Oui à l'exception culturelle, non à l'exception numérique!

Music / D. Reichardt via Flickr CC License by.

Music / D. Reichardt via Flickr CC License by.

L'accord signé récemment entre la presse et Google a redonné une touche d'espoir aux musiciens, mais aussi de jalousie: pourquoi pas nous?

«Un meilleur partage de la valeur»: c'est la nouvelle expression à la mode reprise par l'ensemble des acteurs de l'écosystème numérique. Pour simplifier, l'idée serait de mieux rétribuer la création musicale au détriment des majors du Web, qui empochent la majorité du pactole numérique (50 milliards de chiffre d'affaires pour Google, tout de même). En tant qu'artiste musicien (compositeur et interprète) je ne peux que me rallier à cette position en confirmant un déséquilibre entre les différents acteurs numériques au niveau de la redistribution de la valeur.

L'écosystème numérique actuel lié à la production musicale ne me convient pas. Si le téléchargement illégal nous a bien évidemment été nuisible, les revenus pharaoniques de certaines entreprises du Web qui utilisent notre contenu rendent un rééquilibrage indispensable. L'accord signé récemment entre la presse et Google, prévoyant une enveloppe de 60 millions d'euros, m'a redonné une touche d'espoir. Mais aussi, je dois l'avouer, un brin de jalousie: pourquoi pas nous?

Un déséquilibre des revenus

Alors que j'étais habitué à rester en retrait des débats publics, le malaise créé par YouTube et la suppression des publicités sur ses vidéos musicales, et donc sur mes chansons, m'a donné envie d'intervenir. Pour résumer l'affaire, la plateforme vidéo reverse habituellement des droits d'auteurs sur ses vidéos musicales. Ces revenus sont générés via des pubs, et une partie est reversée aux artistes via la Sacem.

Début janvier, You Tube décidait brutalement de retirer ses publicités de ces vidéos et donc, par effet domino, la part de revenus revenant aux artistes comme moi. Comme on peut s'en douter, nous n'avons pas le moins du monde été consultés en amont de ce retrait.

En nous retirant une de nos sources de revenus, la major du web s'est délibérément attirée les foudres de l'industrie musicale et des artistes. Seule solution alternative: retirer nos vidéos de la plateforme. Malheureusement, ce retrait nous priverait d'une source d'audience non négligeable. Pas d'autres choix donc que d'être pris en otage des desideratas d'un système qui utilise notre contenu sur notre dos.

Ce sentiment n'est pas nouveau: l'essor du numérique n'a laissé que peu de place à la valorisation de contenus de qualité. Ma musique, comme beaucoup d'autres, n'a pas bénéficié du boom d'Internet: j'estime en tout cas ne pas y toucher une juste rétribution.

J'ai assisté fébrilement au «succès» du piratage via des plateformes de type Napster, suivie par beaucoup d'autres. J'estime que la mise en avant des infrastructure, des FAI et autres majors du Web s'est faite au détriment de la mise en valeur de ma musique. Comme si le numérique n'accordait plus aucune valeur au contenu, et donc à mon travail, mais ne valorisait plus que le «contenant».

Je ne suis pas non plus complètement défaitiste. Le numérique est aujourd'hui à un tournant: revalorisation des rapports de forces entre les acteurs (taxe Google, mission Musique, arrivée de Free…), négociations sur la neutralité du Net ou encore débat pour légiférer sur les propos tenus sur le Web. Le réseau, qui a longtemps fonctionné en marge du cadre commun, du fait de sa démocratisation, est en train de se normaliser.

Internet me paraît désormais être devenu «trop énorme» pour fonctionner au-delà de la norme. Cette mutation va  redessiner l’écosystème numérique de demain: ces changements pourront et devront être bénéficiaires à la création de contenu. Et donc, je l’espère, à ma musique.

La fin du mythe du «tout gratuit»

Si on peut légitimement s'interroger sur les prix excessifs pratiqués autrefois sur la vente de musique (payer 20 euros un CD était assurément trop cher), le développement d'Internet a assurément fait croire à une large partie du public que la création, et en premier lieu la musique, n'avait plus aucune valeur monétaire.

Pas besoin d'aller bien loin (forums, etc) pour s'apercevoir du peu de scrupule d'une partie des internautes à pirater de la musique. J'estime pourtant être le seul à pouvoir décider de la valeur à laquelle je cède mes chansons.

Une meilleure valorisation des offres légales au détriment du piratage est une solution qui va évidemment dans le bon sens. Le téléchargement illégal n'est en effet aujourd'hui plus une fatalité: le développement des offres légales de qualité, même si elles sont arrivées bien tardivement, a permis aux internautes d'avoir le choix de la légalité, et du coup de rémunérer les auteurs pour leurs créations. Preuve en est l'essor des offres légales et les 25 milliards de téléchargements de chansons atteints récemment par iTunes.

Même le sulfureux site Mega, remplaçant de Megaupload, a semble-t-il fait un pas vers la légalité en bloquant récemment du contenu suspecté d'être illégal. Quant à la loi Hadopi, bien que bancale, elle a le mérite d'exister et a permis de mettre en avant l'illégalité du piratage.

Les abonnements de type streaming comme Deezer ou Spotify sont aussi une alternative, même si ces entreprises n'ont pas toutes forcément trouvé de modèle économique satisfaisant. Une solution serait peut être que les abonnements payants, dits premium, viennent équilibrer les abonnements gratuits financés pour le moment par la seule publicité.

Revaloriser le contenu

Une autre question essentielle est de trouver des solutions pour résoudre l'asymétrie financière entre les différents acteurs de l'écosystème numérique. Pour le moment, il reste largement défavorable au créateur de contenus comme moi. Par exemple, les revenus mirobolants de Google, engendrés via l'indexation de pages Internet comme celles relatives à ma musique, ne peut se faire sans aucune contrepartie.

L'accord obtenu début février par la presse montre bien une évolution des rapports de forces. Porté par la voix de la ministre de la Culture Aurélie Filippetti, le gouvernement semble en tout cas enfin s'investir:

«Je souhaite mettre à contribution les acteurs d’Internet et ceux qui utilisent en quelque sorte la valeur ajoutée créée par le secteur musical pour qu’ils financent la création et la filière musicale. J’y crois très fortement.»

Toute la question reste de trouver la forme adéquate pour ce rééquilibrage: une nouvelle taxe? Des accords entre les protagonistes? Des subventions pour le secteur musical?

Soutenir des acteurs européens de poids afin de rivaliser avec les mastodontes américains paraît une des solutions possibles. En France, Universal, propriétaire de l'opérateur SFR mais aussi particulièrement investi dans la création musicale via Universal Music ou audiovisuelle avec Canal+, pourrait être de ceux-là. Les rapprochements de plateformes musicale avec des opérateurs télécom, comme Deezer avec Orange, font aussi partie des solutions pour mieux valoriser le contenu sur ces nouvelles plateformes.

L'espoir de la mission Lescure

Nos attentes se dirigent désormais vers la mission Lescure. Son objectif principal? Trouver un consensus afin de mieux protéger les droits d’auteurs.

A priori, pour le moment, Pierre Lescure a réussi à s'entretenir avec la plupart des protagonistes, hormis quelques exceptions comme l'UFC-Que Choisir. Même si d'autres missions du même type existent déjà depuis plusieurs années —je pense notamment au rapport Zelnik de 2009, qui préconisait déjà à l'époque une taxe Google en faveur de l'industrie musicale—, celle-ci semble plus prometteuse.

Ses propositions devraient a priori être rendues d'ici quelques semaines et seront reprises par la mission Musique du gouvernement. Espérons cette fois-ci qu'elles ne constituent pas que de la poudre aux yeux et que les résultats soutiendront réellement une revalorisation de la création musicale, peut-être sur la voie de la fin d'une exception numérique, mais sûrement pas d'une exception culturelle.

Matt Guitare

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