Le débat sur le mariage universel comme thérapie collective

Mariage de Dufa Drofn Asbjornsdottir et de Diana Dogg Hreinsdottir à Reykjavik en septembre 2010. REUTERS/Ingolfur Juliusson

Mariage de Dufa Drofn Asbjornsdottir et de Diana Dogg Hreinsdottir à Reykjavik en septembre 2010. REUTERS/Ingolfur Juliusson

Le débat sur le mariage universel et l’adaptation de la loi aux nouvelles formes de parentalité a servi de thérapie collective pour les Néerlandais, en particulier les chrétiens. Au tour de la France?

Les nombreux sondages et enquêtes sociologiques sur la tolérance des Européens et des Français montrent une baisse quasi-linéaire des préjugés homophobes, dans tous les pays et toutes les classes sociales, surtout pour des raisons démographiques: les jeunes Européens sont beaucoup plus tolérants que leurs parents, et les vieux racistes sexistes homophobes finissent par mourir. Il existe encore des poches d’homophobie, mais elles sont le plus souvent cantonnées aux jeunes hommes sous-éduqués et désocialisés et aux homos dans le placard (qui apparemment se sentent obligés de compenser).

Quand j’ai préparé ma thèse sur l’accès des minorités au pouvoir politique en France et aux Pays-Bas, une des études de cas portait justement sur la discussion de l’égalité des droits pour les gays: alors qu’aux Pays-Bas la droite (oui oui) et la gauche laïques discutaient des modalités de l’ouverture du mariage universel, la France bricolait le pacs avec une droite prise en otage par Boutin et ses copains et une gauche qui ne pouvait s’empêcher de lâcher régulièrement une perle homophobe.

Aux Pays-Bas, chaque groupe –des lesbiennes radicales anti-mariage aux protestants les plus rigoristes en passant par les homos de droite, les syndicats ou les associations anti-racistes– avaient pu s’exprimer. En France, on entendait surtout l’Eglise, des psychanalistes über-lacaniens, des féministes bizarrement éprises de la complémentarité au lieu de l’égalité, et deux-trois folles de service qui trouvaient que le mariage bourgeois, non merci, on ne veut pas singer le couple hétérosexuel.

Tribunes, enquêtes, analyses sur le mariage pour tous: un dossier pour en parler

Presque quinze ans plus tard, le hiatus s’est accentué. Aux Pays-Bas, Geert Wilders instrumentalise l’égalité homme-femme et homo-hétéro pour mieux stigmatiser les musulmans. Ce n’est pas bien, mais cela montre que le sujet fait l’objet d’un immense consensus, malgré le coup de barre à droite du pays. Les partis chrétiens (CDA et ChristenUnie) ne se gênent pas pour promouvoir depuis dix ans des gays et des lesbiennes au rang de ministres, avant tout parce qu’ils sont jugés compétents.

Les seuls qui essayent de défendre les weigerambtenaren (ces officiers d’état civil évangéliques qui refusent encore de marier les couples de même sexe, à compter sur les doigts d’une main) sont ceux qui refusent aux femmes le droit d’être élues députées et aimeraient que les femmes retournent s’occuper des enfants et de la cuisine. Autant dire que 97% des Néerlandais les trouvent ridicules.

Trente ans de statistiques sur l'homoparentalité

En France, les déclarations tout aussi ridicules sont quotidiennes. A croire que l’Eglise est encore religion d’Etat et que le code civil est écrit depuis Rome. La France est un des pays les plus sécularisés du monde, et pourtant on n’a jamais vu autant d’hommes catholiques hétérosexuels nous expliquer ce qu’est le mariage, et pourquoi les homos vont faire s’effondrer notre civilisation. 

Si l’argument des droits de l’homme et de l’égalité n’arrive pas encore à vous convaincre, sortons les chiffres. De très nombreuses études ont été menées, surtout en Amérique du Nord où l’adoption a été ouverte très tôt aux couples du même sexe, et nous avons maintenant plus de trente ans de recul.

Eh bien oui, il y a effectivement un problème récurrent avec les enfants de gays ou de lesbiennes: l’homophobie des parents hétérosexuels. Mais c’est comme le racisme et l’antisémitisme: les enfants de juifs, de noirs ou de couples mixtes sont effectivement souvent victimes de racisme et d’antisémitisme. Songe-t-on pour autant à empêcher l’adoption par les juifs, les noirs et les couples mixtes, ou leur interdire de faire des enfants ou de se marier pour qu’ils ne  soient pas victimes de racisme et d’antisémitisme? Non, au contraire, et heureusement: on a fini par lancer des campagnes de lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

Donc les homophobes français veulent interdire aux LGBT d’avoir des enfants afin que ceux-ci ne souffrent pas de leur homophobie. C’est quand même n’importe quoi.

Pour ce qui est des autres statistiques, c’est effectivement la honte. Pour les familles hétérosexuelles. Il y a assez peu de différences entre les enfants de couples hétéro- et homosexuels, si ce n’est que les enfants issus de familles homoparentales sont un peu plus tolérants, plus débrouillards et réussissent un peu mieux à l’école. Surtout, ils ont moins tendance à être racistes ou avoir des comportements sexistes une fois adultes, en particulier au sein de leur couple: les gens issus de familles homoparentales partagent mieux les tâches ménagères.

«Comment peut-on être d’aussi bons parents que les gays et les lesbiennes?»

Quand on rentre un peu dans les détails, les familles homoparentales dont les enfants ont statistiquement plus de problème (drogue, alcool, délinquance, prostitution, etc.) sont ceux qui sont issus d’une union hétérosexuelle dont un parent est sorti du placard et a divorcé. Et les statistiques recoupent exactement celle des familles hétéro-parentales ayant divorcé. Ce n’est ni le divorce ni l’orientation sexuelle des parents qui semble provoquer cette poussée statistique de problèmes, mais le chaos familial et l’incapacité des parents à offrir un cadre stable à leurs enfants.

Les enfants dont les parents se déchirent ont plus de problèmes que ceux qui grandissent dans une famille aimante et stable, quelle que soit l’orientation sexuelle des parents. Ce n’est pas vraiment un scoop.

Si on regarde les statistiques des familles homoparentales en Californie, on est frappé par la plupart des ressemblances statistiques avec les familles hétéroparentales. Les petites différences notables: les familles homoparentales sont, à origine ethnique et sociale égale, légèrement mieux éduquées et sont plus souvent des couples mixtes.

D’autres études statistiques montrent que les parents LGBT, forcément plus au fait de la question du genre et du sexisme, soutiennent leurs enfants quand ils veulent essayer des jeux et des activités moins sexistes: les filles peuvent jouer au camion et les garçons à la poupée. Il en résulte des résultats a priori contradictoires: les filles de familles homoparentales ne sont pas moins féminines ou les garçons moins masculins que leurs congénères issus de familles hétéroparentales, mais ils sont moins sexistes.

Sur la question du genre, les familles homoparentales (surtout les couples de femmes) sont donc de meilleurs parents et font des enfants plus émancipés, mais cela ne surprendra personne. 

Les résultats sont tellement surprenants pour l’Américain moyen que la presse américaine a changé les questions posées. On ne lit plus «Les gays et les lesbiennes sont-ils de bons parents?» mais «Comment peut-on être d’aussi bons parents que les gays et les lesbiennes?»

Le communautarisme blanc catho raciste sexiste

Il y a dix ans exactement, j’ai épousé Lewis ici, à Amsterdam. Je pensais que la nouvelle de mon mariage avec un homme allait choquer une partie de ma famille, très à droite, et je me délectais secrètement de leur intolérance. J’en ai été pour mes frais: ils étaient sincèrement ravis et certains trouvaient ça même cool. Dur. Jamais je n’ai essuyé un propos homophobe, même dans les campagnes reculées, même dans les banlieues pourries: la plupart des Français sont cool sur la question, point.

Des collègues voilées trouvent que nous sommes un couple modèle, une voisine évangéliste dit que si Dieu nous a créé comme ça, ce n’est pas à elle d’en discuter et qu’elle nous aime comme nous sommes. C’est quoi le problème, alors?

J’ai profité du débat français sur l’ouverture du mariage pour en parler autour de moi. Mes parents, tous deux féministes qui se sont efforcés d’élever leurs enfants dans la tolérance et l’égalité (il n’y avait pas de raison que notre mère soit l’esclave à la maison et que ses enfants se marient pour trouver une bonniche qui les blanchisse et les nourrisse), m’ont aidé à relativiser.

Ceux qui pensent que les homos sont des pervers, un danger pour la civilisation et une catastrophe pour les enfants sont effectivement les mêmes qui tapent sur les féministes, les noirs et les musulmans. Leur homophobie crasse n’est qu’une facette d’une intolérance plus générale envers tout ce qui ne leur ressemble pas.

«Mais souviens-toi des insultes essuyés par Simone Veil à l’Assemblée lors du débat sur l’avortement! Et pense à ces députés qui ont sifflé une ministre en robe avant de débattre d’un texte punissant le harcèlement de rue...»

Ce sont effectivement les mêmes sénateurs qui crachaient sur le foulard islamique au nom de l’émancipation des femmes et de l’égalité des sexe qui bidouillent leurs listes pour contourner la loi sur la parité. L’UMP préfère toujours payer des amendes que d’avoir suffisamment de femmes candidates, donc forcément, que ce parti tolère les sorties scandaleuses d’un Serge Dassault ou les dérapages racistes de plusieurs ministres ne devrait pas nous surprendre.

Que les Français d’origine arabo-musulmane soient systématiquement renvoyés à l’islam et au danger qu’il représente pour la République, que les Français n’ayant pas une bonne tête de catholique blanc aient des problèmes à trouver un travail ou un logement, que les Roms soient jetés en pâture et que les gays et les lesbiennes soient régulièrement insultés et humiliés, tout cela procède d’une seule et même chose: le communautarisme.

Pas le communautarisme des homos ou celui des musulmans, encore moins le communautarisme des femmes, mais celui des catholiques blancs racistes et homophobes.

S’il est effectivement un communautarisme qui menace la République et le vivre-ensemble, c’est celui de ce groupe minoritaire mais qui est infiltré en politique, chez les grands patrons, qui est totalement sans-gêne, et qui distingue les Français selon leur sexe, leur couleur de peau, leur origine sociale, ethnique ou religieuse, et leur orientation sexuelle.

Mais comme l’extrémisme des partisans de Mitt Romney a précipité son échec face à un Obama célébrant la méritocratie américaine, quelle que soit son origine ethnique et sociale, son genre, son orientation sexuelle, son âge ou sa santé –un mythe, certes, mais une utopie bien utile– j’espère que l’outrance de la droite populiste et des catholiques d’extrême droite va révéler leur véritable programme aux Français.

Dassault et ses amis sont à la France ce que sont les frères Koch et leur financement des Républicains les plus racistes et pro-milliardaires et au lobbying le plus anti-écologique et le plus anti-gay du pays. Comment peut-on se moquer de ces classes moyennes américaines blanches qui arrivent à voter contre leurs intérêts au nom de la défense de blancs et des «valeurs américaines» alors que la droite française fait pareil?

Une bonne thérapie

Ceci dit, nous l’avons vu aux Pays-Bas, une bonne discussion n’a pas tant servi à justifier le concept de l’égalité pour tous que de permettre aux chrétiens de progresser sur la question. Quoi qu’en dise Rome ou les pasteurs les plus gratinés, la plupart des chrétiens ont, comme le reste des Européens, beaucoup évolué sur les questions de genre, que ce soit le rôle de la femme, le divorce, l’avortement, l’accès des femmes à la prêtrise ou l’homosexualité.

La discussion néerlandaise a permis à de nombreuses communautés chrétiennes de s’émanciper du machisme traditionnel et surtout de leurs élites les plus réactionnaires. Les catholiques néerlandais sont devenus très critiques vis-à-vis de l’ultra-conservatisme de l’Eglise et de son manque de démocratie, et de nombreuses congrégations protestantes ont exclu manu militari les prêtres qui se croyaient encore au XIXe siècle.

Le débat sur le mariage universel et l’adaptation de la loi aux nouvelles formes de parentalité a servi de thérapie collective pour les Néerlandais, en particulier les chrétiens. Ce fut un moment de remise à plat des dogmes et des priorités, l’occasion de discuter collectivement du message biblique, de la communauté, des avancées sociales et démocratiques dans le pays, et du rôle de la hiérarchie. Vous imaginez bien que Rome n’a pas apprécié, et que cela a constitué un précédent qu’ils n’aimeraient pas répéter.

Les Français sont assez intelligents pour comprendre que le débat actuel ne porte finalement pas sur les nouvelles formes que peut prendre la famille, car la plupart des gens essayent d’être heureux et d’être de bons parents, qu’ils soient divorcés ou pas, mariés ou pas, hétérosexuels ou pas. Le débat actuel, c’est celui de la légitimité d’un système de pouvoir fondé sur l’exclusion et la hiérarchisation, avec au sommet les hommes blancs hétérosexuels riches et catholiques, et tout en bas les femmes, les pauvres, les minorités ethniques et les homos.

Laurent Chambon

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