Heureux comme vieux en France

«23% des jeunes sont pauvres», titrait Le Monde en début de semaine. Etre jeune en France aujourd’hui, c’est appartenir à une position sociale: celle des «sans place fixe». Et devoir affronter une société globalement anti-jeunes.

REUTERS/Toby Melville.

- REUTERS/Toby Melville. -

«En France, 23% des jeunes sont pauvres», titrait Le Monde dans son édition datée du mardi 4 décembre. «…Et 50% des seniors sont riches», aurait pu ajouter le journal du soir.

Que signifie aujourd’hui être jeune? Appartenir à une certaine tranche d’âge? Présenter un certain état d’esprit? Non, être jeune en France aujourd’hui, c’est appartenir à une position sociale: celle des «sans place fixe» (SPF).

«On ne sait pas à quel âge commence la vieillesse comme on ne sait pas où commence la richesse», notait l’économiste italien Vilfredo Pareto. Et la jeunesse, comment la définir?

La jeunesse comme entre-deux-âges

On la définit généralement par des tranches d’âges. Celles-ci varient toutefois avec le temps: il fallait par exemple avoir moins de 26 ans dans les années 1990 pour faire partie des jeunes RPR, moins de 35 ans au début des années 2000 pour appartenir aux Jeunes Populaires (les jeunes de l’UMP) et l’âge limite est de 29 ans désormais!

En outre, les tranches d’âge sont subjectives. D’après une étude de l’Apec, les juniors considèrent qu’on reste un jeune cadre jusqu’à 32 ans; pour les seniors, c’est jusqu’à 46 ans!

La jeunesse comme état d’esprit

La jeunesse est également décrite comme un état d’esprit. La jeunesse n’est pas une période de la vie, mais un effet de la volonté, déclarait le général MacArthur:

«Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille.»

Les essayistes François Bégaudeau et Joy Sorman prolongent cette approche dans leur ouvrage Parce que ça nous plaît (Larousse, 2010). Pour eux, la jeunesse consiste à partager un ensemble de valeurs et de pratiques: faire la fête, être dans l’excès, ne pas faire attention à ce qu’on mange, etc. Autrement dit, soit on a la «jeune attitude», soit on ne l’a pas.

Pour mériter l’appellation d’origine contrôlée de «vrai» jeune, il faudrait donc respecter certains principes comme ne jamais regarder la météo avant de sortir, ne pas appeler la police quand les voisins font du bruit ou encore faire la fermeture des bars. Question: quelle est l’autorité de surveillance qui décernera ce label?

La jeunesse comme absence de place fixe

Du fait de la montée des inégalités intergénérationnelles, une troisième définition de la jeunesse est en train d’apparaître. Être jeune en France en 2012, c’est appartenir à une drôle de position sociale: celle des relégués économiquement, des marginalisés politiquement et des méprisés culturellement. Bref, c’est faire partie des «sans place fixe» (SPF).

Curieusement, c’est Sartre qui en parle le mieux. Il suffit de relire ses Réflexions sur la question juive (qui datent de 1946) et de remplacer le mot «juif» par «jeune». Cela donne ceci:

«Le jeune, aujourd’hui, c’est celui que la société ne cherche pas à intégrer. Les jeunes sont nos boucs-émissaires préférés pour expliquer les maux de la société et localiser en eux tout le mal de l’univers. Tout ce que font les jeunes se retourne contre eux. Si les jeunes n’existaient pas, la société les inventerait! Car mépriser les vertus de la jeunesse est facile! Traiter les jeunes comme des êtres inférieurs, n’est-ce pas une façon commode de rehausser par contraste notre image? Pour les dévaloriser autant, il faut croire qu’ils nous font bien peur et que nous manquons terriblement de confiance en nous! Être anti-jeune en un mot, c’est la peur devant la condition humaine.»

C’est nous qui avons fait naître le problème des jeunes, c’est nous qui les poussons à se penser jeunes et à vouloir rester entre eux, c’est nous qui les contraignons à rester jeunes malgré eux. Ce n’est donc pas la culture jeune qu’il faut supprimer, mais la pensée anti-jeune.

Or, être anti-jeune n’est pas une opinion isolée mais un choix global de société. Cette pensée ne saurait exister dans une société sereine, ouverte et ayant une vision positive de son avenir. Dans une société confiante en elle-même, la marginalisation de la jeunesse n’aura plus aucune raison d’être. Notre société sera injuste tant qu’un jeune se sentira mal accueilli par ses aînés.

Stratégie de distinction des adultes

Alors que le jeunisme imprègne notre société, comment expliquer cette mise à l’écart de ceux n’ont besoin ni de crèmes ni de chirurgie plastique pour être jeunes? Et pourquoi tant de clichés sur la «génération Y»?

Tout simplement parce que déconsidérer la jeunesse est une stratégie de distinction des adultes face à l’arrivée de jeunes concurrents, aussi bien sur le marché du travail que sur le marché matrimonial. Pour marquer leur territoire, les animaux urinent; les êtres humains propagent des clichés!

Pour justifier les inégalités intergénérationnelles et la faible place laissée aux nouvelles générations, il n’y a rien de mieux en effet que les poncifs: les jeunes sont excessifs, instables, démotivés, etc. On retrouve le bon vieux principe «Qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage». La relégation des plus jeunes est ainsi légitimée par leur comportement délétère, mis en avant par les médias à partir de quelques cas extrêmes.

Bref, de même que c’est l’antisémite qui fait le juif selon Sartre, c’est la société qui fait le jeune à travers l’absence de place qu’elle lui laisse. Dès lors, comment s’étonner que jeunesse rime avec tristesse et retraite avec fête? C’est entre 60 et 70 ans que les Français se déclarent les plus satisfaits de leur existence. Notre pays est d’ailleurs celui où l’écart de satisfaction entre les jeunes et les seniors est le plus élevé, si l’on en croit une enquête de la Fondation pour l’innovation politique.

Un proverbe yiddish disait «Heureux comme Dieu en France». On peut désormais le remplacer par «Heureux comme vieux en France»!

Denis Monneuse

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L'AUTEUR
Denis Monneuse Sociologue, directeur du cabinet de conseil Poil à Gratter, chercheur associé à l’IAE de Paris et spécialiste des questions de santé au travail et de management intergénérationnel. Il est notamment l’auteur des ouvrages suivants: L’absentéisme au travail (Afnor, 2009), Les jeunes expliqués aux vieux (L’Harmattan, 2012), Le Surprésentéisme (De Boeck, 2013), Le silence des cadres (Vuibert, 2014).   Ses articles
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DÉBATS & IDÉES
Publié le 09/12/2012
Mis à jour le 09/12/2012 à 9h16