Beppe Grillo et le populisme scientifique

Beppe Grillo, à Turin le 16 février 2013. REUTERS/Giorgio Perottino

Beppe Grillo, à Turin le 16 février 2013. REUTERS/Giorgio Perottino

Le «blogueur» italien, qui a recueilli près d'un quart des suffrages lors des dernières législatives, aime parler de santé. Ou plus précisément expliquer que le HIV est une chimère, ou traiter une prix Nobel de «vieille pute».

Le score élevé du «blogueur» Beppe Grillo en Italie (un quart des suffrages) invite à examiner de plus près certaines de ses positions, notamment à l’égard de la science.

On retrouve chez Grillo un certain nombre des thèmes que j’ai rencontrés dans mes travaux sur l’alterscience –et notamment celui de la théorie du complot en matière scientifique.

Un article de Wired (Italie) détaille bien les «bouffoneries» de Grillo. Un autre article décortique les mécanismes en œuvre dans les théories du complot des scientifiques et des «sachants»: le «bon sens» grillesque s’élève contre un savoir qui serait imposé par les «élites» et autres «experts».

C’est dans cette matrice que se développe le populisme (de gauche? de droite?) de quelqu’un qui ne semble pas être qu’un amuseur ou un chansonnier, et qui, selon Brice Couturier, est plus proche d’un Dieudonné que d’un «Coluche italien».

Le sida? «La plus grande farce du siècle»

Ses positions alterscientifiques (c'est-à-dire qui consistent à nier les résultats de la science au nom d’une idéologie ou d’une philosophie personnelle) s’expriment dans le domaine de la santé, sujet qui parle à tous: sujet populaire, idéal pour un populiste –sujet qui lui permet de surcroît de surfer sur la vague New Age, disons aujourd’hui bio, des thérapies parallèles.

Dans un spectacle «médico-scientifique» intitulé Apocalisse Morbida, Grillo indique que le sida est «la plus grande farce du siècle» et le HIV une chimère: c’est, lui aussi, un «marchand de doute», qualification qu’a donnée Naomi Oreskes aux professionnels de la remise en cause de la théorie du réchauffement climatique.

L’association AIDS Italie avait réagi en mai dernier aux propos de Grillo par une lettre bien documentée –on en appréciera les circonvolutions initiales sur la distinction entre un spectacle d’humoriste, au «langage hyperbolique», et un programme politique.

Cette lettre fait référence aux théories du complot au plus haut niveau: le président sud-africain Mbeki, dénonçant à juste titre la cherté des traitements AZT émanant des firmes pharmaceutiques, poussait très loin le bouchon du populisme scientifique quand il contestait la réalité du virus HIV et conseillait à ses compatriotes de «se soigner au jus de citron».

On retrouve les théories révisionnistes du complot à propos du sida sur le thème «is fecit cui prodest» (le coupable est celui à qui cela profite): ce sont les industries pharmaceutiques qui ont créé ce virus.

A qui profite la science?

Ainsi, dans des mouvances tout à fait différentes de Grillo ou de Mbeki, les infâmes Livres Jaunes, émanant d’une extrême droite conspirationniste, attribuent-ils au Congrès américain et au Pr. Robert Gallo l’idée d’inventer le virus du sida dès 1969.

J’ai montré dans mon ouvrage certaines communautés d’idées entre les Livres Jaunes et le mouvement américano-européen de Lyndon LaRouche. Leur cible commune est le Club de Rome, qui a participé avec son manifeste «Halte à la croissance» (1972) à la première prise de conscience écologique au niveau mondial: selon les Livres Jaunes, le Club de Rome aurait créé cette «arme du sida» pour décimer la population mondiale, dans un objectif de «halte à la croissance de la population» (en Afrique notamment).

Revenons à Grillo et à ses autres idées en matière de santé.

Une variété de tomate génétiquement modifiée avec de l’ADN de merlan pour résister au gel aurait provoqué par choc anaphylactique la mort de 60 personnes, allergiques au poisson.

La prévention du cancer par mammographie est inutile et coûteuse –d’ailleurs le cancer est soigné depuis trente ans au moins par la méthode di Bella, du nom de son inventeur (1912-2003).

En 1998, dans un geste néo-luddiste, Grillo fracasse un ordinateur, outil selon lui inutile et lourd. Comme le souligne cette source, presto sarebbe diventato lo strumento principale del suo successo («très vite l’ordinateur deviendra l’instrument principal du succès de Grillo»).

Vif sujet de controverses, l’expérimentation animale. Bien évidemment personne n’est favorable à ses excès. Mais l’on ne saurait nier son utilité.

Grillo s’élève contre l’expérimentation animale sur son blog, qui est sa plateforme et son arme de campagne: Grillo, qui se désigne comme «blogueur», est un représentant de la politique 2.0.

Il évoque en février 2012 «900 singes pour une fausse science» — que Grillo donne une telle définition est piquant à la lumière de ce qui précède. Un an plus tard, le parti M5S de Grillo répond par une position inverse aux questions posées aux partis par la revue de vulgarisation «Le Scienze»: l’expérimentation animale est indispensable à la recherche biomédicale –difficile de passer des propos d’un humoriste à une plateforme de gouvernement.

Ceci suscite l’ire des militants –et le parti M5S fait du rétropédalage. Car le sujet est très sensible en Italie. En France, on relève une prise de position récente à l’extrême droite, mais pas vraiment l’extrême droite populiste: Henry de Lesquen (X, ENA, président du Club de l’Horloge, président de Radio-Courtoisie), dans une émission fort inintéressante du 31 décembre 2012 consacrée au «grand retour de l’obscurantisme», interrompt brutalement son invité qui invoque maladroitement la science au nom de Claude Bernard, du positivisme et de l’expérimentation animale:

«Ah, non! la sensibilité à la souffrance animale ça n’a rien à voir avec l’obscurantisme scientifique» (mp3, à peu près à la moitié).

Grillo n’hésite pas à utiliser l’insulte personnelle dans ses «spectacles sur la santé». Le populisme, c’est la stigmatisation des élites: il associe la science aux divers pouvoirs en place.

Dans un spectacle public près de Cuneo en 2001, Grillo traite la prix Nobel italienne de médecine Rita Levi-Montalcini,(1909-2012, sénatrice à vie à partir de 2001) de «vecchia puttana»: son prix Nobel lui aurait été acheté par une firme pharmaceutique. Il a été condamné aux dépens en 2003 par la justice italienne. Levi-Montalcini a été par la suite la cible de plusieurs sénateurs de la droite berlusconienne (comme Francesco Storace).

Les diverses théories du complot correspondent à des explications irrationnelles d’un monde jugé insatisfaisant: on ne comprend pas le monde dans lequel on vit, on cherche alors des explications dans les grands complots. Comme sont irrationnelles les explications créationnistes du monde par la religion.

Ces explications sont invoquées et/ou écoutées par des personnes totalement désemparées par la dureté de la crise et un certain manque de sens de nos sociétés.

Le populisme, de droite ou de gauche, les exploite et en fait commerce: on viendra sans doute à reparler de la vision et de l’instrumentalisation de la science par les divers populismes contemporains.

Alexandre Moatti