Les chiffres de l’Insee ne sont pas fiables

La qualité des chiffres de l'institut est primordiale pour une gestion efficace de la France. Or des chercheurs contestent les méthodes utilisées par l'Insee et interrogent son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique.

Shadow people / vonderauvisuals via Flickr CC Licence By

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Ce mardi 15 janvier 2013, l’Insee, à l’occasion de sa conférence de presse annuelle, a donné une estimation de la population de la France au 1er janvier (65,8 millions d'habitants).

Comme chaque année, ces chiffres vont être abondamment commentés dans la presse, une large part de la statistique française, que ce soit au niveau des statistiques démographiques et sociales ou économiques, étant dépendante des données fournies par l’institut statistique officiel de l’Etat.

La qualité de ces dernières apparaît donc primordiale pour une gestion efficace de la France. Pourtant, l’analyse des résultats du recensement rénové, une des enquêtes phares de l’Insee, prête à interrogation, ce que le quotidien Le Monde a rapporté dans un article daté du 1er août 2012 faisant part des doutes de certains chercheurs, dont l’auteur de ces lignes, sur la fiabilité des chiffres.

Or, l’Insee au lieu de faire son mea culpa, s’est enfoncé dans la dénégation ridicule par l’intermédiaire d’une tribune publiée le 13 août 2012 dans le même quotidien balayant d’une seule main nos interrogations légitimes.

La population française connue à 0,02% près?

Cette tribune contient une affirmation grossièrement mensongère, qui interroge sur la bonne foi de l’institution. En effet, son rédacteur, Monsieur Fabrice Lenglart, ose affirmer que la population de la France au 1er janvier 2009 est connue à 0,02% près, soit plus ou moins 15.000 habitants, ce qui relève du ridicule, le nombre de clandestins, qui, par définition, ne sont pas recensés, étant très largement supérieur à ce chiffre (100.000 personnes a minima).

Pour en donner un exemple, dans la commune de Sucy-en-Brie située dans le Val-de-Marne, la population du campement (aujourd’hui démantelé) d’immigrés roumains illégaux a été estimée à environ 600 personnes sur une population de 26.000 habitants, soit plus de 2 % de la population communale. On imagine donc assez facilement ce que pourrait être le chiffre extrapolé à la seule région Ile-de-France...

Plus globalement, la marge d’erreur traditionnelle des recensements dans les pays développés est de l’ordre de 1%, ce qui est relativement faible comparé aux pays les moins avancés, mais très loin des 0,02% avancés par l’Insee! Aucun organisme statistique national sérieux n’oserait affirmer une marge d’erreur aussi faible, y compris le Census Bureau américain, qui, à l’échelle internationale, est réputé plus fiable que son équivalent français.

D’ailleurs, à l’occasion du recensement de 1990, l’enquête post-censitaire de l’Insee laissait penser que la population de la France avait été sous-estimée de l’ordre de 500.000 habitants, soit une marge d’erreur proche de 1%.

L’argumentation de l’Insee apparaît donc bien légère et n’est guère rassurante concernant la fiabilité des données issues de la nouvelle méthode de recensement. Un peu de modestie de la part de nos statisticiens ne ferait pas de mal parfois...

En effet, ces manquements ne constituent aucunement une nouveauté, puisque l’Insee avait déjà été pris la main dans le sac concernant les chiffres de l’immigration, sujet particulièrement sensible, hier comme aujourd’hui.

Un précédent sur le solde migratoire dans les années 1980

Dans les années 1980, pendant plusieurs années, l’institut affichait un solde migratoire nul pour la France sous pression de l’Elysée. En effet, suite à la fin de l’immigration de travail dans un contexte de montée du chômage et de l’extrême-droite, le sujet de l’immigration, en particulier maghrébine, commence à devenir tabou. Cependant, le recensement de 1990 était venu invalider cette hypothèse peu crédible, la population recensée étant largement supérieure à celle projetée, conduisant à réviser fortement à la hausse l’excédent migratoire.

Ensuite, dans les années 1990, les résultats du recensement de 1999 surprennent les spécialistes de démographie, puisque la population recensée est inférieure de près de 500.000 personnes à celle attendue.

Au lieu de reconnaître la sous-évaluation de la population au recensement de 1999, comme le fit l’institut statistique britannique concernant le recensement de 2001 au Royaume-Uni, l’Insee a préféré faire la politique de l’autruche, ces résultats lui permettant d’afficher un solde migratoire quasiment nul, ce qui arrangeait grandement les dirigeants politiques français. L’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002 n’est probablement pas totalement sans lien avec ce déni des réalités démographiques du pays.

Des projections à long terme surestimées

Au cours des années 2000, la France change de méthode de recensement. Le comptage exhaustif de la population à une date donnée est remplacé par un sondage pluriannuel reposant sur des calculs assez compliqués. Ce changement de méthode entraîne un quasi doublement du taux de croissance démographique annuel 1999-2006 par rapport aux données officielles des années 1990.

Logiquement, l’Insee aurait dû redresser fortement à la hausse l’excédent migratoire par rapport à ses estimations annuelles intercensitaires, mais cela étant politiquement incorrect, il a préféré instituer une nouvelle variable d’accroissement démographique: «l’ajustement».

Plus globalement, cette forte progression de la population satisfaisait le pouvoir, le président Nicolas Sarkozy souhaitant que la France rattrape l’Allemagne le plus rapidement possible sur le plan démographique pour des raisons géopolitiques. Or, la surestimation du taux de croissance de la population totale permet de surestimer fortement les projections à long terme, aboutissant aux fameux «75 millions d’habitants» en 2050.

Manifestement, l’institut souffre d’une proximité trop forte avec le pouvoir, limitant son indépendance et la qualité des statistiques, au détriment de la recherche. Il devrait se cantonner à décrire les faits et non à faire de la «politique», d’autant que cette dernière s’avère bien souvent contre-productive, comme le montre la triste progression des idées d’extrême-droite en France.

Laurent Chalard

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L'AUTEUR
Laurent Chalard Laurent Chalard est géographe au European Centre for International Affairs. Ses articles
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Publié le 15/01/2013
Mis à jour le 16/01/2013 à 9h35