Le corps sublimé de Gérard Depardieu

Dégustation d'un de ses vins à Berlin en 2010. REUTERS/Tobias Schwarz

Dégustation d'un de ses vins à Berlin en 2010. REUTERS/Tobias Schwarz

«Je n’ai pas à justifier les raisons de mon choix, qui sont nombreuses et intimes», nous dit-il aujourd’hui. La belle affaire. Comme si cet éphèbe valseur devenu Obélix pouvait encore avoir une parcelle d’intimité.

«Cholestérol, hypertension, diabète, trop d’alcool, endormissement sur scooter.» L’acteur joue une nouvelle fois à merveille le seul rôle qui au fil du temps est le sien: celui du monstre.

Il s’endormait quand le Premier ministre socialiste l’a réveillé. Alors il mord. Et il fait mal. Il ne se contente pas de quitter la France. Il rend son passeport. Il rend «sa» Sécurité sociale, «dont il ne s’est jamais servi». C’est un évènement. Sublime, forcément.

Dans cette lettre ouverte, il aura donc ce mot d’une infinie douceur:

«Je ne jette pas la pierre à tous ceux qui ont du cholestérol, de l’hypertension, du diabète ou trop d’alcool ou ceux qui s’endorment sur leur scooter: je suis un des leurs, comme vos chers médias aiment tant à le répéter.»

Qu’ils soient chers ou pas à Jean-Marc Ayrault, bien des médias ont, depuis des années, appris à faire leur miel de Gérard Depardieu. Et ce n’est pas la première fois que Depardieu offre son corps en spectacle. Mais voici aujourd’hui qu’il s’agit d’une vue de l’intérieur. Le sang —trop épais; les artères –trop grasses; le foie –n’en parlons plus. Il n’est point besoin d’être un spécialiste de santé publique pour savoir que celles et ceux auxquels Gérard ne lance pas la pierre sont assez nombreux en France. Il est né chez eux. Il a appris à nous le dire. Mais milliards ou pas, il n’est pas sorti de l’auberge de Châteauroux.

Ces derniers jours, donc, une nouvelle salve, venue d’en haut. On ne rit plus. Dégrisé, on mord. Comme toujours quand il s’agit d’argent. Un peu plus fort quand il s’agit d’honneur. D’apprendre que cet artiste (après tant et tant d’autres fortunés qui n’ont jamais été applaudis) quittait la France pour la Belgique a réveillé les appétits médiatiques. Gérard a longtemps été bon prince qui, lui aussi, s’est repu des gazettes. Que se passe-t-il? Non seulement Depardieu va résider sur l’autre rive du Quiévrain mais il met aux enchères sa caverne de la rue du Cherche midi, à Paris. N° 95, Hôtel de Chambon.

Des caves, des carrosses, une piscine, des suites et des soieries, des cuisines à n’en plus finir. La solitude qu’aucun alcool, aucune chère, ne fera passer. Le château de Barbe Bleue sans les clefs. Photos dans les gazettes. Mise à prix: cinquante millions d’euros. Une misère pour aller s’enterrer en Belgique. Les blagues ont fusé, les articles ont suivi. Puis la méchanceté. Le sang allait couler.

«Je n’ai pas à justifier les raisons de mon choix, qui sont nombreuses et intimes», nous dit-il aujourd’hui. La belle affaire. Comme si cet éphèbe valseur devenu Obélix pouvait encore avoir une parcelle d’intimité. Comme si un milliardaire n’avait pas à se justifier mille fois plus que mille cadres réunis. Comme si le fait d’avouer avoir payé 145 millions d’euros d’impôts (en quarante-cinq ans) ne prouve pas que l’on doit rendre gorge avant de mourir.

Il a montré son corps grossissant jusqu’à l’outrance. Il a revendiqué cette métamorphose vers la mort. Il semble ne rien nous avoir caché de ses amours, de ses accidents de cœur, de ses brisures de squelette, de ses frasques sur deux roues, puis sur la jante. Et quand il ne passait pas à table, ses enfants, ses proches le firent pour lui. Trois ans pour deux grammes. Plus les médias en demandaient plus il donnait, stricto sensu, de sa personne.

On peut voir là une forme de reconnaissance du ventre à la fois sans fin et mise en abyme. Le tout avec superbe et en faisant parfois mine de jouer à cache-cache. Depuis Châteauroux jusqu’à Cuba, avec des basse-cours industrielles, des vignobles comme s’il en pleuvait, des puits de pétrole. Tout boire, tout savoir en croyant avoir tout. Et puis ce qui régale les foules: des ivresses considérables, des gueules de bois gargantuesques.

Avec Rabelais en toile de fond, le gras rabelaisien pour le commun et le médecin forgeur de langue pour ceux qui savent comprendre.

C’est beau comme un film peut être beau. Jusqu'au moment où l’on brise la porcelaine, où il vous faut uriner de plus en plus fréquemment, à tout prix, en public et en avion. On rigole des outrances. Que faire d’autre quand l’abstinence ne peut plus être? Beaucoup de souffrances aussi dans les coulisses désormais ouvertes à tous les vents. Tout le monde voit tout? Sauf ceux qui n’ont pas cholestérol, pas d’hypertension artérielle, pas de diabète, jamais beaucoup trop d’alcool et pas de scooter où s’endormir à l’aube quand le guidon joue les Morphée.

Charlie-Hebdo résumait il y a quelques jours l’affaire à sa façon, bien gauloise («La Belgique peut-elle accueillir tout le cholestérol du monde?»). Entouré de nouveaux communicants, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault l’a donc qualifiée de «minable». Il gagnerait à préciser son propos. Voulait-il, comme on a cru comprendre, parler de médiocrité (genre miteux, piteux)? Aurait-il, au contraire, songé à l’autre acception (qui semble miné, usé par la misère, la maladie et le chagrin au point d’inspirer la pitié)? Il aurait alors visé plus juste. 

La suite ne plaide pas en faveur de la version romantique. Aux ordres de Matignon deux voix ont recadré en urgence le propos du Premier ministre. Aurélie Filippetti d’abord, Michel Sapin ensuite. La ministre de la Culture pour dire ses regrets que l’acteur n’ait pas déjà régressé au stade «du cinéma muet». Celui du travail, ensuite, pour parler d’une «déchéance personnelle» qu'il trouve «dommageable». Que de dommages!

Jean-Yves Nau