Economie

Qu'elle était belle notre industrie

Bernard Esambert, mis à jour le 19.03.2013 à 17 h 19

Pourquoi faut-il que nous soyons le seul pays où le patriotisme industriel est considéré comme ringard.

Pour le centenaire de la naissance de Georges Pompidou, exposition au centre qui porte son nom, en 2011 à Paris. REUTERS/Charles Platiau

Pour le centenaire de la naissance de Georges Pompidou, exposition au centre qui porte son nom, en 2011 à Paris. REUTERS/Charles Platiau

Il était une fois un pays, cinquième puissance économique du monde, premier pays en Europe par sa richesse totale, premier pays en Europe par sa richesse par habitant. C’était il y a quarante ans.

Ces notions économiques sont arides, elles ne nous disent pas ce qu’est le bonheur mais elles autorisent le calcul et les comparaisons. S’y ajoutait le mécanisme vertueux de la transformation des conflits sociaux en une certaine forme de justice sociale: sous Pompidou les fruits de la croissance étaient également répartis entre les actionnaires et les salariés. Cela aurait pu durer jusqu’à la fin du siècle dernier et nous élever au troisième rang du monde. On en oubliait la douceur de vivre à la française et le dicton allemand: «Heureux comme Dieu en France». Nous étions heureux par la grâce de l’économie. La furia francese était en route et rien ne semblait pouvoir l’arrêter.

Le capitalisme y était en situation de compromis car la France, en fille aînée de l’église, prêtait une oreille attentive aux chants de la lutte des classes ou plutôt d’un minimum d’égalitarisme entre ses citoyens. Le fait capitaliste s’inscrivait dans une logique collective à laquelle le commissariat au Plan donnait un début de rationalité. Nous prenions la posture du Penseur de Rodin et méditions sur l’excellence des choix français. Cela dura jusqu’à la première crise pétrolière de fin 1973.

Médiocrité

Quelques décennies plus tard, la France est rentrée dans le rang. En termes de croissance puisqu’elle se situe désormais au centre du peloton européen alors qu’elle devançait celui-ci de un à deux points de 1968 à 1973. En terme de PIB par habitant, cinq pays nous ont doublé depuis trente ans. Certes nous ne sommes au dernier rang de la classe, près du radiateur, mais depuis trente ans strictement au centre d’un peloton dont nous avions l’ambition de nous échapper pour donner à la France un statut privilégié au sein de l’Europe.

La crise financière des années 2007/2011 n’a en rien modifié notre trajectoire. Médiocres nous étions en 2007, médiocres nous demeurons en 2013. L’exception française a vécu et nostalgiques, nous pouvons à nouveau contempler notre passé frileusement. Au sein d’une famille, les trajectoires descendantes ont désormais remplacé l’ascenseur social mais cet abaissement n’est pas la conséquence d’une médiocrité des individus. En réalité, il n’y a pas suffisamment d’emplois de haut niveau pour les enfants de la classe moyenne, et encore moins pour les fils d’ouvriers ou d’agriculteurs. Le diplôme jadis premier rempart contre le déclassement a perdu de sa valeur. L’imaginaire méritocratique est en panne et débouche sur une génération sacrifiée. Le retraité et le senior («heureux comme un retraité en France») ont préservé leurs statuts au détriment des jeunes. La génération aux commandes fait financer son niveau de vie par les générations futures. On est loin de l’idéal Jeffersonien qui voulait que les jeunes générations ne payent pas les dettes des générations précédentes! Sans le vouloir consciemment, la France a précarisé les plus fragiles en ajustant son économie par le sous-emploi. Oubliant ainsi le préambule de la Constitution de 1946 qui dispose que «chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi».

Que reste-t-il de nos amours? Hélas pas l’industrie qui a contribué à la dynamique de la belle époque, celle des années Pompidou. Pour ne prendre qu’un chiffre, le secteur industriel représente 22% de la valeur ajoutée de la zone euro, mais seulement 16% en France. Ce qui ne veut pas dire que l’industrie pèse le 5e de l’économie des pays européens. Si on y ajoute les externalisations et sous-traitances de toutes natures – et l’imagination des gestionnaires a fait merveille en la matière – il est probable que l’industrie au sens large représente encore près de la moitié de la richesse des nations européennes. Raison de plus si l’on tient compte de son effet d’entraînement pour s’interroger sur les raisons d’une telle régression en France qui a conduit nos exportations industrielles à ne peser que 13% de celles de la zone euro contre 17% en 1998.

Bien sûr vu comme cela ce panorama a des airs nostalgiques: c’était mieux avant. Comment depuis 1973 a-t-on pu négliger ainsi, pour ne pas dire maltraiter, un secteur qui nous avait conduits au plein emploi, pourvu d’un ascenseur social qui en fortifiait la qualité, c’est une question à laquelle il faudra un jour tenter de répondre. A de rares et courtes époques près, celle d’Edith Cresson par exemple, le mot industrie est devenu presque obscène.

Une base industrielle en voie de disparition

Comment survivre à son âge d’or, en sachant que la mondialisation qui s’amorçait déjà largement à l’époque (nos exportations représentaient déjà près de 20% de notre PIB), a bien sûr bouleversé le paysage. Mais même si les rêves ont pris des rides, rien ne nous interdit de rechercher une nouvelle dynamique intégrant patriotisme industriel, recherche-développement, meilleur savoir dispensé par notre système éducatif et volonté de recréer la furia francese au sein d’une Europe en plein désarroi.

Prenons les grandes entreprises par exemple. Nous avons depuis l’époque de Gaulle-Pompidou réussit à construire un faisceau de champions de grande qualité mais celui-ci entraîné par une dynamique poussée à l’extrême, perd progressivement ses références nationales: la base arrière où se situaient les emplois de haut niveau dans la gestion, la recherche-développement, la logistique, s’amenuise –à la différence de ce qui se passe en Allemagne– et la recherche des sous-traitants les mieux-disant dans le monde entier, terrain de chasse de nos champions néglige la proximité singulièrement technologique et commerciale qui permet de maintenir la connaissance intime des produits, des métiers, des technologies et de leur évolution.

Si l’on ajoute que le taux de recherche-développement de nombreux grands groupes français a baissé ces dernières années, traduisant ainsi l’accent mis sur le court terme au détriment du temps long, qui seul permet de juger les performances réelles de l’entreprise –et il est navrant de constater que les nôtres ont cédé plus facilement que nombre d’autres à la pression des analystes financiers– il y a là une raison de notre déclin industriel.

Mais ce constat n’est pas sans appel. La base arrière de ces grandes affaires –leurs activités en France– représente encore dans de nombreux cas le tiers de leurs activités mondiales. Peu importe que cette part ait été de 50% il y a vingt ans et de 60% il y a trente ans, la mondialisation est là mais encore faut-il savoir en jouer le jeu intelligemment. 33% des emplois, souvent de haute qualité sur le territoire national, cela mérite attention, grande attention. Constat fait qu’un champion national racheté par un grand groupe étranger verra cette base arrière se résorber comme peau de chagrin. Le vieil adage «loin des yeux loin du cœur» vaut aussi pour l’industrie. Arcelor et Pechiney repris par de grands groupes lointains en administrent la preuve irréfutable. Bien sûr chaque unité d’un groupe a-t-elle sa compétitivité mais à chiffres à peu près comparables la priorité sera donnée à l’usine ou au centre de recherche-développement de la nationalité du pouvoir exécutif. Il y a une imprégnation culturelle des centres de décisions qui privilégie les développements nationaux quand ceux-ci sont proches des performances recherchées.

Patriotisme industriel et ringardise

Pourquoi faut-il que nous soyons le seul pays où le patriotisme industriel soit considéré comme ringard alors qu’il ne viendrait pas à l’idée d’un Américain de douter de la nationalité de Microsoft ou de General Electric. Le départ de deux de nos champions nationaux vers d’autres cieux ne démontre-t-il pas l’évident intérêt de disposer de champions français?

Et de préserver ceux que nous avons mis un demi ou trois quarts de siècle à constituer, et je pense en particulier à cex qui ont été portés sur les fonts baptismaux dans les années 1960-1970. D’où un premier devoir pour un État, protéger ses champions d’une mainmise étrangère. Le libéralisme n’interdit pas d’être intelligent comme savent l’être les Américains[1], les Britanniques et les Allemands quand ils préviennent l’achat d’un de leurs grands groupes. Comment? En créant à l’Élysée une «war-room» pour centraliser informations et décisions permettant d’éviter des rapines éventuelles. Et ceci avec le concours de l’arsenal réglementaire, fiscal, environnemental, … de l’État français. En incitant ces groupes à prendre eux-mêmes leur défense en mains avec le concours de banques d’affaires dont il faudrait également encourager le patriotisme.

Bon je dis cela en pensant aux affres de notre vaillant ministre du redressement productif ayant à compenser les conséquences de dix affaires Arcelor-Mittal ou Pechiney-Rio-Tinto.

À supposer ce problème réglé, resterait celui de la compétitivité d’une industrie très partiellement traitée dans la foulée du rapport Gallois, le problème de l’absence de grosses PME dans le tissu industriel français, un effort de recherche-développement insuffisant en volume et en retombées potentielles, la mise en œuvre d’un meilleur savoir collectif dont bénéficient l’Europe du nord et la Corée du sud… Le charme poignant de nos visions d’il y a quarante ans et de notre nouvel environnement doit s’accompagner d’un électrochoc. C’était mieux avant et ça doit le revenir…

A suivre donc.

Bernard Esambert


[1] Une législation élargie à toutes les entreprises stratégiques permet au président des Etats-Unis d’interdire quasiment tout achat d’entreprises américaines. En Allemagne l’État fédéral dispose d’un droit de veto pour tout acheteur étranger d’au moins 25% d’une entreprise stratégique. Il n’est pas jusqu’au très libéral Royaume Uni de disposer lui aussi d’un droit de regard sur les entreprises de défense et de transport maritime. J’ai pour ma part été à Londres dissuader un groupe anglais de racheter le fleuron de notre industrie agroalimentaire il y a quarante ans, à la demande de Georges Pompidou. Retourner à la tribune

 

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