Fin de vie: aider au suicide est une redoutable régression éthique

L'artiste britannique Anthony Gormley regarde une de ses œuvres, «Blind Light», dans une galerie londonienne en 2007. REUTERS/Kieran Doherty (BRITAIN)

L'artiste britannique Anthony Gormley regarde une de ses œuvres, «Blind Light», dans une galerie londonienne en 2007. REUTERS/Kieran Doherty (BRITAIN)

François Hollande a décidé d’aller plus loin que les propositions du Pr Sicard sur les conditions de la fin de vie. Un projet de loi est annoncé qui autorisera le suicide assisté. Dans le même temps, l’argent manque dans les hôpitaux publics. Comment rester aveugle devant cette coïncidence? Par le docteur François Goldwasser, professeur en cancérologie.

Nous entrons, en France, dans une nouvelle étape de l’indispensable réflexion collective sur la médicalisation de la fin de vie. Et cette nouvelle étape est selon moi marquée par une redoutable régression éthique. Je viens de lire les propositions contenues dans le rapport que le président de la République a demandé au Pr Sicard. Cancérologue à l’hôpital Cochin de Paris et professeur de médecine je vais, simplement, expliquer où réside selon moi cette régression.

1. Ce rapport explique fort justement que la médecine française demeure anormalement asymétrique: excès de pouvoir médical et attention insuffisante à la personne en fin de vie, à son point de vue et a fortiori au respect qui est dû à ce dernier. Ce rapport ne propose rien pour réduire le pouvoir médical dans la prise de décision. La seule proposition est… d’accroître le pouvoir médical en autorisant le médecin à provoquer le décès, seule frustration qui  résistait à sa toute puissance.

2. Ce rapport explique à juste titre qu’il existe un retard dans l’enseignement des bonnes pratiques de la médecine palliative et de la réflexion éthique sur ce sujet. Or ce rapport propose dans le même temps de donner le pouvoir de provoquer la mort aux médecins avant même de garantir qu’ils aient préalablement acquis la sagesse et la manière de poser de manière cohérente et éthique une décision. 

Cette précipitation n’est certes pas nouvelle dans l’histoire de l’humanité. Elle est au cœur du mythe d’Adam ou de celui d’Icare. C’est aller directement à l’exercice du pouvoir sans prendre le temps de la maturation, de la sagesse avant l’action. Ceci est malheureusement générateur d’actions mauvaises.

3. Ce rapport propose ce que je considère être une légalisation de la «pente glissante». Cette expression désigne la dérive des pratiques en l’absence d’un cadre éthique clair. On ne peut pas sans grand danger dénommer «sédation» trois situations différentes: la sédation thérapeutique d’une anxiété; l’atténuation, en fin de vie, d’une agitation; l’acte intentionnel de provoquer la mort.

C’est créer ici un flou sémantique qui sera le berceau des dérives de pratiques médicales. La même expression et les mêmes médicaments s’adresseront à des objectifs radicalement différents. Ceci conduira à ce que l’infirmière ne saura plus très précisément si elle injecte l’association «morphine- hypnovel»  prescrite pour soulager ou pour euthanasier.

Ce qui est proposé est malheureusement à la fois non-éthique mais très facile à mettre en œuvre. C’est donc, clairement, le premier pas vers une dérive non maitrisée des pratiques en fin de vie. Or une véritable démarche éthique n’a rien à craindre de la clarté et de la transparence, de la traçabilité. 

4. Ce rapport passe étrangement sous silence le contexte. Toutes les questions inhérentes à la détresse, à la vulnérabilité sont intimement liées à celles de la solidarité. Que voyons-nous? Ce rapport est remis au président de la République en pleine crise économique. Au même moment, le gouvernement annonce que l’augmentation du salaire horaire minimum ne pourra être que de trois centimes. L’argent manque dans les hôpitaux publics qui doivent impérativement réduire leurs déficits. Et on nous explique déjà que l’année qui vient sera pire que celle qui s’achève.

Nous assistons au même moment à deux phénomènes. D’une part une rétraction des solidarités. De l’autre à ce qui est  présenté comme une avancée et qui consiste en une autorisation donnée d’achever les mourants. Jusqu’où faudra-t-il être aveugle pour ne pas faire le lien? Moins de moyens en aides-soignants et en infirmières, moins de remboursements de soins dits «de confort» c’est nécessairement davantage de demandes désespérées.

La France sera donc le premier  pays au monde à proposer d’autoriser dans sa loi le corps soignant à accélérer la fin de vie de personnes les plus fragiles dans un contexte de crise économique. On peut le redouter. Le président de la République a choisi d’aller plus loin encore que le rapport du Pr Sicard. Le Comité national d’éthique est saisi et la loi est déjà en cours de rédaction. A mes yeux aucun doute n’est permis: tel qu’il est annoncé, le suicide assisté constituerait une régression éthique collective majeure.

François Goldwasser