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Pourquoi il est urgent de lire «Le Style paranoïaque» de Richard Hofstadter

Rudy Reichstadt, mis à jour le 28.07.2015 à 15 h 28

Plus de 45 ans après sa publication, «Le Style paranoïaque» de Richard Hofstadter est enfin traduit en français. Cette étude sur l’imaginaire du complot et la droite américaine s'applique aussi bien au Tea Party qu'aux mouvements conspirationnistes qui fleurissent sur internet en 2012... Critique et extraits de l'ouvrage.

I want to believe the hype / stallio via Flickr CC Licence By

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Slate.fr propose dans cet article la critique de Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch, de la traduction française du Style paranoïaque - Théories du complot et droite radicale en Amérique, de Richard Hofstadter, suivie d'extraits de l'ouvrage.

Pour lire directement les extraits du livre, cliquer ici.

La traduction en langue française du Style paranoïaque, le maître ouvrage de l’historien américain Richard Hofstadter (1916-1970), vient enfin de paraître chez François Bourin Editeur (1). L’occasion de (re-)découvrir un véritable «classique», qui continue d’offrir matière à réflexion à tous ceux que la prolifération des théories du complot inquiète.

Récipiendaire à deux reprises du prix Pulitzer, professeur à l’université Columbia de New York, Hofstadter a durablement marqué le paysage intellectuel américain. Ses études sur l’imaginaire du complot et la droite américaine, qui ont été réunies pour la première fois en 1965 sous le titre The Paranoid Style in American Politics, font figure de travaux pionniers dans l’approche de la mentalité conspirationniste. Aucun texte n’est d’ailleurs aussi systématiquement cité dans la littérature universitaire sur les théories du complot que celui-ci.

Un livre culte dans le monde intellectuel new yorkais

Mais pour Julien Charnay, l'éditeur du Style paranoïaque (publié dans la collection "Washington Square" qu'il a créée chez François Bourin), le succès de l’ouvrage dépasse largement les cercles savants:

«Bien au-delà du monde académique stricto sensu, le livre fait l’objet aux Etats-Unis d’un véritable culte dans le monde intellectuel new yorkais. Mais aussi dans les milieux littéraires, chez les amateurs de Don DeLillo, Thomas Pynchon ou encore Philip Roth, des écrivains qui abordent le thème de la paranoïa dans leurs romans».

Il faut chercher le secret de cette extraordinaire longévité dans la manière dont Hofstadter a su saisir et fixer les principaux traits du paranoïaque avide de théories du complot: un portrait à la fois honnête, précis et, disons-le, non dénué d’une certaine dose d’ironie. Comment pourrait-il en être autrement dès lors qu’il s’agit de rendre compte des représentations du monde d’individus qui se persuadent –et tentent de persuader les autres– que le président des Etats-Unis est un agent communiste, que les Nations unies sont sur le point de prendre le contrôle de leur gouvernement, ou que des milliers de soldats chinois postés à la frontière mexicaine et «camouflés dans des uniformes de couleur bleu poudre» se tiennent prêts à envahir le pays?

Une présomption de naïveté, qui tourne vite à la suspicion, pèse sur quiconque s’emploie, à l’heure actuelle, à critiquer les théories du complot, si bien que toute réflexion sur le sujet commence par la formulation d’un truisme du type: «oui, les complots existent». D’aucuns croient même devoir renvoyer dos à dos «ceux qui voient des complots partout» et «ceux qui n’en voient nulle part». Lire Hofstadter aujourd’hui permet de prendre la mesure du niveau affligeant auquel nous ramènent quelques graphomanes pressés et bruyants, plus soucieux de trouver des excuses aux adeptes du style paranoïaque que véritablement inquiets de la résurgence de cette authentique pathologie politique.

Car il y a cinquante ans, Richard Hofstadter tranchait la question en convenant qu’il a «bien existé des actes de conspiration au cours de l’histoire et que ce n’est pas être paranoïaque que de prendre acte de leur présence». Mais, poursuivait-il en substance, il n’y a pas une différence de degrés mais une différence de nature entre le fait de repérer des complots ça et là dans l’histoire, et celui d’envisager que l’histoire puisse avoir pour moteur «une vaste et gigantesque conspiration (…) ourdie par des forces démoniaques dotées d’une puissance quasi transcendante».

Le style paranoïaque est utilisé par des personnes (plus ou moins) équilibrées

Dès lors que le secret est inhérent à toute stratégie politique, l’existence de complots, d’ententes discrètes, de machinations au service d’intérêts cachés, ne peut jamais être complètement exclue. Mais en historien des idées, c’est moins les complots réels qui intéressent Hofstadter que «la dimension non rationnelle de la politique»: les mythes, les fantasmes, les représentations qui, il faut y insister, ne font pas moins l’histoire que ne la font les conspirations —dans le sens où «tout ce qui est secret peut souvent être présenté sans trop exagérer comme relevant d’une conspiration». Hofstadter appréhende ainsi la politique comme un univers où se déploient des styles rhétoriques, des postures symboliques, des systèmes de croyances qu’il convient d’étudier pour ce qu’ils sont et pour le rôle crucial qu’ils jouent dans l’histoire. Ainsi écrit-il:

«La politique est aussi une arène où sont projetés des sentiments et des pulsions n’ayant que très peu de rapports avec les enjeux manifestes. (…) La compétition politique elle-même est profondément influencée par la manière dont elle est perçue, ressentie».

Lorsque Richard Hofstadter publie The Paranoid Style in American Politics, la parenthèse maccarthyste s’est refermée. Non sans avoir laissé dans son sillage un conspirationnisme contestataire qui imprime sa marque à la campagne de Barry Goldwater, le candidat républicain aux élections présidentielles de 1964. Les partisans de Goldwater, dont certains militent à la John Birch Society, une organisation anticommuniste fondée par un «prospère fabricant de bonbons à la retraite», développent alors une rhétorique particulièrement véhémente. Pour la caractériser, Hofstadter se voit contraint de piocher dans le champ sémantique de la paranoïa clinique, introduisant une distinction claire entre celle-ci et la paranoïa de type politique qui l'intéresse:

«À vrai dire, la notion même de style paranoïaque n’aurait que peu de valeur historique ou de pertinence pour nous actuellement si elle n’était appliquée qu’à des personnes profondément déséquilibrées. C’est l’usage même de modes d’expression paranoïaques par des individus plus ou moins équilibrés qui donne toute son importance au phénomène».

Des groupes «pseudo-conservateurs» transformant leur tendance à la paranoïa en atout professionnel

Tout en se réclamant de la tradition conservatrice, cette droite radicale est engagée dans une révolte «pseudo-conservatrice», qualificatif qu’Hofstadter emprunte à Theodore Adorno et à ses Etudes sur la personnalité autoritaire. «Assez étrangers à l’esprit de modération et de compromis associé au vrai conservatisme», ces «pseudo-conservateurs», explique Hofstadter, «présentent les signes d’une insatisfaction profonde et perpétuelle vis-à-vis de la société américaine, de ses traditions et de ses institutions».

Remontant jusqu’au XVIIIe siècle, Hofstadter montre que, qu’elle que soit la forme qu’elle prend dans l’histoire des Etats-Unis (antimaçonnisme, anticatholicisme, anticommunisme, antisémitisme…), la peur du Complot s’exprime selon des invariants rhétoriques bien précis. L’analogie avec notre époque s’impose d’elle-même au lecteur tant le livre d’Hofstadter entre en résonnance avec notre actualité la plus immédiate.

Comment, en effet, ne pas faire un parallèle entre les spéculations exaltées de la John Birch Society et les philippiques complotistes du Tea Party lancées contre l’Administration Obama? Et comment ne pas penser à des figures comme celles de l’Américain Lyndon LaRouche (dont l’organisation édite des affiches affublant Barack Obama des moustaches d’Hitler) ou du Français Thierry Meyssan dans la description hofstadterienne de ces «leaders de groupes pseudo-conservateurs [qui] trouvent dans cette activité de propagande un moyen de subsistance, transformant ainsi leur tendance à la paranoïa en atout professionnel»? «Peut-être, poursuit l’historien facétieux, l’une des formes de thérapie par le travail les plus perverses qu’ait connues l’homme»!

Un style dont la droite n’a pas le monopole

Le Style paranoïaque est «un de ces livres sources auxquels on trouve une actualité toujours renouvelée, très au-delà du contexte où ils ont été écrits» écrit le politologue Philippe Raynaud dans sa préface à l’édition française. Auteure de La Société parano (Payot, 2005), la sociologue Véronique Campion-Vincent considère elle aussi que «l’analyse d’Hofstadter a conservé une forte valeur prédictive. Les conditions sociales des années soixante et d’aujourd’hui sont bien différentes: hier prospérité économique et omniprésence de la menace communiste, aujourd’hui crise économique, disparition du communisme mais ubiquité des menaces. Le style paranoïaque est pourtant encore plus présent aujourd’hui, au point d’être devenu un ‘‘tic’’ s’appliquant même aux désastres naturels».

Un style dont la droite n’a pas le monopole. Car s’il constitue «un trait commun aux nationalismes frustrés et au fascisme», Hofstadter note «que l’on en trouve souvent trace dans la presse de gauche». Examinant «l’importance particulière attachée à la figure du renégat de la cause ennemie» dans la rhétorique paranoïaque, l’historien note que les mouvements extrémistes font par exemple une place de choix à ces «ex-communistes passés rapidement de la gauche paranoïaque à la droite paranoïaque sans jamais rompre avec la psychologie fondamentalement manichéenne qui sous-tend les deux courants». Car le paranoïaque se tient prêt à livrer un combat dans lequel s’opposent le Bien et le Mal.

«D’après cette vision du monde, nos problèmes [ne sont] en définitive que d’ordre moral; bien plus que cela: la vie morale n’est ni complexe ni difficile, elle ne connaît ni vicissitudes ni confusion; elle est fondamentalement simple».

Les présidents récents sont des hommes aux intentions diaboliques

Le paranoïaque imagine ainsi son ennemi sous les traits d’un être amoral, dépravé, qui jouit et tire profit des souffrances qu’il provoque grâce à l’immense pouvoir dont il dispose. Face à un tel adversaire, chaque victoire n’est qu’un succès relatif qui renforce incessamment la frustration du conspirationniste et accroit encore son ressentiment. Ressentiment paradoxal car c’est au nom de la démocratie qu’il sape les fondements même de la démocratie:

«Un élément essentiel de la vision du monde défendue par les “pseudo-conservateurs” est cette idée que les présidents récents sont des hommes aux intentions diaboliques qui conspirent contre le bien public. Cette vision a non seulement pour conséquence de discréditer les chefs d’État, mais elle conduit, bien au-delà, à remettre en question la validité d’un système politique qui ne cesse de porter de tels hommes au pouvoir».

«Réflexion inquiète sur les conditions d’un débat politique civilisé», comme l’écrit Philippe Raynaud, Le Style paranoïaque ne limite pas son propos aux temps modernes ou au seul exemple américain. Pour Hofstadter, la paranoïa politique comme disposition d’esprit constitue ainsi un phénomène récurrent à travers le temps et l’espace, qu’il n’hésite pas à rapprocher de la structure psychologique observable dans les sectes millénaristes médiévales étudiées par Norman Cohn dans Les Fanatiques de l’Apocalypse (1957).

C’est pourquoi «l’adepte du discours paranoïaque (…) a toujours le sentiment de se trouver face à un tournant majeur: c’est maintenant ou jamais que la résistance à la conspiration doit s’organiser. Il s’agit toujours du dernier moment possible pour agir». Light on Masonry, le manuel de référence de la littérature antimaçonnique américaine au XIXe siècle, affirmait par exemple que la franc-maçonnerie représentait un danger «des plus imminents, car au cours de son histoire, l’homme n’a jamais fait l’expérience d’une conspiration de telle envergure, mobilisant autant d’individus, si soigneusement organisée pour semer la confusion. Bien que mise au jour, cette conspiration se maintient dans sa toute-puissance».

Les lignes qui précèdent, écrites il y a près de deux siècles, sont-elles vraiment si différentes de ce que l’on peut trouver en 2012 sur Internet? La véritable urgence ne réside-t-elle pas alors dans la déconstruction et la mise en perspective historique de ces poussées de fièvre paranoïaque? Une chose est sûre: dans cette entreprise interminable, Hofstadter continue de nous être d’un précieux secours.

Rudy Reichstadt

(1) Le style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique de Richard Hofstadter, préface de Philippe Raynaud, François Bourin Editeur, collection «Washington Square» (dir. Julien Charnay).

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Le style paranoïaque.

Théories du complot et droite radicale en Amérique

de Richard Hofstadter

L’angoisse du pseudo-conservateur (p. 95)

[NB : Pour Hofstadter, les « pseudo-conservateurs » sont ces électeurs de la droite radicale qui, tout en se réclamant du conservatisme, sont en réalité «étrangers à l’esprit de modération et de compromis associé au vrai conservatisme».]

«Le mélange d’instabilité, de suspicion et de peur qui s’est manifesté au cours des différentes phases de la révolte pseudo-conservatrice témoigne de l’angoisse qu’éprouve le pseudo-conservateur en tant que citoyen. Il croit vivre dans un monde où il est victime d’espionnage, de complots et de trahisons –un monde selon toute vraisemblance destiné à une ruine totale. Il a le sentiment qu’on est venu arbitrairement et scandaleusement empiéter sur ses libertés. Il désapprouve presque tout ce que la vie politique américaine a produit au cours de ces vingt dernières années. La seule évocation de Franklin D. Roosevelt l’emplit de haine. Il est profondément inquiet de voir les États-Unis participer aux instances de l’ONU, qui n’est jamais qu’une organisation maléfique à ses yeux. Son pays, si faible à l’en croire, est toujours sur le point de s’effondrer, victime de la subversion; et pourtant il a le sentiment que l’Amérique est toute-puissante, si bien que tout ce qui ferait échec à la poursuite de ses objectifs –par exemple, en Orient– ne peut être mis que sur le compte de la trahison, et en aucune façon être lié à d’éventuelles faiblesses. Plus amer que les autres citoyens à l’égard de notre engagement dans les guerres du passé, il semble en même temps être le dernier à se soucier de la façon dont la prochaine guerre pourrait être évitée. Il rejette bien sûr le communisme soviétique, comme chacun d’entre nous, mais se distingue par un faible intérêt, et souvent une hostilité farouche, envers toute mesure réaliste susceptible de renforcer la position des États-Unis vis-à-vis de la Russie. Il préfère de loin s’intéresser aux affaires intérieures, où le communisme est faible, plutôt qu’aux régions du monde où il est vraiment puissant et menaçant. Il n’a que faire des nations démocratiques d’Europe occidentale, celles-ci semblant bien plus attiser sa colère que les pays du bloc soviétique ; il est par ailleurs opposé à tous les «plans cadeaux» destinés à aider et renforcer ces nations. En fait, il conteste pratiquement toutes les dépenses du gouvernement fédéral et la plupart de ses actions, à l’exception des commissions d’enquête parlementaires. Néanmoins, ses propos ne sont pas toujours aussi outranciers que ceux proférés par cet orateur à la tribune du Freedom Congress, imputant la majeure partie des problèmes de la nation à cet «horrible», cet «infect» texte qu’est le 16e amendement de la Constitution [concernant l’impôt sur le revenu].»

Le paranoïaque et sa méthode (pp. 82-84)

«La méthode ordinairement employée dans les travaux paranoïaques à prétention intellectuelle consiste à partir de suppositions crédibles et d’une accumulation méticuleuse de faits ou, à tout le moins, de ce qui en possède l’apparence; les faits en question sont ensuite ordonnancés de manière à établir une «preuve» accablante de la conspiration qu’il s’agit de mettre au jour. Ces travaux sont tout sauf incohérents –à vrai dire, la mentalité paranoïaque présente beaucoup plus de cohérence que le monde réel puisqu’elle ne laisse aucune place aux erreurs, aux échecs ou aux ambiguïtés. Ces travaux sont, sinon totalement rationnels, du moins fortement rationalisants; il s’agit d’affronter un ennemi disposant d’une rationalité sans faille, qui n’a d’égale que son entière soumission au mal. Ces travaux visent à égaler la compétence absolue qu’on impute à l’ennemi en cherchant une explication à tout et en appréhendant toute la réalité à partir d’une théorie englobante et cohérente. Ils sont tout sauf étrangers à la méthode «académique». (…)

Ce qui caractérise le style paranoïaque n’est donc pas l’absence de faits vérifiables (même s’il arrive parfois que le paranoïaque, dans sa folle passion pour les faits, les fabrique lui-même), mais plutôt ce curieux saut dans l’imaginaire qui se produit toujours au moment décisif de la description des événements. Le libelle de John Robison sur les Illuminés suivait un modèle qui a ensuite été repris pendant un siècle et demi. Page après page, Robison procède à un exposé patient des données qu’il a pu accumuler sur l’histoire des Illuminés. Puis, la Révolution française est soudain présentée comme ayant déjà eu lieu, provoquée par les Illuminés. Le problème ne tient pas ici à l’absence de véritables données au sujet de l’organisation, mais à l’absence de tout jugement sensé sur les causes profondes d’une révolution. Si le style paranoïaque apparaît plausible aux yeux de certains, cela tient à ce qu’il se présente faussement comme guidé par le plus grand soin, la plus grande minutie, la plus grande apparence de cohérence dans l’exposé des détails; à la laborieuse accumulation d’éléments considérés comme autant de preuves éclatantes validant les conclusions les plus invraisemblables; à la soigneuse préparation du grand saut consistant à passer de l’indéniable à l’incroyable. Ce laborieux travail a ceci d’étonnant qu’en dépit de toute la passion investie dans l’établissement des preuves factuelles, l’adepte du discours paranoïaque ne s’inscrit pas dans un mode de communication réciproque et efficace avec le monde extérieur à son groupe (et encore moins avec ceux qui doutent de ses vues), mode qui pourtant domine la plupart des échanges intellectuels. Il a réellement peu d’espoir que les preuves dont il dispose puissent convaincre un monde qui lui est hostile. Tous ses efforts visant à accumuler des preuves renvoient plutôt à un comportement défensif qui a pour effet d’éteindre ses mécanismes récepteurs et de le placer à l’abri de toutes les considérations gênantes qui ne viendraient pas conforter ses idées. Le représentant du style paranoïaque dispose de toutes les preuves dont il a besoin; il n’est pas un récepteur, mais un émetteur.»

L’ennemi, projection du moi (pp. 77 – 79)

«À maints égards, l’ennemi semble être une projection du moi: lui sont attribués à la fois des aspects idéaux et des caractéristiques plus difficilement admissibles. Un paradoxe fondamental du style paranoïaque tient à l’imitation de l’ennemi. (…) Le Ku Klux Klan imitait le catholicisme en allant jusqu’à revêtir les vêtements sacerdotaux et instituer un cérémonial élaboré ainsi qu’une hiérarchie tout aussi subtile. La John Birch Society prend exemple sur les cellules communistes et leur fonctionnement quasi-secret avec ses organisations écrans. Elle préconise la poursuite d’une guerre idéologique impitoyable menée sur un modèle très similaire à celui adopté par l’ennemi communiste. Les porte-voix des différentes «croisades» chrétiennes anticommunistes expriment ouvertement leur admiration pour le dévouement, la discipline et l’ingéniosité stratégique que la cause communiste peut susciter.

(…) Pour l’essentiel, la fonction de l’ennemi renvoie moins à ce qui, chez lui, peut faire l’objet d’une imitation qu’à ce qui peut susciter une condamnation sans réserve. La liberté sexuelle qui lui est souvent reprochée, son absence d’inhibition morale, les techniques particulièrement efficaces auxquelles il a recours pour satisfaire ses désirs, offrent aux adeptes du style paranoïaque la possibilité de projeter et d’exprimer librement les aspects les plus répréhensibles de leurs propres désirs. On prêtait aux prêtres et aux patriarches mormons une attirance particulière pour les femmes, et, en conséquence, une forme de prérogative licencieuse. Les catholiques et les mormons –plus tard les Noirs et les juifs –servaient de prétexte à l’expression d’obsessions sexuelles illicites. Les fantasmes des «vrais croyants» constituaient très souvent de puissants exutoires à leurs tendances sadomasochistes, comme le montre très clairement l’intérêt porté par les antimaçons à la cruauté supposée des châtiments maçons. Au sujet de ce phénomène, [l’historien David Brion] Davis note:

“Les maçons éventraient leurs victimes ou leur tranchaient la gorge; les catholiques arrachaient les fœtus de l’utérus de leur mère pour les jeter ensuite aux chiens sous les yeux de leurs parents; les mormons violaient et fouettaient les femmes non consentantes, ou bien leur brûlaient la bouche au fer rouge. Cette obsession pour les détails sadiques, qui atteignait des proportions pathologiques dans la plupart des ouvrages de cette littérature, témoignait d’une volonté farouche de déposséder l’ennemi de tout trait digne d’admiration.”»

L’anticatholicisme, pornographie du puritain (pp. 65-66)

«L’anticatholicisme a toujours été la pornographie du puritain. Là où les antimaçonniques se plaisaient à imaginer des scènes où l’alcool coulait à flot et nourrissaient toutes sortes de fantasmes sur la réalité des sanctions infligées au nom des effroyables serments maçonniques, les anticatholiques forgeaient un corpus de mythes concernant les prêtres libertins, le confessionnal, lieu propice à la séduction, les couvents et les monastères aux mœurs licencieuses et bien d’autres choses encore. L’ouvrage Awful Disclosures, publié en 1836 et attribué à une certaine Maria Monk, fut probablement le livre le plus lu de toute l’histoire moderne des États-Unis jusqu’à la parution de La Case de l’oncle Tom. L’auteur, qui prétendait s’être échappée du couvent de l’Hôtel-Dieu de Montréal après y avoir effectué un séjour de cinq ans en tant que novice et nonne, racontait de façon très détaillée la vie qui avait été la sienne au sein de cette institution. Maria Monk racontait qu’elle avait été sommée par la mère supérieure d’«obéir aux prêtres en tous points» ; à son «immense étonnement», elle ne tarda pas à découvrir «avec horreur» la vraie nature de cette obéissance. D’après la jeune femme, les enfants nés d’une liaison au sein du couvent étaient baptisés puis mis à mort de façon à gagner immédiatement les cieux. Dans l’un des passages les plus forts d’Awful Disclosures, Maria Monk raconte avoir vu deux nourrissons se faire étrangler sous ses propres yeux. Le livre, attaqué et défendu avec autant de passion de part et d’autre, conserva une certaine audience malgré le témoignage de la mère de Maria Monk, une protestante vivant près de Montréal, venue attester que sa fille avait quelque peu perdu la raison pendant l’enfance, le jour où elle s’était enfoncé un crayon dans la tête. Malgré un nombre de lecteurs en baisse, l’ouvrage continua à séduire un public disposé à suivre la jeune femme bien qu’elle ait donné le jour à un enfant sans père deux ans après la sortie du livre. Maria Monk mourut en prison en 1849 après avoir été arrêtée par la police pour vols à la tire dans une maison close.»

Rudy Reichstadt

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