- Nadejda Tolokonnikova, Maria Alekhina et Ekatarina Samoutsevitch, le 17 août 2012, lors du verdict du procès Pussy Riot. REUTERS/Sergei Karpukhin. -
La justice russe a décidé fin novembre de restreindre l’accès sur Internet aux vidéos du groupe punk Pussy Riot. Condamnées en août à deux ans de camp pour «hooliganisme et vandalisme motivés par la haine religieuse», deux de ses trois membres sont toujours en détention, tandis que la troisième a été libérée en appel en octobre.
L’ensemble de cette affaire atteste la profonde incompréhension des médias occidentaux à l’égard de la vie politique russe, ce qui produit des analyses au mieux simplistes, au pire caricaturales. En substance, l’angle retenu peut se résumer comme suit: «Il y a d’un côté l’ogre Poutine tout-puissant, de l’autre les bisounours de l’opposition, mais le peuple suit Poutine en masse par aveuglement.» Il y a là une triple méprise appelant éclaircissements.
Dès le début, les médias occidentaux ont adopté dans leur ensemble un canevas scénaristique de couverture de cette affaire qui relève du storytelling. Alors qu’il existe de multiples cas de détention de prisonniers politiques russes méconnaissant les droits de l’Homme, leur attention s’est portée sur ces trois jeunes femmes dans des proportions jamais atteintes auparavant. De surcroît, force est de constater qu’une d’elles, Nadejda Tolokonnikova, fut bien plus abondamment filmée que les deux autres, selon toute vraisemblance du fait de son physique télégénique.
Cette indignation sélective tient au fait qu’il y avait là matière à une histoire poignante: d’un côté, trois jeunes filles innocentes et désarmées, de l’autre, un tsar tout-puissant. Or s’il y a bien un oppresseur et des opprimées du point de vue des conséquences judiciaires de cette affaire, en revanche cet angle d’approche se trompe de vainqueur pour ce qui est des conséquences politiques.
Le concept d'agitprop, bien connu des activistes de tous bords et de tous pays, jadis développé par le Parti communiste de l’Union soviétique, est à cet égard éclairant. Concrètement, l’agitprop est une méthode qui combine, comme son nom l’indique, l’agitation et la propagande, au sens strictement descriptif et non péjoratif de ces deux termes.
L’agitation, le plus souvent sous la forme de happenings culturels ou de manifestations très théâtralisées, systématiquement non violentes, attire l’attention des médias et à travers eux de l’opinion publique. La propagande, sous la forme d’un message explicitement diffusé pendant l’agitation, répand quant à elle le propos politique.
Le succès est atteint si les médias relaient l’événement, si le pouvoir politique ainsi contesté riposte par la violence, et a fortiori si ces deux objectifs sont remplis simultanément, puisque les médias continueront d’autant plus à relayer l’événement au fil de la riposte violente du pouvoir politique.
Le concert des Pussy Riot, clamant des slogans anti-Poutine dans une église orthodoxe, est donc un cas d’école d’agitprop réussie. En effet, la répression judiciaire et l’intense couverture médiatique internationale de l’affaire ont assuré une considérable publicité au message politique. «D’un côté l’ogre Poutine tout-puissant, de l’autre les bisounours de l’opposition»: au final, politiquement, le faible l’emporte sur le fort par une stratégie qui n’est pas sans rappeler le concept de guerre asymétrique, significativement appelé parfois, justement, «stratégie du faible au fort».
Le véritable vainqueur dans cette affaire ayant été identifié, reste la question de ce peuple russe supposé, du point de vue des médias occidentaux, suivre Poutine en masse par aveuglement. Outre que cette analyse revient à véhiculer le cliché habituel de «ces Russes qui ont besoin d’un tsar à poigne et aiment le knout», elle méconnaît l’état plus complexe de l’opinion publique. Quelques sondages sont à cet égard éclairants: ils montrent que si la majorité suit la ligne de Vladimir Poutine, plusieurs blocs aux perceptions distinctes se font jour.
La justice russe a condamné les Pussy Riot pour «hooliganisme et vandalisme motivés par la haine religieuse». Or, les médias occidentaux semblent complètement faire abstraction de la dimension religieuse de l'affaire, mettant l'accent sur son contenu anti-Poutine. Selon un sondage de VTsIOM [1], le Centre Panrusse d'étude de l'opinion publique, 23% des Russes considèrent qu’il y a blasphème du fait du lieu du concert et 23% qu’il y a vandalisme. Seuls 10% parlent d'une revendication politique.
Par ailleurs, selon un sondage réalisé par le Centre analytique Levada [2], ONG russe de recherches sociologiques et de sondages, seuls 14% des Russes considèrent que les deux ans d’emprisonnement constituent une peine excessive. Pour 35% d'entre eux, la peine est juste, et 43% trouvent qu'elle est insuffisante.
Cela étant, l’élément le plus intéressant porte sur la perception qu’ont les Russes de leur système judiciaire. Selon le même sondage VTsIOM, le tribunal n'était pas sous influence du pouvoir politique pour 49% d'entre eux. Plus globalement, à la suite de ce procès considéré en Occident comme inique, 75% des Russes n’ont pas changé d’opinion sur leur système judiciaire, ce qui atteste de l'ancrage de leur perception. En d'autres termes, si les Russes approuvent majoritairement les sanctions, c'est en tant que décisions judiciaires et non en tant que décisions de Vladimir Poutine.
Parvenant à propager leur message politique à une échelle jamais atteinte par l'opposition auparavant, les Pussy Riot ont ce faisant gagné leur bras de fer contre le pouvoir russe. Sur cette affaire, ce dernier n'est pas soutenu en tant que tel par la majorité de la population, qui soutient en revanche le verdict sur le fond.
Plus profondément, le pouvoir russe s’avère inapte à sortir du piège de l’agitprop, permettant à l'opposition de gagner la bataille de l'image internationale. Ces éléments additionnés suffisent à pointer la triple erreur d’analyse des médias occidentaux à l’égard de cette affaire.
Thomas Guénolé et Katerina Ryzhakova Proshin
[1] Sondage réalisé par VTsIOM auprès de 1.600 individus les 1er et 2 septembre 2012. La marge d'erreur est de plus ou moins 3,4 points. Revenir à l'article
[2] Sondage réalisé par le Centre Levada auprès de 1.601 individus âgés de plus de 18 ans du 21 au 24 septembre 2012. La marge d'erreur est de plus ou moins 3,4 points. Revenir à l'article
Analyse intéressante.
Voici, pour info, la position que j'ai tenue dès le mois d'août dernier.
http://french.ruvr.ru/2012_08_27/ecrivaine-Helene-Richard-Favre-interview/
Je conviens qu'une église n'est pas le lieu d'une transe psychédélique mais à qui la faute ? Pendant 80 ans on a dit aux Russes qu'ils pouvaient pisser dans le bénitier et se torcher avec les aubes des enfants de choeur. Maintenant on leur annonce que la nouvelle orientation est à l'encensoir et au triple signe de croix. Doucement ! Poussez pas derrière ! Mais on pousse parce que les temps changent répond l'écho. En fait pas vraiment vu la lourdeur des peines.
Le besoin d'un pouvoir fort est une donnée génétique en Russie, dans ce pays où la seule échelle de valeur est le rapport de force. Il n'y a dans l'évènement des Pussy Riot aucune tentative de déstructuration soutenue par l'étranger aux fins de déstabiliser. C'est juste l'ADN qui s'emballe et accélère en freinant. Comme écrivait Pouchkine à propos de l'état des routes : il manque 200 ans.
On me dit là-bas:c'est le communisme qui nous a rendu passifs, pusillanimes et peureux, ce à quoi je réponds : pas du tout, c'est le contraire, le communisme en majesté dans toute son horreur ne pouvait tomber que sur vous.
"23% des Russes considèrent qu’il y a blasphème du fait du lieu du concert et 23% qu’il y a vandalisme. Seuls 10% parlent d'une revendication politique"
"Pour 35% d'entre eux, la peine est juste, et 43% trouvent qu'elle est insuffisante"
"75% des Russes n’ont pas changé d’opinion sur leur système judiciaire, ce qui atteste de l'ancrage de leur perception"
... etc
Jolie démonstration que le problème majeur n'est pas Poutine, c'est le peuple russe ou, pour être plus précis, c'est l'âme russe...
On nous a bassiné pendant des années que le problème c'était le communisme... Or, il est de plus en plus clair, au vu du comportement générale et constaté périodiquement des russes, que le communisme n'était qu'un prétexte. C'est plus en profondeur, l'âme russe qui est profondément malade. Dostoïevski en parle admirablement, tout en croyant s'en protéger en retournant à la religion.
La vraie question est: d'où vient cette maladie étrange? du climat? de la religion orthodoxe? (on a récemment vu ses effets sur l'âme grec...)
Bref, l'article base son argumentation sur la croyance que le peuple aurait toujours raison et ne pourrait être critiqué... ce qui est assez naïf. Merci aux russes de nous le rappeler!
Au fait, que pensent le peuple russe du fonctionnement de leur système judiciaire dans cette affaire:
http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/12/11/affaire-magnitski-l-histoire-sordide-d-un-machiavelisme-d-etat_1804010_3214.html
Le libre arbitre n'existe pas, car l'univers ne peut faire de mécanismes allant à l'encontre de ses propres mécanismes. Cela implique que notre système nerveux est un petit machin bourré de circuits interconnectés qui ne peut produire que ce qu'on lui met. Je suis français mon cerveau est bourré de culture française et essentiellement je pense en français, ma langue maternelle. Mes mythologies et contes de fées mentaux sont le produit des trucs farfelus que la société me propose depuis mon enfance.
La fonction mentale croyance, à laquelle j'ai par hasard échappé, parasite la plupart des mentalités humaines. Les personnes atteintes ont sensiblement le même bagage mental que moi, mais à la différence elles se conduisent comme si certains produits de leur cerveau étaient des vérités absolues. C'est contre ce mécanisme de croyance qu'il faut lutter. Le contenu sur lequel opère la croyance est présent chez tout le monde. Lutter contre l'obsession que produit la fonction mentale croyance est essentiel, mais lutter contre la fonction mentale croyance, pour son contrôle et son éradication, est prioritaire.
"on a vu les effets de la religion orthodoxe sur l'âme grec(s(qu'est-ce que cet effet supposé? On rêve ...) , "priorité à l'éradication de la fonction mentale croyance",etc...Ces formules tordues ne révèlent qu'une chose:la très dangereuse montée d'une phobie antireligieuse dans l'extrême ouest du continent eurasien et en France particulièrement .Ce syndrôme est très alarmant:le potentiel d'intolérance et de haine qu'il révèle chez les sujets les plus atteints donne une idée de sa capacité meurtrière s'il s'étendait un jour à la majorité des esprits de ce pays.Soyons vigilants !