- La «death machine» du docteur Kevorkian au New York Institute of Technology en octobre 2011. REUTERS/Shannon Stapleton -
Les réactions à ma tribune du 20 décembre, «Fin de vie: aider au suicide est une redoutable régression éthique», m’invitent à préciser ma pensée. Ma volonté n’est ni de provoquer, ni de convaincre d’une philosophie ou d’une vision de la vie. Ma motivation est d’alerter.
C’est le rôle du professionnel de la santé, connaissant de l’intérieur l’organisation et les dysfonctionnements du système de santé, que d’apporter une information utile à la réflexion de tous.
La question de la fin de vie ne peut se penser isolément, sans prise en compte de l’état des lieux du système de santé et de sa tendance lourde à valoriser la technicité aux dépens de la relation soignante, et ainsi à aller vers de moins en moins d’humanisme et de solidarité.
La question de la fin de vie n’est pas réductible à un souhait individuel, elle s’inscrit dans la vie collective et va influencer la pensée des personnes vulnérables, déjà promptes à se culpabiliser et à se percevoir comme une charge, ainsi que la pensée des soignants qui déjà sont en épuisement professionnel par fonte massive des ressources humaines offertes au lit du malade.
Il n’est nullement question de s’interdire quelque moyen de soulager une personne en fin de vie. Rappelons que nous savons ouvrir un ventre sans douleur, le savoir-faire existe pour soulager la douleur.
La loi autorise le médecin à augmenter sans limite les médicaments pour soulager, quitte à raccourcir la vie, mais sans perdre de vue l’objectif premier de soulager (loi Leonetti de 2005, principe dit du «double-effet»). Il est donc aujourd’hui possible dans le cadre de la loi de provoquer la mort pour soulager.
Une démocratie sanitaire ne peut accepter le flou sémantique d’une «sédation qui tue». «Sédation qui tue» est un oxymore; il contient l’autorisation implicite de dérives non maiîtrisées.
La solution proposée d’autoriser de provoquer la mort à condition de ne pas dire que c’est une euthanasie, mais une «sédation qui accélère la fin de vie», est une pratique régressive: c’est tout simplement revenir aux années 1990, et aux euthanasies clandestines sans la demande du patient qui furent dénoncées par le comité national d’éthique.
Ma position n’est pas dogmatique mais pragmatique. J’ai rappelé lors de l’audition parlementaire sur la loi Leonetti que, jusqu’en 1995, la majorité des patients étaient euthanasiés à leur insu puis qu’avec le développement des compétences en soins palliatifs, ces pratiques avaient disparu.
L’immense travail fait par les professionnels, en particulier les réanimateurs et les acteurs de soins palliatifs, a contribué d’une part aux progrès dans le soulagement de la souffrance et d’autre part à clarifier les concepts en jeu dans les actes de soin pouvant accélérer la fin de vie.
En effet, un arrêt ou une limitation de traitement pour éviter une obstination déraisonnable n’est pas du même ordre que d’injecter un médicament qui tue. Dans ce travail d’éclaircissement indispensable dans une démocratie sanitaire, le terme de sédation définit l’action d’endormir une personne qui l’a demandé en raison d’une souffrance restée non soulagée, l’objectif est de soulager, non pas d’accélérer la fin de vie.
Par ailleurs, comme nous l’avons mentionné, la loi permet la mise en pratique du principe éthique dit du double effet: augmenter les doses d’antalgiques pour soulager une personne même si cela doit accélérer la mort, l’intention est ici de soulager sans réserve.
Si notre société souhaite une légalisation de l’acte médical de tuer, il est essentiel qu’elle l’énonce clairement comme dans tous les pays ayant légiféré sur l’euthanasie ou sur le suicide assisté, et qu’elle lui donne un encadrement juridique clair avec un contrôle par la société civile. La clarté et l’honnêteté sont indispensables à la bonne santé mentale de tous.
Alors que la question des droits des patients est au cœur de toutes les évolutions législatives en matière de santé, évolution justifiée en réponse à une médecine encore souvent paternaliste, où le médecin décide pour le patient, je m’étonne qu’aucune interrogation ne porte sur la question du pouvoir médical.
Une loi, qui autoriserait le médecin à tuer, suppose une sagesse du médecin et une profonde connaissance de l’humain. Est-ce le cas?
Combien d’heures d’enseignement aux étudiants en médecine des 2e et 3e cycles sont consacrées à l’éthique, aux soins palliatifs, aux dimensions psychologiques lors de la formation d’un médecin? Moins de 1%. Peut-on se satisfaire qu’aucun médecin ne soit jugé sur la qualité de ses soins mais uniquement au travers du nombre d’actes, de patients, de recettes, de dépenses, et des durées de séjours?
Il est déjà actuellement nécessaire d’être vigilant, pour éviter qu’un médecin n’accélère des décès de sa propre initiative et sans aucun dialogue avec le malade ou sa famille, non pas par empathie, mais pour être sûr que les mourants du vendredi ne bloqueront pas un lit le lundi. Comment prouver qu’il ne l’a pas fait à la demande du malade? Pourquoi donner à tous les médecins, sans distinction de compétence, d’équilibre, une arme fatale?
Le massacre dans une école primaire des Etats-Unis eut été moins probable si le jeune homme n’avait pas eu accès, à la maison, à un fusil d’assaut. De même, les professionnels de santé, infirmières et médecins, sont simplement des êtres humains comme les autres, avec leur proportion d’épuisés, de déprimés, et de porteurs de fragilité. Rappelons que nous avons déjà eu des affaires judiciaires au cours desquelles on découvrait qu’une infirmière ou un médecin par épuisement professionnel ou troubles psychologiques, avaient réalisé des euthanasies non demandées par le patient, à l’insu également de sa famille.
Peut-on donner à chacun d’entre eux la possibilité d’accélérer la fin de vie alors que les expériences belges et hollandaises montrent qu’il est impossible de s’apercevoir a posteriori d’un abus de pouvoir du médecin?
Légaliser l’euthanasie sans restreindre le pouvoir médical est dangereux. Légaliser le suicide assisté revient à transférer la toute-puissance du médecin qui décide tout à la toute-puissance du patient qui décide tout.
A quel titre le patient n’évoque t-il pas également le droit de l’entourage à survivre dans la dignité? Quelle place lui donne-t-on? Il convient de lutter contre toute forme de toute-puissance, médicale ou non. La sagesse est de s’interroger, à plusieurs, en situation, et de fuir toute réponse automatique. Dès lors qu’il y a un décideur unique et tout-puissant, le perdant est l’humanisme qui suppose qu’un être humain soit modeste, et que la décision soit le fruit d’une réflexion partagée qui fait circuler l’interrogation à plusieurs et non imposée par un seul aux autres.
Toute loi incite à l’automatisme des comportements. L’automatisme dans la décision de fin de vie, ce n’est pas plus d’humanité mais pencher vers la deshumanisation et la barbarie.
La question de légaliser l’euthanasie ou le suicide assisté est une question de société complexe puisqu’elle remet en cause un interdit fondateur. N’est-il pas paradoxal de dire qu’il ne faut pas légaliser la consommation de cannabis afin de maintenir des interdits structurants dans la société et de lever l’interdit de tuer en faisant le pari fou qu’aucun médecin ou aucun patient ne peut l’être?
Le droit de mourir dans la dignité suppose de pouvoir définir la dignité. Cela n’est jamais fait. Qui peut confirmer l’absence de dignité d’une personne? A situation médicale égale, un patient évoquera sa perte de dignité pour demander à mourir, un autre aura envie de vivre. Quelle seront les conséquences sur le regard du professionnel de santé et son évaluation de la dignité? La dignité, une valeur à géométrie variable ou une définition de la personne humaine?
Comment éviter que le regard du médecin et de la société en général puisse changer à l’égard d’une personne qui est dans la même situation qu’une personne qui demanderait de mourir, mais qui elle ne le demanderait pas?
Pour que le médecin supporte l’idée d’aider la première à mourir, il faut qu’il soit convaincu qu’elle a raison, et il risque donc de donner tord à la seconde. Qui que nous soyons, et quel que soit le moment de notre existence, nous méritons le même respect. Quelle barrière étanche de protection des plus faibles est proposée pour accompagner la loi? Aucune.
Avant d’accepter la demande de mort d’une personne, il faut pouvoir distinguer un désespoir induit par l’environnement et une position librement assumée. Afin d’être sûr que le désespoir d’une personne est réellement irréductible, n’est-il pas prudent de commencer par offrir le B.A-ba de la solidarité? Des gardes malades pour que les patients puissent rester au domicile s’ils le souhaitent, des couches gratuites pour les incontinents urinaires (une couche trois fois par jour pendant 1 mois revient à 75 euros), un devoir opposable d’accès à un lit en chambre seule pour les personnes en fin de vie qui se présentent aux urgences...
Ce n’est pas difficile, c’est peu coûteux, curieusement, personne ne se bat pour cela. Que signifie cet acharnement à vouloir accélérer le décès des plus faibles avant d’avoir épuisé les ressources élémentaires de la solidarité à leur égard?
En 2013, les patients en fin de vie qui se présenteront dans un établissement de santé devront donc compter avec:
Mieux rembourser ce qui doit l’être, garantir les conditions d’accueil et d’accompagnement, et restreindre le pouvoir médical, qui souvent devient de l’abus de pouvoir, former les médecins à l’éthique et aux soins palliatifs, est une démarche préalable qui ferait honneur à notre pays. Le refus d’examiner ce contexte témoigne d’une démarche égoïste et individualiste, totalement indifférente aux conséquences pour les plus fragiles et en particulier les plus pauvres. Une telle loi hypervaloriserait l’individualisme aux dépens de la conscience collective, de la solidarité, bref, de ce qui fait que nous avons un avenir commun.
François Goldwasser
Tout à fait d'accord avec l'esprit de ce texte.
Pour la clarté il me semble qu'au paragraphe 1, existe une erreur:
" Il est donc aujourd'hui possible dans le cadre de la loi de provoquer la mort pour soulager"
Il me semble que c'est, justement, "impossible".
Ce qui est licite c'est de soulager jusqu'au risque de la mort.
Tous ceux qui ont de l'expérience en soins palliatifs,savent que les doses des drogues nécessaires à une sédation de qualité,tueraient un bien portant,alors que les patients qui en ont besoin les tolèrent.
Donc on ne tuera pas même pour soulager.
Donc la loi est inopportune.
Par contre, oui à une meilleure formation des médecins, mais aussi des autres soignants. Oui à une médecine qui refuse de n'être que scientifique et technique, pour redevenir un art : l'art de soigner, l'art de guérir parfois, l'art de de soulager toujours, l'art d'aider à bien vivre, l'art d'aider à bien mourir.
Le pouvoir du médecin est en général toujours mal ou pas posé, pas seulement sur ce sujet. C'est même historiquement un problème permanent de la profession. Le moins débattu possible, comme ça on y touche le moins possible. Régulé par un opaque conseil de l'ordre, qui coopte ses membres dans une culture assez loin des idéaux d'hippocrate.
Parmi les médecins le poids des psychiatres est, par exemple, exorbitant. Ils peuvent priver de liberté à discrétion, ils infestent les procédures judiciaires 'd'expertises' d'une rigueur scientifique moyenne très relative (leur science entière est relative, il faut dire), ils agissent en auxiliaires de police redoutables, sous couvert de 'suivis psychiatriques' imposés administrativement, et disposent, si tout ça ne suffit pas, d'une batterie de cocktails chimiques aptes à nucléariser toute résistance nerveuse intempestive, protégés en plus par la barrière du savoir (vs.l'ignorance).. etc, etc..
C'est un problème sans fin auquel on doit opposer une vigilance permanente, sans sombrer dans la paranoïa conspirationniste en plus, parce qu'il faut bien l'admettre, des fois ils sont utiles. (En ce qui concerne les psychiatres mon expérience personnelle me fait rencontrer des 'fin de formation' régulièrement, et franchement, le niveau moyen est un peu déprimant: tous ne sont pas aptes à faire correctement ce métier, je veux dire, ils manquent de la psychologie la plus élémentaire: un comble que ce ne soit pas un critère de sélection éliminatoire, -dans la série des grandes absurdités administratives.
Aussi l'article met un point important sur la table: la 'petite rhétorique à la petite semaine', et les chicaneries sémantiques pour autoriser tout en faisant semblant d'affirmer le contraire. C'est un festival d'enc.. de mouches. Pire encore que les juristes pour masquer 'l'innommable' (ou ce qu'on croit l'être): les toubibs, champions mondiaux d'hypocrisie assistée. (Mais je flaire derrière ce leonetti des connivences avec le milieu juridique, rien que dans son entourage proche). Platon (qu'ils ont lu, soyons sûrs) a pourtant montré de longtemps la vanité, la vacuité des sophistes, mais en don quichotte prédestinés(-préfabriqués), ils ont compris tout à l'envers qu'il s'agissait de l'adversaire.
Enfin j'ai toujours été choqué par un certain décalage dont j'ai pris connaissance dans ma jeunesse, lorsqu'un doc mourant d'un cancer, son épouse m'avait confié combien il avait de la chance d'être médecin, parce qu'ainsi on lui donnerait les moyens de s'épargner la souffrance. On était dans les quatre-vingts, et ce que disait cette dame en substance c'est qu'alors dans la société française, la médecine refusait de soulager à la morphine les mourants des cancers divers. Ce que sous-tend comme mentalité profonde une attitude collective pareille, dans un milieu théoriquement aussi ouvert à la connaissance, est proprement effrayant. On peut se réjouir que des 'privilèges' pareils aient pris fin: ça montre que, quand même, de temps en temps, on avance un tout petit peu vers la lumière.
Ce n' est qu' ici qu' il faut encore présenter des RIBs que l' on emploit des chèques,que la carte d' identité n' est pas conforme au modèle Européen, qu' une visite à la préfecture prend une demi- journée, où le moindre changement soulève, non pas des échanges mais des débats, provoque, non pas des négociations sereines mais des conflits, manifestations, souvent violentes, incluses.
Tant ma mère et mon père sont mort grâce à l' euthanasie. Mon père souffrait d' un cancer au foie qui s' est généralisé, ma mère gravement de Parkinson et d' Alzheimer + une tumeur. Grâce à des documents en bonne et dûe forme, une volonté clairement exprimée, des témoins, bref, une procédure bien encadré, ils ont pu mourir sans traîner cette vie qui n' avait vraiment plus rien d' attrayant pour eux.
S' il y en a qui croient en un être supérieur qui dirige la vie et la mort et que c' est à lui de décider, très bien, personne ne les oblige. Mais que l' on laisse les autres,pour autant que le cadre légal soit bien défini, décider de leur mort.
Erreurs humaines, dérives, abus possibles? Mais bien entendu, comme pour toute loi quelqu' elle soit. Ainsi est fait l' homme et depuis peu, la femme aussi.
".. pour autant que le cadre légal soit bien défini..."
Tout est là. Or il semble que par les temps qui courent, le législateur a quelque difficulté à concevoir des textes de loi "bien définis".
Si cadre de loi il doit y avoir, c'est dans le processus d'enregistrement de la volonté d'une personne.
Une fois ce document ainsi validée, les professionnels connaissant le mieux le corps humains mettront leurs savoirs, leurs compétences au service des volontés d'un être humain...
Si ce doit être des médecins, ils pourront trouver dans le geste ou la préparation du geste le sens respectable de tout faire pour accompagner leurs clients.
Et quand je vois des débats sur la notion de "curabilité" d'une maladie...d'acceptabilité d'un handicap...
Je ne comprends pas vraiment, tant la vie est elle même fatalement incurable... tant l'indignité n'est pas que physique, ou psychique... et peut être aussi sociale
deux exemples PERSONNELS
1-je me définis comme humain DIGNE tant que je maintiens une relation sociale, familiale... si j'oublie jusqu'à l'identité de la personne devant moi... je ne suis plus qu'une plante que l'on nourrit.... et qui peut éprouver des sensations pour cela... mais je ne suis plus un humain...
2- J'arriverai probablement complétement rincé financièrement après avoir payés la dépendance de mes parents... Je me refuse à être un poids financier pour ma descendance comme de la collectivité, au dela du raisonnable... oui pour le financement du maintient à domicile, dans les mouroirs sinistres si un semblant de vie sociale est encore possible... mais non à l'acharnement... si cela doit empêcher mes enfants et petits enfants de vivre... ils auront déjà à payer nos dettes de 40 années de gabegies.. Je ne me sentirais complétement INDIGNE de ruiner ma descendance, de récolter de la haine finalement...ou au mieux l'habituelle réflexion " il serait mieux mort"
Laissez moi le droit de disposer de ma vie...
Vous dites, Professeur, que le droit de mourir dans la dignité suppose de pouvoir définir la dignité, certes, mais il suppose aussi de définir la vie et l’indignité.
Notre fils est resté 8 ans 1/2 dans un coma végétatif chronique irréversible et est décédé en 6 jours cauchemardesques (après une mauvaise application de la loi Léonetti). Je vous soumets quelques questions récurrentes et ma réflexion :
► La vie n’est-elle que biologique ? Notre fils paralysé à 100%, trachéotomisé, nourri par sonde gastrique, dans un profond état de dégradation physique et s’étouffant quotidiennement dans ses propres glaires, était-il « en vie » durant ces presque 9 ans ?
► Que faites-vous pour les 2000 cas comme notre enfant, chiffre en constante augmentation ? Que faites-vous pour toutes ces victimes collatérales des progrès de la réanimation qui ne sont ni mortes, ni vivantes ?
► Faut-il les réanimer et les abandonner ensuite à leur horrible sort, quand les IRM attestent de lésions cérébrales gravissimes et irréversibles ?
► La médecine ne leur doit-elle pas au minimum la mort ? Cette mort qui n’est plus légitime et qui devient un droit à revendiquer !
► La loi Léonetti répond-elle au cas des états végétatifs chroniques ? Si oui, l’intention est clairement euthanasique !
Pour notre enfant, l’intention était clairement euthanasique car il était ni plus mal, ni moins mal le jour du retrait de sa sonde gastrique, que des jours, des mois ou des années auparavant.
Pour nous, ses parents, l’indignité, voyez-vous, c’est l’état dans lequel la maltraitance institutionnalisée a plongé et abandonné notre enfant de l’âge de 20 ans à 29 ans ! L’indignité c’est aussi qu’il soit mort comme un chien, au bout de six jours cauchemardesques !
Voilà une définition de l’indignité !
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