Lettre ouverte aux «psys non homophobes» mais contre l’égalité des droits et le «mariage pour tous»

Quand on parle d'homosexualité et d'homoparentalité, les psys semblent oublier Freud et Lacan. Comme si seule la réalité anatomique comptait, faisant l'impasse sur la notion d'altérité.

Un canapé «végétal» à Kiev.  REUTERS/Anatolii Stepanov

- Un canapé «végétal» à Kiev. REUTERS/Anatolii Stepanov -

Pourquoi la réalité psychique disparaît dès lors que sont évoqués les sujets de l’homosexualité et de l’homoparentalité? C’est l'interrogation que je souhaiterais adresser, en tant que psychologue, aux différents psychologues et/ou psychanalystes qui prennent la parole en défaveur de l’homoparentalité (et donc de l'homosexualité, car c'est bien cette question qui in fine se pose à nouveau et qui sous-tend celle de l'homoparentalité).

Il est en effet tout à fait surprenant de constater la ferveur, voire la rage, que convoquent ces questions chez de nombreux –trop nombreux– «psys», questions qui semblent agir comme un impensable, un inentendable, un ininterrogeable.

Face à celles-ci, certains psychanalystes ou psychologues cliniciens d’obédience psychanalytique se bornent à un point de vue des plus factuels, descriptifs, ce qui constitue une véritable trahison de la pensée psychanalytique, qu’elle se réclame de Freud ou de Lacan.

Fi de tous les concepts qui fondent le corpus, le prisme de lecture psychanalytique est en réalité brusquement abandonné lorsqu'il s'agit d'homosexualité ou d'homoparentalité: plus de dialectique entre réalités externe et interne, plus d’inconscient, plus d’épaisseur fantasmatique, plus de primat du symbolique, plus de bisexualité psychique mais un concret purement conscient.

Le «comportement», à savoir la pratique d’une sexualité homosexuelle, semble agir comme un Réel (au sens lacanien du terme) et tout emporter sur son passage. Ainsi, ce que ces psys semblent nous dire est que, lorsqu’il s’agit d’homosexualité ou d’homoparentalité, un cigare est un cigare –si vous me permettez l’expression. Première nouvelle!

Il est par ailleurs intéressant de constater la force d'attraction dont est dotée l’homosexualité: pourtant sortie des classifications psychiatriques [1], elle persiste à se constituer «diagnostic» majeur pour de nombreux psys, qui, au moyen d’une causalité aussi univoque qu’arbitraire, ramèneront tous les éléments de la vie psychique d’une personne ayant une pratique homosexuelle à cette dernière, récusant ainsi le principe même de l'analyse, au profit de son opposé, celui d'une catalyse (et cela bien qu’un grand nombre de travaux de recherche en psychologie clinique s’accordent pourtant désormais à parler d’homosexualités, au pluriel, le singulier n’ayant aucun sens –pas plus qu'il n'en aurait pour l'hétérosexualité– ayant à maintes reprises démontré qu’une homosexualité «agie» ne permettait de présager d’aucune organisation psychopathologique spécifique).

Si l'homosexualité fantasmée ou sublimée est accueillie «sans résistance» par les psys et articulée sans difficulté à la vie psychique de celui ou celle qui l'énonce, la levée de «l'inhibition quant au but» produit un véritable tollé, créant une rupture identificatoire franche chez l'interlocuteur post-freudien.

L'homosexualité ramenée au pathologique

Freud était pourtant ouvertement opposé à la discrimination des homosexuels, qu'elle concerne les analystes (en formation) [2] ou les patients, estimant que l'homosexualité ne peut en rien être considérée comme une maladie et à ce titre ne constitue pas un motif pour une cure analytique [3]. Propos que ses contemporains se sont bien gardés de mettre en avant.

L'homosexualité est dans le discours insidieusement ramenée au pathologique par un jeu de pures correspondances, étant avant tout envisagée comme l’inverse d’une hétérosexualité –quid de la bisexualité– assimilée sans plus d’interrogations au «normal».

L’amalgame est intéressant, car face à la question de l’homosexualité, l’hétérosexualité se constitue magiquement comme critère fondamental –et se suffisant à lui-même– d’une santé mentale et garant d'un heureux destin… deuxième nouvelle!

Car sauf avis contraires, il me semble pourtant que les services de l’Aide sociale à l’enfance, et mieux encore, ceux de psychiatrie regorgent d’enfants –possiblement devenus adultes– de parents hétérosexuels, non? Mais il ne viendrait à l’idée de personne d’inférer l’hétérosexualité des parents pour expliquer les difficultés rencontrées par ces individus. Ce serait en effet absurde. Cela l’est tout autant concernant l’homosexualité.

Faites confiance aux enfants

Car, depuis quand la différence des sexes se résume-t-elle à la différence des sexes, dans la réalité externe, du seul couple parental?!

Réduire le concept de différence des sexes à une réalité anatomique des figures parentales est une aberration théorique. La réalité anatomique –bien au-delà de celle des parents!– n'intervient que comme support de la différence des sexes, telle qu’elle est envisagée par la psychanalyse. Ce qui importe est son incidence et sa reprise psychiques, s’articulant aux problématiques œdipienne et de castration.

Rendre la réalité psychique, en l’occurrence l’accès à la différence des sexes, uniquement tributaire de la réalité externe anatomique des seuls parents est absurde.

Que les psychanalystes inquiets pour l'Œdipe s'apaisent... il aura lieu! Faites confiance aux enfants. Il se déploiera certainement différemment qu'au sein d'une famille dite «traditionnelle» –ce qui d’ailleurs ouvrira un champ de recherches des plus passionnants, afin d’en découvrir les modalités– mais l'histoire de l'Œdipe «non-orthodoxe» a commencé depuis bien des années déjà avec l'apparition croissante des familles «recomposées», «monoparentales», etc.

Qui oserait en effet soutenir qu’être un père et une mère est davantage une réalité biologique et anatomique que des fonctions voire des places?! Et rappelons que la «scène primitive» est importante en ce qu'elle est un fantasme originaire. Mais là encore, face à la question de l'homoparentalité, seule la réalité externe du coït est invoquée et brandie, pour mieux en dénoncer l'absence.

Ces craintes ont pourtant déjà été invalidées par l'épreuve de réalité, car le même argumentaire avait été avancé à l'orée de la procréation médicalement assistée. L'expérience nous a montré que ces dernières étaient infondées.

L'autre peut être un autre, quel que soit son sexe

La question des origines est évidemment fondamentale quant à la construction identitaire, mais elle est avant tout langage, c'est-à-dire ce que les parents vont pouvoir en penser et en dire. Les travaux de Geneviève Delaisi de Parseval sont tout à fait éclairants sur ce point.

Enfin, assimiler homosexualité et trouble identitaire est scandaleux et qui plus est, encore une fois, un non-sens théorique tel qu’il ne peut renvoyer qu'à une malhonnêteté intellectuelle certaine.

Car les psys qui crient au scandale du «même» et à la soi-disant abolition de la «différence» (la différence anatomique devenant brusquement la différence tout court) font l’impasse sur la notion d’altérité, et convoquent en lieu et place de celle-ci un principe de discrimination, au sens le plus péjoratif du terme, comme seule à même de garantir la «différence». Curieux point de vue...

D’autant que la question de l’altérité paraît tout à fait centrale lorsque l’on souhaite aborder le thème de la différence: reconnaître l’autre sans se confondre avec lui... et sans le confondre non plus; reconnaître l’autre comme un sujet à part entière, au même titre que soi, mais distinct de soi.

Ainsi, un autrui de même sexe peut être un autre... et un autrui de l’autre sexe pas... ou l’inverse. Le choix d’objet amoureux et la pratique sexuelle ne sont aucunement des critères pour le déterminer.

Homosexualité/hétérosexualité n’est pas une ligne de démarcation pertinente concernant la reconnaissance de l'altérité ou son défaut, pas plus qu’elle ne l’est concernant l'accès à la différence des sexes ou son défaut.

La pratique homosexuelle ne relève plus ni de la psychiatrie ni du juridique. N’en déplaisent à ceux qui s’obstinent, non sans outrage, à considérer les sujets ayant une pratique homosexuelle comme des demi-sujets à la sexualité «inachevée», c'est-à-dire une «hétérosexualité manquée». Les Lois soutiennent le fait qu’ils sont des Sujets à part entière, inscrits dans le symbolique. Et le symbolique n’est pas le biologique. Demander à inscrire leur désir d’enfant dans l’ordre symbolique est on ne peut plus légitime.

Ainsi, conformément à ce que mentionne la pétition «Lettre ouverte: Des psychanalystes face à l’égalité des droits et au “mariage pour tous”», aucun élément rigoureux ne permet, d'un point de vue psychologique, de nous opposer à ce projet.

Outre ma signature, je serais tentée d’ajouter la clause de conscience qui est mienne, en tant que psychologue: lever la négation, et allant plus loin qu'un simple «pas contre», me déclarer favorable à ce projet de loi.

Noémie Capart

» Tribunes, enquêtes, analyses sur le mariage pour tous: un dossier pour en parler


[1] L’homosexualité fut retirée du DSM (III) en 1973. Retourner au texte

[2] «dans une lettre circulaire adressée au Comité secret, Freud et Jones répondent sans ambiguïté: "Votre question, cher Ernest, concernant l'adhésion éventuelle d'homosexuels a été examinée par nous et nous sommes en désaccord avec vous. En effet, nous ne pouvons exclure de telles personnes sans autres raisons suffisantes et nous ne sommes pas d'accord avec leur poursuite légale."» in Le Corre L., 2009, «Existe-t-il des psychanalystes lesbiennes?», Journal des anthropologues, 116-117, p 351-357. Retourner au texte

[3] Freud S., lettre à Mrs N. N... 9 avril 1935 in Correspondance, 1873-1939, Paris, Gallimard, 1966, p. 461. Retourner au texte

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Noémie Capart Psychologue clinicienne Ses articles
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Publié le 07/12/2012
Mis à jour le 07/12/2012 à 15h00