La situation en Grèce est encore pire que ce que vous imaginez

Sur l'Acropole, en janvier 2013. Yannis Behrakis / REUTERS

Sur l'Acropole, en janvier 2013. Yannis Behrakis / REUTERS

La Grande Dépression a duré 4 ans aux Etats-Unis. La Grèce entre dans sa sixième année. Depuis 2008, le pays a perdu plus d’un quart de son PIB. La dynamique de la crise grecque est bien plus grave que ce que les politiques parcellaires de la «troïka» sont en mesure de guérir.

Quand les ministres des Finances européens ont approuvé le déblocage de 49,1 milliards d’euros supplémentaires pour la Grèce en décembre dernier, les europhiles ont poussé un ouf de soulagement collectif. La catastrophe économique avait été évitée et l’éventualité d’un «Grexit», une sortie de la zone euro, semblait alors écartée. Ces 49,1 milliards, comme les autres prêts, devaient permettre d’assouplir le programme d’ajustements fiscaux –le plus sévère de l’histoire– et la Grèce devait progressivement sortir la tête de l’eau.

Mais à l’intérieur du pays, la nouvelle n’a pas rassuré outre-mesure. Le gouvernement de coalition a bien sûr fait planer un vent d’optimisme, mais les citoyens, accablés et surtaxés, ne partagent pas son enthousiasme face aux sinistres perspectives économiques nationales. Renflouement ou pas, la détresse économique s’abat désormais sur la Grèce.

D’un point de vue fiscal, les réformes ont été un succès. Le déficit budgétaire est passé de 15,6% du PIB en 2009 à 7% estimés en 2012. Pour 2013, le gouvernement table même sur un excédent primaire. Dans le même temps, l’indice général de la bourse d’Athènes enregistrait en 2012 la meilleure performance des marchés ouest-européens, avec un bond de 33%, et les taux d’intérêt des emprunts grecs commencent à fléchir.

Mais le coût des réformes économiques est stupéfiant. En Grèce, 2013 sera la sixième année de «Grande Dépression». Depuis 2008, le pays a perdu plus d’un quart de son PIB. Aux Etats-Unis, la Grande Dépression avait coûté 27% du PIB mais n’avait duré que quatre ans, de 1929 à 1933, et le pays avait retrouvé son niveau de PIB d’avant la crise en seulement huit ans. Il l’avait même dépassé l’année suivante. On imagine mal que ça pourrait se produire en Grèce d’ici 2020.

Et puis la dynamique de la crise grecque est bien plus grave que ce que les politiques parcellaires de la «troïka» (le Fonds monétaire international, l’Union européenne et la Banque centrale européenne) sont en mesure de guérir.

Le revenu par tête est en chute libre depuis 2010 et il est peu probable que les salaires ne rebondissent avant des années. La production nationale s’est en outre effondrée, jusqu’à retrouver les niveaux qui prévalaient dans les années 1990, avant que quasi deux décennies d’intégration européenne ne propulsent le PIB par habitant presque à la moyenne européenne. Et si la soutenabilité de la dette a été mise à rude épreuve depuis le début de la crise, la capacité de la société à supporter toutes ces difficultés l’a été tout autant.

Une génération sacrifiée

Alors que l’Etat-providence grec s’atrophie, toute une génération voit ses attentes, ses revenus et sa qualité de vie rétrogradés. Cette même génération, qui avait pris l’habitude d’accéder à des crédits pas chers après l’entrée de la Grèce dans la zone euro en 2001, s’efforce maintenant d’apprendre à vivre avec bien moins.

Dans le secteur privé, les salaires ont diminué de plus de 30% depuis 2010 –c’est 22% pour le salaire minimum mensuel et 32% pour les salaires des moins de 25 ans. Pourtant, les prix ont été maintenus à des niveaux élevés par le manque de concurrence, les comportements oligarchiques et la hausse des taxes.

Le taux de chômage devrait dépasser les 26% en 2014, selon la Banque de Grèce, voire les 31%, selon l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale, un centre de recherche allemand. Si ces prévisions sont justes, on dépassera donc les 24% atteints au pire moment de la Grande Dépression américaine.

Plus de 60% des chômeurs grecs sont sans travail depuis plus d’un an, une tendance préoccupante vu la difficulté à résorber le chômage de longue durée. Le chômage des jeunes, qui pointe à 55%, est déjà supérieur à celui de la plupart des pays ayant des taux similaires de participation au marché du travail.

Et la lumière au bout du tunnel est encore très loin. En analysant des crises précédentes, l’Organisation internationale du travail a montré que, dans les pays où l’emploi des jeunes finit par retrouver son niveau d’avant la crise, le délai est en moyenne de onze ans.

C’est du secteur privé que vient l’essentiel des 1,2 million de chômeurs grecs. Jusqu’à maintenant, les fonctionnaires ont été protégés, seulement 100.000 ont cessé de travailler, la plupart pour partir à la retraite. Le secteur public est le dernier bastion de l’élite politique. Si le nombre de fonctionnaires diminue –lentement– c’est uniquement parce que la troïka surveille de près les embauches.

A ce jour, aucun responsable politique de premier rang ne s’est en effet engagé à aller jusqu’à renvoyer des employés du secteur public. Les chiffres sur le nombre de fonctionnaires en Grèce ne sont pas très fiables, mais on estime qu’ils sont environ 800.000.

Créer de l’emploi est une tâche redoutable et c’est là-dessus que seront jugés les politiciens grecs dans les années qui viennent. De 1970 à 2009, 800.000 nouveaux emplois sont venus s’ajouter aux 3 millions déjà existants dans le secteur privé. La majorité de ces créations d’emplois ont eu lieu dans le bâtiment, le commerce (gros et détail) et le tourisme. Mais dans le contexte économique, avec la demande qui fléchit, le commerce de détail est davantage susceptible de se contracter que de se développer. Des emplois pourraient être créés dans le secteur du tourisme, mais la Grèce devra faire beaucoup d’efforts pour développer pleinement son potentiel.

L'énorme coût de la démocratie

Le pays doit mettre sur pied un cadre plus favorable aux affaires, améliorer ses infrastructures, alléger sa bureaucratie, de type communiste, et simplifier sa fiscalité, en la rendant aussi plus juste. On estime que la paperasserie dans la bureaucratie grecque coûte au pays 6,8% de son PIB. Il semble au final quasi impossible de créer 1,2 million de nouveaux emplois d’ici 2025. D’autres domaines que la construction et le commerce vont devoir être les moteurs de l’emploi; la Grèce devra développer son secteur des services, et c’est le tourisme qui doit montrer la voie.

Alors que le chômage grimpe et que la classe moyenne se retrouve pressée de toutes parts, les «nouveaux pauvres» sont de plus en plus nombreux. La part de ménages grecs risquant de basculer dans la pauvreté est passée à 21,4% en 2011 –c’était 20,1% en 2010, le pays était alors le quatrième plus mal placé d’Europe derrière la Bulgarie, la Roumanie et l’Espagne. Mais la récession s’est aggravée depuis et, inévitablement, le nombre de pauvres va augmenter en Grèce.

Selon l’agence nationale de la statistique, Elstat, plus de la moitié des Grecs avaient des difficultés à payer leurs factures en 2011 et 63% disaient avoir «des difficultés» ou «de grandes difficultés» à joindre les deux bouts. Depuis le début de la crise, le taux de suicide en Grèce a quasi doublé, passant de 3 à presque 5 suicides pour 100.000 habitants.

Evasion fiscale, corruption, rien n'a été fait

Dans le même temps, l’Etat doit faire face à une crise de ses propres revenus, en partie due à l’ampleur de l’évasion fiscale. En 2012, selon les estimations de la Commission européenne, l’économie souterraine représentait 24% du PIB et engendrait une perte de revenus annuelle de 10 milliards d’euros. Le think-tank américain Global Financial Integrity évalue, lui, à 120 milliards d’euros la perte causée par des activités illicites comme la corruption et l’évasion fiscale durant la décennie 2000.

En 2010, dernière année pour laquelle on a des chiffres, seulement 83 citoyens grecs ont déclaré un revenu annuel de plus de 800.000 euros, sur près de 7 millions de contribuables.

Pour lutter contre l’évasion fiscale, il faut améliorer la collecte de l’impôt et payer suffisamment les personnes chargées de le faire, elles seront ainsi mieux armées contre la corruption et l’ingérence politique.

Selon la «Task Force» de la Commission européenne pour la Grèce, seulement un tiers des contrôles fiscaux sur les gros patrimoines qui devaient être réalisés l’ont été jusqu’ici, à cause du manque de capacités d’action de l’administration et de son inertie. En 2012, la Grèce était le pays européen le plus mal classé dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International. Quatre-vingt-quatorzième sur 174, elle pointe carrément 19 places derrière la Bulgarie, le deuxième pays européen le plus mal classé.

L’évasion fiscale émane en partie en Grèce de règles injustes et laxistes. Mais ce qui explique la corruption de ce pays, c’est surtout le manque de moyens des institutions, le déficit de responsabilité politique, et le fait que les acteurs du système politique se protègent les uns les autres.

Aucun élu de haut-rang n’a jamais été condamné pour corruption en Grèce et, selon un rapport de 2011 de l’inspecteur général de l’administration publique, 2% seulement des fonctionnaires défaillants tombent sous le coup de procédures disciplinaires. Le copinage est toujours roi au sein de la trinité maudite affaires-médias-politique, malgré les reportages de plus en plus nombreux des journalistes étrangers et le déluge de scandales qui ont affecté les gouvernements.

Attention à la malédiction du pétrole

A long terme, les perspectives économiques de la Grèce seront également fragilisées par la fuite des cerveaux et la démographie. Le problème de l’émigration des travailleurs qualifiés n’est pas nouveau, mais il s’aggrave avec la crise. Selon les derniers chiffres, 85% des quelque 30.000 Grecs qui étudiaient à l’étranger en 2010 n’avaient nullement l’intention de rentrer. Et puis la démographie grecque n’arrange pas les choses: seulement 14,4% de la population a moins de 14 ans (le pays est 218e sur 226).

Pour couronner le tout, les immigrants retournent dans leurs pays d’origine. Des contribuables de moins en moins nombreux et disposant de revenus de plus en plus faibles devront donc porter à bout de bras une économie qui ne génère déjà plus suffisamment de richesses pour se soutenir elle-même.

L’Etat est désormais obligé de se réformer. Améliorer le climat des affaires est certes crucial alors que le pays travaille à la restructuration de son économie. Mais les privatisations qui doivent convaincre les investisseurs étrangers de revenir ne peuvent être menées en l’absence de réformes plus fondamentales encore. Il serait évidemment dangereux de vendre les biens de l’Etat à des oligarques privés. Les banques ne pourront en outre se remettre à prêter de l’argent que quand la confiance sera de retour et que le cercle vicieux de la dépression et des créances douteuses, qui représentent actuellement plus d’un quart des prêts en cours, commencera se désamorcer.

La reprise en Grèce est conditionnée au retour de la confiance entrepreneuriale et des investissements. Ceux-ci doivent être dopés par le programme d’ajustements économiques, mais aussi par un certain nombre de projets majeurs financés par les fonds européens. Car sans injection d’investissements extérieurs, l’économie grecque a peu de chances de redécoller. Les seuls fonds nationaux ne suffiront pas pour réaliser les investissements nécessaires en matière de capital humain, de recherche et développement et d’amélioration des infrastructures.

Pour sortir du marasme actuel, on a beaucoup parlé ces derniers temps de ce que pourrait apporter l’exploitation des réserves de gaz naturel offshore, estimées à 464 milliards d’euros, c’est-à-dire plus que la dette publique du pays. Mais même si ces ressources étaient confirmées, les profits tirés de cette manne d’hydrocarbures seraient davantage une malédiction qu’une bénédiction sans de profondes réformes économiques et institutionnelles.

La crise grecque est loin d’être terminée et le dangereux environnement politique du pays pourrait bien réduire à néant les efforts actuellement menés pour relancer la machine. Au final, l’avenir économique dépend ici d’un difficile équilibre à trouver entre unité sociale, volonté politique et soutien extérieur attentif.

Même si le gouvernement dit le contraire, la situation va probablement d’abord continuer à se détériorer avant de s’arranger. Le pessimisme va gagner du terrain et la confiance en un système politique considéré comme corrompu et incompétent va reculer encore. La reprise économique sera longue et se fera attendre, et les Grecs se sentiront de plus en plus étouffés par la pression fiscale à mesure que le programme d’ajustements de l’économie sera appliqué.

La zone euro a peut-être survécu, mais difficile de se montrer optimiste face à la situation grecque.

John Sfakianakis

Traduit par Aurélie Blondel