France

Marcela Iacub, DSK et «Belle et Bête», ou l'avènement d'un journalisme transgénique

Philippe Kieffer, mis à jour le 28.02.2013 à 14 h 45

L'opération du Nouvel Observateur relayée par Libération instaure un nouvel état de fait éditorial. Elle ouvre une zone de non-droit, où la suprématie du fantasme autorise l’équarrissage public de toute vie privée.

DSK devant le tribunal de grande instance de Paris où il avait assigné en référé Marcela Iacub et son éditeur, Stock,  pour «atteinte à l'intimité de la vie privée». REUTERS/Christian Hartmann

DSK devant le tribunal de grande instance de Paris où il avait assigné en référé Marcela Iacub et son éditeur, Stock, pour «atteinte à l'intimité de la vie privée». REUTERS/Christian Hartmann

Donc, soudain, par l’effet d’un épandage de lisier promotionnel jaillissant des cuves du Nouvel Observateur et de Libération, nous en sommes là. Convoqués par voie de presse à l’inauguration d’une porcherie-abattoir littéraire. Encouragés, du même coup, à réviser nos classiques.

Qu’on se le dise, avant Marcela Iacub, les Esope, les Kafka et quelques autres n’étaient que plumitifs sans imagination ni talent. Des losers, quoi. Il était grand temps, effectivement que l’Obs et Libé rétablissent une si Belle et Bête vérité. 

Oui, nous en sommes là.

Sur les rives d’un cloaque informationnel. Au bord du renoncement à discerner, mesurer, hiérarchiser. Au seuil d’une abdication. Au commencement d’une logique d’exhibition et de confusion revendiquée entre fiction et réalité.

Entre journalisme résiduel et Grande Bouffée délirante.

Avec ou sans «encart» dans ce livre, avec ou sans condamnation de l’hebdomadaire, quelque chose d’irréversible s’est produit. Un verrou, celui du droit à la préservation d’une vie privée, a sauté. Un pilier s’est fendu. Celui de l’historique défense de ce droit par la presse française. Au moins par celle qu’on croyait encore être de qualité. Livrant désormais le lecteur aux aléas d’un théorème de circonstance: tout corps célèbre plongé dans une affaire –sexuelle de préférence– sera à la merci du sort qu’un «créateur» et un journal voudront lui faire subir. Il suffira de ne pas nommer la victime dans l’ouvrage, mais de hurler son nom sur un toit médiatique à l’heure de la parution. L’éditeur et le journal y trouveront chacun leur compte.

Qu’importe la sanction pourvu qu’on ait l’ivresse érotisante et les euros du scoop! Vive la prochaine République des lettres de cachet, du lynchage poétique, et des exécutions romanesques sommaires! Laissons donc advenir le temps d’une virtuelle Terreur.

Laissons? Et quoi encore!

La mercantile opération de boucherie people du Nouvel Observateur, relayée par Libération, tient du geste fondateur et de la liquidation d’un fonds. Elle instaure un nouvel état de fait éditorial. Elle ouvre une zone de non-droit, autre que celui de vénérer des «œuvres» où la suprématie du fantasme autorise l’équarrissage public de toute vie privée. C’est buffet froid à volonté. Quant au fonds qu’elle liquide c’est celui, trois fois rien, de l’encombrant bazar des règles et principes qui fondaient, tant bien que mal, la presse d’antan. Quand «faire un journal» signifiait autre chose que s’ériger, pour quelques exemplaires de plus, en hachoir à célébrités et moulinette à doutes existentiels.

Pour en arriver là, il fallait un cobaye idéal. Un réprouvé bankable. Un justiciable à désosser sans scrupules. Un qui serait malvenu de se plaindre, en gros. Bref, un Dominique Strauss-Kahn, qui semble avoir fait don de son corps à l’hédonisme médico-légal de la presse contemporaine s’imposait comme étant de premier choix.

Un spécimen pareil se devait d’être sacrifié, dépecé et détaillé.

On ne va pas jusqu’à nous dire pas qu’il l’a bien cherché, mais c’est tout comme. Voilà le prédateur chassé. Le mâle ci-devant dominant à la fois glorifié, piégé, puni par la sainte Écriture de Dame Iacub. Puis suspendu haut et court à la une de l’Observateur. Du gibier de potence éditoriale, le DSK. Rien de plus, désormais. Ben voyons! On comprend qu’il y avait urgence, pour les humanistes de l’Obs et de Libé à se saisir des morceaux choisis, les bien nommées «bonnes feuilles». Urgence à cuisiner «une soupe Marcela» du jour pour accompagner le cannibale festin d’un livre «événement».

Un bien bel ouvrage, c’est promis, avec des vrais morceaux de DSK dedans.

Et qu’on ne s’avise pas de faire la fine bouche!

En somme, un vrai choix de société. Informer ou charcuter, il faut choisir et assumer, nous disent, en «assumant», le Nouvel Observateur et Libération. Ils «assument» tellement fort, d’ailleurs, qu’on croit pouvoir lire les masculins sous-titres de leur faux étonnement:

«Mais, putain! Les mecs… Puisqu’on vous dit, nous, les gars de l’Obs et de Libé réunis, nous les détenteurs du mètre étalon de l’innovation littéraire, nous les gardiens du kolkhoze de la liberté de tout dire, tout écrire, tout dénoncer, tout démolir, nous les serviteurs du Grand Tout Libertaire, nous les apôtres du “Rien à foutre des conséquences!”, puisqu’on vous assure, bande d’ignares! que le livre de Iacub est une “Très-Très-Très grande œuvre”! Alors quoi, vous n’allez pas la ramener et nous chercher des poux dans la tête parce qu’on en fait des unes et des pages. Faites chier, quand même, bordel! C’est pourtant bien pour votre élévation, pauvres taches, qu’on se donne tout ce mal.»

A les entendre défendre leur gastronomie rédactionnelle, c’est tout juste si le cobaye DSK ne devrait pas les remercier, eux et la gentille fée Marcela, de l’avoir élevé à la dignité de «héros» dans un chef d’œuvre «kamikaze» et «magnifique». On ne rit pas !

Oui, par l’inénarrable magistère d’un hebdo fatigué et d’un quotidien sous perfusion, nous en sommes là.

Et il faudrait, sans broncher, laisser s’accomplir cet accouplement du fantasme et du «vécu». Accueillir avec ferveur l’hybridation de l’onirisme et du réel à la une des journaux. Bénir cette union commerciale, sans s’interroger sur le comment, le pourquoi, et les éventuelles conséquences pour la vie des «héros» de passage qu’on y écorchera ?

Il faudrait ne pas évoquer l’hypothèse qu’on est là en présence d’une presse-OGM. En face d’un journalisme génétiquement modifié tentant de survivre à l’effondrement de ses ventes par le croisement des gènes «porteurs» de l’immunité littéraire avec ceux, déclinants, du discernement et de la responsabilité éditoriale? Les mêmes qui consacreront des dizaines de pages à la disparition de l’auteur d’«Indignez-vous!» ne comprenant même pas qu’on puisse pour le moins s’indigner du transgénisme de leurs pratiques dans le traitement de l’information!

Il faudrait faire comme si l’invitation à s’agenouiller devant le récit d’une bagatelle débouchant sur un massacre ne masquait pas une authentique dérive?

Il faudrait ne pas faire observer combien cette presse en est réduite à dupliquer le pire de ce qu’elle prétend condamner dans les pratiques du secteur bancaire. Fourguant à ses lecteurs des produits de synthèse qui n’ont rien à envier à la nocivité des «produits financiers».

Ne pas dire, par exemple, que les dossiers «sociétaux» publiés en boucles saisonnières, les «enquêtes» touristiques publi-rédactionnelles, les promos-échanges publicitaires autour de films, disques ou livres, mais aussi la revente à la découpe de secrets d’instructions, d’alcôve, ou d’écoutes téléphoniques sont, à leur manière, les subprimes et les junk bonds des traders subventionnés de la presse.

Il faudrait ne pas voir qu’à cette aune, à cette Bourse du frelaté, le produit, ou plutôt «l’obligation DSK» (forcément «pourrie», bien sûr), est l’équivalent miraculeux de la pierre philosophale. Par temps de crise du papier, cet homme est la variable d’ajustement idéale des ventes et abonnements. L’État devrait d’ailleurs y réfléchir, en vue des économies à faire. Plus besoin d’aides à la presse. A lui seul, DSK est un Fonds monétaire national où puiser sans vergogne.

Nous en sommes là. Et subsiste la question qui fâche.

Celle du mystère par lequel deux entreprises de presse, le Nouvel Observateur et Libération, nées l’une et l’autre d’un formidable espoir journalistique, peuvent ainsi se retrouver, quarante ans plus tard, côte à côte dans une opération célébrant un aussi explosif et nauséeux mélange des genres?

A quoi bon être issus de l’opposition à la torture sous toutes ses formes, à quoi bon s’être érigés en défenseur des droits de l’homme et de la femme, si c’est pour, au final –et sous le tartuffe prétexte de «l’Art»–, trouver toutes les excuses à l’abus de confiance caractérisé et au viol de l’intimité? Si c’est pour, par un renversement des valeurs initiales, sanctifier la trahison et justifier, en la publiant, l’émergence d’une forme de torture mentale new look?

Pourtant, même si désormais de papier ou numérisés, le supplice de la roue et l’échafaud n’ont pas meilleure allure qu’hier...

Philippe Kieffer

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