Mariage pour tous et homoparentalité: la guerre des intolérances

Prise entre les trop nombreux dérapages des opposants et le discours parfois formaté des partisans, la masse de l’entre-deux assiste à une désolante guéguerre médiatique.

Une manifestation contre le mariage pour tous, le 18 novembre 2012 à Paris. REUTERS/Christian Hartmann.

- Une manifestation contre le mariage pour tous, le 18 novembre 2012 à Paris. REUTERS/Christian Hartmann. -

Déjà, pendant la campagne présidentielle, le sujet du mariage pour tous et de l’adoption par les couples de même sexe suscitait de multiples escalades verbales à gauche comme à droite. Le point de non-retour semblait avoir été atteint dès mai 2011 par une déclaration de l’inénarrable Brigitte Barèges, maire de Montauban et désormais ex-députée UMP du Tarn-et-Garonne: «Et pourquoi pas des unions avec des animaux?»

Aujourd’hui, François Hollande est à l’Elysée, le projet de loi est déposé et la discussion amorcée au Parlement, mais la qualité du débat n’a fait qu’aller de mal en pis.

On pensait avoir touché le fond quand François Lebel, maire UMP du 8e arrondissement de Paris, a affirmé que l’ouverture du mariage aux couples de même sexe entraînerait l’inceste, la pédophilie et la polygamie.

On a eu l’espoir d’en remonter, aussitôt tué dans l’œuf par la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem, qui a suggéré en substance que si l’œuvre de Marcel Proust était aussi singulière que géniale, c’était sans doute parce qu’il était homosexuel et que cela mériterait d’être crié sur tous les toits.

Feux nourris des belligérants

Il ne manquait plus que Monseigneur Vingt-Trois pour appeler les chrétiens à manifester en masse dans les rues contre ce qu’il estime être une supercherie et une abomination.

Jean-François Copé, pas encore élu président de l'UMP, pour déclarer qu’il ne célébrerait pas personnellement de mariages gay si la loi était votée, au mépris des exigences de son rôle de maire de la République.

Frigide Barjot pour nous prouver que le salut ne viendrait pas des «intellectuels».

Et les supporters inconditionnels de la loi, emprisonnés dans un discours formaté, car voyez-vous, si vous ne voulez pas du mariage pour tous, ou même si vous avez un simple doute, c’est forcément que quelque part en vous sommeille un homophobe en puissance. Et qu’il y ait une partie de la gauche, composée de catholiques assumés, qui s’interroge encore sur l’opportunité de cette loi est sans importance. Eux seuls ont raison et personne d’autre.

Le cas du président de l'association «Plus gay sans mariage» Xavier Bongibault —que l’on soit d’accord ou non avec ce qu’il professe—, a eu l’avantage de mettre devant leurs contradictions ceux qui, enfermés dans un certain culte du déterminisme, refusent de concevoir que des homosexuels puissent s'opposer à ce projet de loi. Le postulat est simple: puisque vous êtes ceci, vous devez voter comme cela. Comme si les homosexuels n'étaient qu'un troupeau de moutons incapables de penser autrement qu'en termes de «communauté gay», qu'ils ne pouvaient dissocier leur orientation sexuelle de leurs convictions politiques personnelles.

Et le libre-arbitre dans tout cela? C’est une vision réductrice et paternaliste. Les homosexuels ne sont pas de grands enfants qui ont besoin qu'on leur dise comment penser, ni comment agir!

Mais c’est sans doute lors des manifestations du 17 novembre que l’on aura, de part et d’autre, définitivement basculé dans l’indignité. Du côté des manifestants en faveur de la loi, on pouvait lire sur les pancartes des joyeusetés telles que: «Les bébés dans les congélos, c’est pas le privilège des hétéros», ou «Jésus aussi avait deux papas»; et du côté de leurs opposants: «Oui à la famille, non à l’homofolie».

Les féministes du mouvement Femen, ainsi que la journaliste Caroline Fourest, ont été durement passées à tabac. Les réactions n’ont pas tardé à pleuvoir. D’un côté, le député de la Ligue du Sud, Jacques Bompard, les a accusées d’avoir les premières attaqué les manifestants. De l’autre, plusieurs personnalités du PS ont écrit au ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, pour lui demander de dissoudre l’organisation Civitas

Las!

Le terme «mariage» peut déranger

Parce que voilà, pris entre les feux nourris des belligérants, il y a les autres, la masse de l’entre-deux, qui n’a sur le sujet ni une vision radicalement tranchée ni un avis définitivement arrêté, qui est consciente que rien n’est tout blanc ni tout noir et qui en a soupé de cette désolante guéguerre médiatique.

Ceux qui reconnaissent, sans le contester, que l’usage du terme «mariage» puisse déranger, et se disent que l’idée d’Alain Juppé de régler tous les problèmes de la vie civile des couples homosexuels par un contrat d’union ou quelque chose d’apparenté n’est peut-être pas complètement dénuée de bon sens.

Ceux qui, dans le même élan, sont heurtés dans leurs convictions personnelles par la loi, mais reconnaissent que la situation légale des couples de même sexe en France est inique, parfois dramatique —le problème du conjoint survivant ou celui du partage de l’autorité parentale—, et que cela ne peut plus durer.

Ceux qui estiment que si la République ne se reconnaît aucune religion, cela ne veut pas dire qu'elle n'en reconnaisse aucune —il me semble que le ministre de l’Intérieur a aussi à s’occuper des cultes. C’est donc que les croyants font partie de la société au même titre que les laïcs, et que leurs représentants ont le droit d'être eux-aussi entendus par les pouvoirs publics.

Ceux qui sont convaincus, au contraire du président de la République (qui s’est cependant rapidement rétracté, ayons l’honnêteté de le préciser), que la liberté de conscience des maires n’a rien à faire dans le débat, et qu’en tant qu’élus du peuple chargés d’appliquer et de faire respecter la loi —qu’elle leur plaise ou pas par ailleurs—, ils doivent se soumettre à leur devoir ou rendre leur écharpe. Et pourquoi ne pas, tant que l’on y est, exercer sa liberté de conscience pour refuser de célébrer des mariages mixtes? Ou pour refuser d’inscrire à l’état-civil des enfants ne portant pas un prénom tiré du calendrier?

Ceux qui recommandent que l’on arrête de faire référence au principe d’égalité à tort et à travers, ne serait-ce que parce que si la procréation médicalement assistée venait à être ouverte aux couples lesbiens, cela imposerait sans doute de légitimer le recours aux mères porteuses, non seulement pour les couples d’hommes, mais aussi pour les couples hétérosexuels, égalité oblige, ce qu'aucun gouvernement ni la Cour de cassation n’ont été jusqu’ici disposés à accepter.

La question de l'homoparentalité impose un dialogue franc

Ceux qui déplorent l’absence d’études scientifiques suffisamment avancées sur les familles homoparentales, mais sont aussi conscients qu’il est des gens parfaitement sains et équilibrés qui ont été élevés par des couples homosexuels, de même que de grands déséquilibrés l'ont été par des couples hétérosexuels, et vice-versa.

Ceux qui, logiquement, ne pensent pas qu’un enfant élevé par un couple homosexuel basculera à coup sûr dans le terrorisme et l’assassinat de masse, et sont par ailleurs effarés qu’un élu de la République puisse verser dans des argumentations aussi spécieuses.

Ceux qui observent que le modèle familial n'a plus rien à voir avec ce qu'il était il y a cinq ou six décennies mais qui, du même souffle, récusent l'argument du «droit à l'enfant», car celui-ci n’est pas un joujou que l'on va s'acheter au Bon Marché un jour de grande déprime.

Ceux qui croient qu’un enfant a avant tout besoin d’être inconditionnellement aimé, mais que dans une famille homoparentale s’impose la nécessité d’un dialogue franc, pour qu’il comprenne et accepte que, dans l’état actuel de la société, il n’est pas dans une situation ordinaire, et n’ait pas à souffrir du regard des autres par la suite.

Ceux qui pensent, enfin, que la liberté d'opinion existe encore dans ce pays, et que chacun a le droit d’avoir celle qu’il juge la meilleure et de l’exprimer.

Et après tout, le peuple reste souverain, au moins dans la lettre. S'il veut de cette loi, et on espère qu’il en voudra, tant mieux. S'il n'en veut pas, alors tant pis.

Yann Solle

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L'AUTEUR
Yann Solle Etudiant en M2 en droit public comparé à Paris II Panthéon-Assas. Ses articles
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DÉBATS & IDÉES
Publié le 04/12/2012
Mis à jour le 04/12/2012 à 14h03