Abolir le système prostitueur pour réaffirmer les droits humains

Une prostituée sur la Promenade des Anglais à Nice en septembre 2002. Eric Gaillard / Reuters

Une prostituée sur la Promenade des Anglais à Nice en septembre 2002. Eric Gaillard / Reuters

L'abolition est un projet que ses détracteurs enlisent dans la propagande et les faux débats. Remettons les pendules à l'heure: la prostitution n'est ni une forme de sexualité ni une activité économique. La notion de consentement est une arnaque.

L'abolition est un projet que ses détracteurs enlisent dans la propagande et les faux débats. Remettons les pendules à l'heure: la prostitution n'est ni une forme de sexualité ni une activité économique. La notion de consentement est une arnaque.

Le vrai enjeu est le suivant: sommes-nous enfin prêt-e-s pour les changements de société nécessaires au respect des droits et de la dignité des femmes?

Les faux débats ont pour argument principal:

«Les personnes en prostitution sont consentantes, elles l’ont choisi, il n’y a donc pas de violence!»

Or ce n'est pas le consentement qui détermine si oui ou non il y a violence.

 Des violences omniprésentes, avant, pendant et après l'entrée en prostitution

Vouloir l'abolition, c'est tout simplement réaffirmer un principe des Droits Humains: aucun humain ne peut consentir à sa destruction; en matière d’atteinte et de violation de l’intégrité physique et psychique d’une personne, de coups et blessures et d’actes de torture et de barbarie, le consentement de la victime ne compte pas pour la qualification des faits. Vouloir aménager des droits aux prostitueurs (ceux de pouvoir acheter une violence) et affirmer l'existence d'une «prostitution choisie», c’est blanchir leurs délits et leurs crimes au nom du consentement de la victime.

Ce discours bénéficie aux seuls prostitueurs. Car toute personne prostituée est arrivée là suite à une forme de violence. L'argent dans la prostitution n'est qu'un outil supplémentaire de la domination masculine et on ne peut comprendre le système prostitueur qu'en imbriquant toutes les violences physiques, économiques et sexuelles des hommes contre les femmes et les enfants.

De très nombreuses personnes prostituées on été d'abord mises en prostitution par un proche, un membre de la famille, un ascendant ou un conjoint. Les violences sexuelles dans l'enfance sont un facteur majeur d'entrée en prostitution: entre 60 et 80% des personnes prostituées ont subi des violences sexuelles dans l'enfance, des maltraitances familiales qui ont ensuite mené à une errance matérielle et affective, fugues ou placements.

L'âge moyen d'entrée dans la prostitution se situe à 13 ans: ces personnes, mal prises en charge, abandonnées à la répétition de la violence et des traumatismes, sont des proies idéales pour les proxénètes.

La violence par conjoint est un autre facteur majeur de l’entrée des femmes en prostitution et en pornographie. Le conjoint isole sa victime, rend son lieu de vie invivable, surenchérit les violences sexuelles, et augmente ainsi la désocialisation et la dépendance financière et affective de sa victime et empêche que beaucoup de victimes parviennent  à désigner leurs agresseurs pour ce qu’ils sont: des proxénètes.

Enfin, 80% des femmes en prostitution sont migrantes. Elles fuient des pays dévastées par les violences masculines: guerres économiques, guerres militaires d’occupation ou nationalistes. Les profiteurs de chaque pays, fonctionnaires ou opportunistes, transforment leur exil en enfer.

Quel fondement éthique: la jouissance des hommes ou la souffrance des femmes?

On nous dit sans cesse:  la prostitution est une forme de sexualité, car ce qui s’y «achète» serait un «rapport sexuel». Mais le rapport prostitutionnel  est-il une relation réciproque? Non. D’un côté, la liberté entière de choisir de recourir ou non à la prostitution, l’expérience du désir, de l’excitation et du plaisir, l’absence de peur, l’absence d’humiliation d’avoir été utilisé et déshumanisé. De l’autre côté, l’expérience de gestes non désirés, le plus souvent de pénétrations non désirées, et la contrainte d’être là et de se plier à tous les désirs exprimés.

Nommer cela rapport sexuel c'est se ranger du côté des agresseurs et soutenir la place que l’on réserve aux femmes dans la sexualité: la victime de viol. L'expérience de la personne prostituée, c'est celle d'une violence extrême : subir des actes non désirés est une source majeure de psycho-traumatismes.

Il est donc urgent de dénoncer l’équation prostitution = sexualité, et de rappeler que  le système prostitueur est responsable d'atteintes graves à l'intégrité psychique et physique des femmes en situations prostitutionnelles et d'une diminution de leur espérance de vie (1).

L’argent ne prouve pas le consentement de la victime mais la préméditation du violeur

Autre idée majeure des faux débats: la prostitution serait une transaction marchande. L’homme paie? c’est un consommateur ou un client... la personne prostituée en vit? c’est un métier.

Mais est-ce la rétribution de la personne prostituée qui caractérise ce système? Prétendre cela est d’une part ignorer que le vrai business se réalise bien en dehors d'elles, (elles ne reçoivent quasi rien de l'argent échangé) et  nier la caractéristique centrale du système : la violence, à tous ses niveaux.

Qui songerait à définir l’esclavage ou les camps de concentration comme des plans marchands, où les persécuté-e-s seraient seulement des «travailleuses-rs»? Pourtant de la richesse est produite par ces systèmes. Pour autant on ne met pas en avant des considérations économiques. C'est le fait que des gens ont fait d’actes de torture et de la mort elle-même une étape dans la chaîne de production, c'est  la violence et la destruction des personnes ciblées qui guident l'analyse. Que cette destruction soit ponctuée par un échange d’argent est non seulement secondaire mais suscite le scandale, puisque cela démontre l’indifférence criminelle ou le sadisme des payeurs, et le cynisme criminel des profiteurs.

Dans la prostitution, l’échange d’argent n’atténue pas les violences, ni ne prouve le consentement des victimes. Au contraire il prouve qu’il y eu préméditation des violeurs et profit des proxénètes. L’échange d’argent en matière de crime est une circonstance aggravante.

Que dire du plaisir que retire l’homme à asservir autrui? Aussi une circonstance aggravante: qualifiée de froideur voire de sadisme dans le cadre d’autres crimes (meurtre). Le sadisme est la pire des «intentions coupables» (au sens pénal); il motive les crimes les plus atroces.

La prostitution n'est donc ni une forme de sexualité ni une activité économique. Il n'y a pas de «clients», mais des hommes prostitueurs qui achètent l'impunité d'un viol. Il n'y a pas de femmes, ni d'hommes, ni d'enfants qui «louent ou vendent des services sexuels», il n'y a que des victimes de violences sexuelles qui, à un moment donné, se voient forcées ou contraintes, par des hommes ou par les conséquences des violences du système exposées plus haut, à être violées quotidiennement par des inconnus.

Réglementer ou libéraliser la prostitution est atteindre aux droits humains

Disons le clairement: réglementer ou libéraliser c’est donc affirmer que dans des faits de violations de l'intégrité physique et psychique de la personne, le consentement de la victime devient le critère déterminant, et non plus le crime lui même.

Quelle sera la tâche du législateur alors? S’assurer que le refus a été énoncé clairement? Déterminer à quel niveau de violences les personnes peuvent consentir? Consentir à sa destruction ou jouir du viol d’autrui, ce sont là des «libertés» qu’une démocratie ne peut garantir!

Réglementer ou libéraliser ce système de violences, c’est entériner dans le droit qu’il existe un prix à certains crimes et que certains viols ont leur prix. Un droit démocratique peut-il continuer à persécuter les victimes des hommes prostitueurs? Peut-il laisser impunies des violences aussi graves, continues, répétées?

Abolir toute forme de prostitution, c’est s'attaquer à l'impunité des violeurs, et commencer à reconnaître que les enfants et les femmes sont des êtres humains à part entière, dont l'intégrité physique ne peut être violée. Abolir le système prostitueur, c'est la seule solution, pour vivre dans une société humaine.

Muriel Salmona, psychiatre, psycho-traumatologue, Présidente de l'association mémoire traumatique et victimologie

Sandrine Goldschmidt, journaliste, présidente de Femmes en résistance, blog A dire d'elles

Anne Billows, Présidente «d'Education féministe», militante féministe

Typhaine Duch, comédienne, militante féministe

Annie Ferrand, psychologue, militante féministe

(1) «Une étude prospective aux USA sur 33 ans de 1969 femmes (John J. Potterat, 2003) a montré que pendant la situation prostitutionnelle les personnes prostituées ont un taux de mortalité bien plus important que la population générale (femmes de même âge, mêmes origines) 459/100 000 contre 5,9/100 000 (x78) avec une moyenne d’âge de décès à 34 ans; les causes de mortalité sont l’homicide, la prise de drogues, les accidents, l’alcool. La situation prostitutionnelle est l'activité la plus à risque de mort par homicides (clients, proxénètes) avec 204/100 000, le métier le plus dangereux aux USA étant à 29 homicides /100 000 pour les hommes et 4 homicides/100 000 pour les femmes).» Dr Muriel Salmona, 2012. Revenir à l'article