Mariage pour tous: lettre ouverte à Christine Boutin, la suite

Manifestation pro-mariage pour tous, en novembre 2012. REUTERS/Christian Hartmann

Manifestation pro-mariage pour tous, en novembre 2012. REUTERS/Christian Hartmann

Emmanuelle Schick Garcia avait ici même adressé une première lettre à la femme politique française. N'ayant pu la rencontrer en personne, la réalisatrice lui écrit ce qu'elle aurait aimé lui dire.

Chère Christine Boutin,

Après la publication de ma première lettre ouverte, j'ai eu l'espoir naïf de vous rencontrer pour en discuter.

Pour votre défense, vous m'avez écrit par deux fois en me proposant une rencontre. Puis vous vous êtes dérobée et m'avez proposé une discussion par téléphone, que vous n'avez ensuite ni confirmée ni honorée.

Ce que j'aurais aimé vous dire, je vous le dis donc par écrit.

Comme vous, je crois en l'importance du mariage et de la famille. C'est pourquoi j'ai défilé en faveur du mariage pour tous le 16 décembre et que je défilerai à nouveau le 27 janvier.

Comme vous, j'ai une mère et un père, qui sont mariés depuis 37 ans. Comme vous, je suis le produit «d'une maman et d'un papa». Et tout comme vous, j'ai pu profiter de la protection qu'apporte une telle union.

Comme vous, mes parents m'ont transmis leurs valeurs et leurs principes. Ils m'ont appris qu'une relation se base sur la confiance mutuelle, la compréhension, le respect, l'attirance et l'amour. Ils ont été pour moi le premier et le plus bel exemple d'une relation basée sur ces valeurs.

Comme vous, mes parents m'ont appris qu'avoir des enfants et les élever était une responsabilité immense et sérieuse qui demandait du temps, de l'énergie, de l'éthique, de la patience, de l'amour, de la compréhension et un grand sens de l'humour.

Comme vous et Xavier Bongibault, je crois que tout le monde ne veut pas se lever trois fois dans la nuit pour nourrir un bébé ou ne se sent pas capable d'assumer la responsabilité d'une autre personne pour le restant de ses jours, mais je crois aussi que c'est un choix très personnel que chacun doit avoir le droit de faire.

Comme vous, je suis d'accord pour dire que tout le monde ne se marie pas par amour. Beaucoup se marient par obligation, par convenance, pour l'argent, pour le confort ou pour ne pas finir seuls. Mais malgré ces différences, tous les mariages bénéficient des mêmes droits.

Je suis d'accord avec vous sur le fait que les enfants ne choisissent pas leurs parents. Ils ne sont, après tout, que le résultat d'actes et de décisions pris par des adultes. Aucun enfant sur cette terre, à aucun moment de l'histoire, n'a pu choisir de naître, d'avoir tels ou tels parents ou de se retrouver dans telle ou telle situation. Aucun de nous ne peut faire ces choix, que nos parents soient hétérosexuels ou homosexuels.

Comme vous, je suis catholique. Mais contrairement à vous, j'ai renoncé à appartenir à cette institution le jour où j'ai appris qu'un membre de ma famille, lorsqu'il était enfant, avait été abusé sexuellement par un prêtre. C'est pourquoi je considère que l’Eglise n'a pas de leçon de morale à me faire sur la façon dont je vis ma vie, et encore moins en ce qui concerne ma famille, mes enfants et mes relations. Lorsque la Manif Pour Tous et la hiérarchie catholique affirment «défendre les droits des enfants», j'ai envie de leur demander: «Où étiez-vous lorsque ces enfants qu'on a abusés avaient besoin d'être protégés et défendus?»

Contrairement à vous, Christine Boutin, je suis gay. Et contrairement à vous, j'ai vu défiler 800.000 inconnus sous mes fenêtres, le 13 janvier, pour me dire que je ne pouvais pas épouser la personne que j'aime, que mes valeurs et mon désir d'avoir des enfants étaient pervers et égoïstes, que je ne méritais pas d'être mère et que je ne pouvais pas bénéficier des mêmes traitements médicaux que mes amis hétérosexuels.

Comme vous et comme la plupart des gens qui ont étudié la biologie à l'école, je sais que pour faire un enfant, il faut un spermatozoïde et un ovule. Aucun homosexuel ne dit le contraire.

Mais l'histoire que je raconterai à mes enfants sur leur conception sera différente de la vôtre. Ce ne sera pas celle que mes parents m'ont racontée, ni la même que mes amis adoptés ou élevés par un parent célibataire ont entendue. Mais ce qui est sûr, c'est que l'histoire que je raconterai à mes enfants commencera ainsi: «Le jour de ta naissance a été le plus beau jour de ma vie...»

Contrairement à vous, j'ai pensé aux milliers d'enfants élevés par des parents homosexuels qui ont regardé défiler La Manif pour Tous, le 13 janvier dernier. On a fait croire à ces enfants élevés par des parents aimants et responsables, que ce soient deux mères, deux pères, une mère, un père, un frère, une sœur, une tante, un oncle ou un grand-parent, que leur famille était inférieure, défaillante ou incomplète.

Contrairement à vous, j'ai pensé à l'enfant homosexuel qui marchait aux côtés de ses parents, le 13 janvier. Un enfant qui devait probablement se sentir seul et isolé avec son secret. Qui comprenait que son amour ne serait jamais pris au sérieux ou accepté comme celui de ses frères et sœurs hétérosexuels. Que son envie d'être parent serait tournée en ridicule et remise en cause.

Que pouvait penser cet enfant homosexuel de ce groupe d'homosexuels (Plus Gay Sans Mariage) manifestant contre le mariage pour tous? Pourquoi louait-on le courage de ces homosexuels refusant qu'on accorde des droits à d'autres? Etait-ce pour que ceux qui les entouraient se sentent moins menacés par leur homosexualité? Cet enfant homosexuel devrait-il être comme eux pour pouvoir être aimé et accepté? Cet enfant homosexuel se souviendrait peut-être alors du discours de Malcolm X sur les domestiques noirs préférant se ranger du côté de leur maître au lieu de lutter du côté de leurs frères et sœurs dans les plantations. Et alors, les choses prendraient un autre sens.

Mais le plus dévastateur pour cet enfant homosexuel, ce serait peut-être de réaliser que «une maman et un papa» ne lui avaient pas apporté l'amour inconditionnel, l'acceptation et la solidarité qu'il espérait et attendait d'eux.

Contrairement à vous, Christine Boutin, cette loi va changer ma vie. Pour vous ou pour mes parents, elle ne changera rien. Vous resterez mariés à l'amour de votre vie, vos enfants continueront à vous appeler maman, et vous, votre mari et vos enfants profiterez de la même sécurité et des mêmes droits que vous avez déjà.

Mais malgré cette certitude, je sais que vous continuerez votre croisade politique. Vous l'avez déjà dit haut et fort à quiconque veut l'entendre. Après tout, la meilleure façon de faire manifester 800.000 personnes, c'est de leur dire que le «lobby gay» veut détruire leurs familles, leurs valeurs et leur pays.

C'est vrai, ça fait peur. En se mariant, en ayant des enfants, en emmenant leurs enfants à l'école, en leur préparant à manger, en leur lisant des histoires avant de se coucher, en les réveillant, en les emmenant au foot, en allant rendre visite à leurs grands-parents, ces époux et épouses homosexuel(le)s, auront plus en commun avec vous que vous êtes prête à reconnaître.

Tout cela me pousse à croire que ce qui vous effraie, ce ne sont pas nos différences, mais le fait que nous avons bien plus de choses en commun que vous ne voulez l'admettre.

Lorsque ces interminables débats auront pris fin, lorsque vous aurez fini de faire le tour de tous les médias, j'espère que vous vous souviendrez de ces mots.

Je ne comprends ni vos priorités ni vos motivations, mais une chose est sûre, je suis soulagée de savoir qu'aucun de vos enfants ou de vos petits-enfants n'est gay.

Cordialement,

Emmanuelle Schick Garcia

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