Prostitution: l'abolition est la seule solution (ou l'impasse du réglementarisme)

A Amsterdam. 15 Minutes / aforero via Flickr CC Licence By

A Amsterdam. 15 Minutes / aforero via Flickr CC Licence By

Parlons du vrai bilan des pays qui ont fait de la dépénalisation du proxénétisme une politique et comparons-le à celui de la Suède, qui a décidé de pénaliser le client.

Le 8 mars est cette année pour les Nations unies consacré à l'élimination des violences envers les femmes. A New York se tient en ce moment même la 57e commission de la condition des femmes. Y participent notamment le Lobby européen des femmes (LEF), qui pourra y aborder les avancées de l'Europe en matière de lutte contre la prostitution et défendre la position abolitionniste, forte du soutien de 200 associations ayant signé le 4 décembre dernier l'appel de Bruxelles pour une Europe sans prostitution.

Où en est-on en France après le débat qui avait suivi les propos de la ministre des Droits des Femmes Najat Belkacem-Vallaud annonçant qu'elle voulait la disparition de la prostitution? Les parlementaires travaillent le sujet, alors que certains voudraient se contenter de l'abrogation du délit de racolage —par ailleurs indispensable, puisqu'il s'agit de mettre fin à la répression envers les personnes prostituées.

Quant aux défenseurs des intérêts des clients-prostitueurs et/ou des proxénètes, ils tentent de nous faire croire que la réglementation de la prostitution peut être une solution, évoquant ici ou là tel ou tel exemple qui serait un succès.

Les pays ayant dépénalisé sont dépassés

Il est donc important de parler du vrai bilan des pays qui ont fait de la dépénalisation du proxénétisme une politique: aujourd'hui, les pays qui ont mis en place ces réglementations sont totalement dépassés, la police ne peut rien contre les proxénètes et les réseaux, et les personnes prostituées n'ont plus aucun recours, dès lors que leur activité est déclarée. En parallèle, il y a toujours une demande très forte pour une prostitution illégale, et la prostitution clandestine n'a pas du tout diminué, bien au contraire.

En Allemagne, le nombre de personnes prostituées est de plusieurs centaines de milliers, les jeunes femmes se voient proposer par les «pôles emploi» locaux des emplois d'escort, et la situation est devenue incontrôlable. Voici ce que dit un policier principal, directeur du service d’enquête sur la prostitution depuis 14 ans à Stuttgart (1).

«La loi est à l’origine d’une érosion du droit pénal. Nous n’avons presque aucune possibilité pour poursuivre les hommes cachés derrière [l'organisation de la prostitution]. L’application de la loi nous a petit à petit vidé notre boîte à outil. Et le moindre espace qu’on laisse libre est occupé par les proxénètes. Nous avons dit dès le début: si cette loi arrive, alors il n’y aura qu’un groupe qui en profitera, et ce seront les proxénètes».

Les Pays-Bas s’intéressent au modèle suédois de pénalisation

Aux Pays-Bas, l'aveu de l'échec est cuisant (2)

  1. La situation des personnes prostituées s'est détériorée
  2. 50 à 90% des personnes prostituées dans le «secteur légal» sont forcées de le faire
  3. Le crime organisé garde la mainmise sur le «secteur légal»
  4. La dépénalisation n'a pas empêché le développement de la prostitution clandestine.

Ainsi, devant une situation devenue incontrôlable, l'Etat essaie de faire machine arrière en portant l'âge légal de la prostitution de 18 à 21 ans. Le problème, c'est que la dépénalisation du proxénétisme rapporte beaucoup d'argent à certaines municipalités. Selon le maire d'Amsterdam, rencontré par l'ex-députée Danielle Bousquet (auteure du rapport du 13 avril 2011 sur la prostitution qui a mené à la réaffirmation de la position abolitionniste de la France), 5% des revenus de la ville sont liés à la prostitution, et en temps de crise, il est difficile d'y renoncer. Et pourtant, il a été nécessaire de fermer tout une partie du «quartier rouge» de la ville pour essayer d'avoir des moyens de lutter contre les trafiquants d'êtres humains.

En conséquence, des parlementaires se sont rendues récemment en Suède pour étudier la pénalisation du client. Et si la majorité des député-e-s ne sont pas -encore- acquis à cette cause, cette simple démarche montre l'ampleur de l'échec.

En Suisse, une récente étude de la ville de Zürich remet les pendules à l'heure, expliquant que la prostitution de rue augmente et que les conditions sont tellement terribles que la ville envisage de créer une zone de prostitution en périphérie. Des camps de prostitution pour femmes immigrées (les femmes venues des pays de l'est en constituent la majorité), voilà à quoi cela ressemble. Qui ira voir quelles violences elles y subissent, à l'intérieur du camp?

Au Nevada et en Nouvelle-Zélande, des situations extrêmes

Voilà pour l'Europe. Parlons maintenant de deux exemples extrêmes: le Nevada, où la prostitution est légale depuis 1881. Une étude de Melissa Farley (3) réalisée sur deux ans montre que la situation y est catastrophique: le taux de viols dans cet état y est deux fois plus élevé que dans le reste du pays. Les bordels sont relégués dans des zones désertiques et le seul horizon des personnes prostituées est le client ou le proxénète. Le Nevada est un épicentre de la traite des femmes. 90% de la prostitution y reste illégale. Et c'est l'Etat des Etats-Unis où la taux de mortalité des femmes est le plus fort.

Enfin, la Nouvelle-Zélande, pays que sont obligés d'aller chercher les défenseurs du système prostitueur pour tenter de justifier leur position. Un rapport du parlement (4) est effectivement moins sévère que les études sur la situation en Europe ou en Australie. Ainsi, il dit que le bilan est difficile à évaluer, mais le considère comme «plutôt favorable».

Que la prostitution n'a pas vraiment augmenté depuis la réglementation, mais qu'il reste des questions importantes, comme celle des «conditions de travail».  Or de quoi s'agit-il? Les conditions de travail y sont définies par le risque de subir des violences et d'être contaminé-e par le VIH. On fait passer des tests de dépistage, mais seulement aux personnes prostituées, pas aux prostitueurs. 

Autre enjeu mis en avant dans le rapport comme question posant problème, celui des lieux de la prostitution (lieux fermés et isolés). Autrement dit, ce qu'on appelle ici conditions de travail, ce n'est ni plus ni moins que le risque de subir des violences et d'être privé-e de ses droits fondamentaux.

Enfin, la prostitution n'a pas non plus diminué, en particulier celle qui concerne les mineurs, pour lesquels elle est pourtant interdite.

Les mentalités ont changé en Suède

A contrario, disons un mot de la Suède, où Najat Vallaud-Belkacem, la ministre des droits des femmes s'est rendue en 2012 pour étudier la politique abolitionniste qui inclut une pénalisation du client-prostitueur. En 12 ans de loi abolitionniste, la prostitution de rue a fortement diminué.

Mais surtout, les mentalités ont changé. Pour plus de 70% des Suédois-e-s (et ce chiffre est toujours plus élevé chez les plus jeunes), acheter un acte sexuel, donc exploiter une personne humaine, ce n'est pas possible. Les conclusions d'une étude du gouvernement suédois sont sans appel:

«La prostitution de rue a diminué de moitié en 10 ans, alors qu’elle a triplé sur la même période au Danemark et en Norvège.

La prostitution a augmenté sur Internet, mais dans une bien moindre mesure que dans les pays voisins (5)

La part de prostituées étrangères en Suède n’a pas connu l’explosion enregistrée dans les pays voisins».

Etre abolitionniste, c'est donc non seulement vouloir les droits humains pour toutes et tous, y compris les personnes prostituées, les enfants, les immigré-e-s, les femmes, toujours plus exposé-e-s aux violences dans un système de domination masculine et face à un marché très lucratif, mais aussi la seule solution, alors que les pays réglementaristes en sont au dépôt de bilan.

Sandrine Goldschmidt

(1) Traduction d'un article féministe allemand du journal Emma. Revenir à l'article.

(2) Etudes émanant du Centre de documentation et de recherche scientifique du Ministère de la Justice (WODC) et des Services de Police Nationale. Revenir à l'article.

(3) Prostitution and Trafficking in Nevada: Making the Connections, Melissa Farley, 2007. Revenir à l'article.

(4) Rapport parlementaire, juillet 2012. Revenir à l'article.

(5) Agence nationale suédoise des affaires sociales. Revenir à l'article.

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