Mariage pour tous: la famille n'est pas un point de repère, c'est un point de départ

Manifestation pro-mariage pour tous, le 7 novembre 2012 à côté de l'Assemblée nationale, à Paris. REUTERS/Christian Hartmann

Manifestation pro-mariage pour tous, le 7 novembre 2012 à côté de l'Assemblée nationale, à Paris. REUTERS/Christian Hartmann

Le mariage pour tous mettrait en danger «la» famille et son équilibre. C'est oublier que la structure et l'existence des familles ne se limitent pas aux seuls liens de filiation et à la différenciation sexuelle.

Signé par mille jeunes, un texte de François-Xavier Bellamy («Mariage pour tous, justice nulle part») interpelle les parlementaires sur le mariage pour tous. Avec élégance, loin de la violence homophobe qui émaille discours et manifestations ces temps-ci, il agite le spectre d’une dégringolade des valeurs et d’une perte dangereuse de ce qui constitue l’un des derniers «repères» de notre société en prise à des bouleversements économiques de grande ampleur.

Par gros temps, rien de mieux qu’un repère, qu’une valeur à laquelle s’accrocher quand tout part à vau-l’eau. Et tant pis si l'on ignore le contenu de ce «repère», concept qui a le mérite d'être rassurant en lui-même. De même que la crise économique semble forcer les gouvernements à des politiques d'austérité contre-productives, de même il faudrait répondre à cette soi-disant crise des valeurs par une sorte d'austérité des valeurs.

Le mariage pour tous mettrait en danger «la» famille et son équilibre. C'est oublier qu'il n'y a pas un modèle unique en la matière, mais une pluralité de types de familles dont la structure et l'existence ne se limitent pas aux seuls liens de filiation et à la différenciation sexuelle. C'est oublier également que la famille «idéale» des opposants au mariage pour tous n'a qu'une existence assez récente dans l'histoire. C'est oublier enfin, au risque de tomber dans une empirie contestable car négligente des Principes, que les conditions matérielles et morales de l'épanouissement d'un enfant ne sont pas suspendues aux préférences sexuelles de ses parents.

Le souci de l'intérêt supérieur de l'enfant dont témoigne le texte de François-Xavier Bellamy en insistant sur la question de l'adoption est légitime. On est cependant en droit de se demander si les «filiations artificielles» fragilisent vraiment la structure familiale et remettent en cause la complémentarité des sexes.

Faudrait-il, au nom de ces principes dont l'universalité fait débat, souhaiter que le code civil se contente de traduire les lois de la nature? Qu'en est-il alors de la domination des forts sur les faibles?

La prohibition de l'inceste, seule norme universelle

La différence sexuelle est-elle vraiment aussi fondamentale que l'affirme François-Xavier Bellamy dans la construction des identités et des sociétés? Tout se passe comme si la différence des sexes ne se matérialisait dans notre société que par la possibilité de procréer ou de se marier, comme si l'ouverture du mariage aux couples homosexuels faisait disparaître totalement la différence des sexes et comme si la différenciation sexuelle (au sens des psychanalystes) se limitait uniquement à des aspects biologiques et physiologiques.

Il ne s'agit pas pour nous de nier l'importance de la famille comme cellule fondamentale de la vie sociale, mais plutôt de rappeler qu'elle se définit non pas par la différence entre l'homme et la femme, mais bien plutôt par la différence radicale entre parent et enfant, la prohibition de l’inceste étant en la matière la seule norme universelle.

Comme les signataires de ce texte, mais certes moins nombreux (peut-être sommes-nous à placer dans la catégorie «des minorités qui font du lobbying» après tout), nous sommes également nés avec la crise et nous avons longtemps été bercés par le discours sur un départ massif des babyboomers qui nous permettrait de trouver du travail sans problème.

Nous avons aussi grandi dans une société qui a progressivement rompu avec la violence à l’égard des estimés «déviants», en leur donnant la possibilité de s’épanouir toujours plus, non seulement en tant qu'individus, mais aussi et surtout en tant que citoyens.

Accorder de nouveaux droits, ce n’est pas déréguler, c’est au contraire permettre à la République de tenir compte des nouveaux équilibres sociaux et de s’adapter à l’évolution des mœurs. Les pays ayant légalisé le mariage homosexuel ont-ils sombré dans la guerre civile, le chaos et le stupre?

L'affection ne connaît pas de sexe

François-Xavier Bellamy et les signataires de ce texte semblent surestimer la capacité du droit et de la loi à générer de nouveaux comportements sociaux. Or, dans ce cas comme dans bien d'autres, le politique doit se contenter de suivre des évolutions qui se sont largement faites sans lui, ne pouvant agir qu'avec un temps de retard. Et l'on ne peut que se féliciter que son pouvoir de bouleversement des structures fondamentales de la société et des «repères» des individus soit en définitive fortement limité.

On voit mal, enfin, en quoi une famille homosexuelle ne pourrait pas constituer un repère pour l'individu. Le seul repère qui doit primer est celui de l'affection, et celle-ci ne connaît pas de sexe. En dépit de toute son importance, la famille n'est que le point de départ de la vie d'un individu et de la construction d'un citoyen.

Emilien Matter et Xavier Schmitt