970-1980 ne marche plus nécessairement aujourd’hui.

Plutôt que d’imiter les physiciens, les économistes feraient mieux de s’inspirer de l’approche des historiens, c’est-à-dire concentrer leurs efforts sur des explications plausibles de ce qui s’est passé avant de vouloir prédire ce qui va se passer, confronter les points de vue plutôt que de confronter les modèles mathématiques.

De ce point de vue, Hayek est un modèle pour l’école libérale, bien plus que les néo-classiques, et on ne peut que regretter qu’il ait toujours repoussé à plus tard la remise en cause systématique des grandes idées de Keynes, l’autre grand penseur économique du XXe siècle.

L’approche instrumentale n’est pas à exclure totalement: elle peut avoir sa place en microéconomie, dans des cas où des expériences sont reproductibles dans des conditions satisfaisantes et où les différents paramètres sont contrôlables. C’est d’ailleurs un champ de progrès considérable si l’on considère l’évaluation des politiques publiques, aujourd’hui très lacunaire. Mais elle perd toute pertinence dans l’étude de phénomènes trop complexes ou trop «macro».

Toujours est-il que rien ne laisse entrevoir aujourd’hui cette révolution épistémologique: l’économie semble poursuivre sa fuite en avant dans le scientisme, et cela dans l’impunité la plus générale. A croire que mon professeur avait vraiment raison…

Vincent Le Biez

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